Les rapatriés comme Rosemary (à g.) et Jennifer ont du mal à trouver du travail et encore plus à s’installer de manière permanente | Crédit: Katrin Gänsler
Les rapatriés comme Rosemary (à g.) et Jennifer ont du mal à trouver du travail et encore plus à s’installer de manière permanente | Crédit: Katrin Gänsler

Après que l’existence de marchés aux esclaves en Libye a fait le tour du monde à la fin de l’année 2017, de nombreux migrants bloqués en Afrique du Nord ont décidé de rentrer chez eux volontairement. Toutefois, ceux qui reviennent au Nigeria se plaignent de retrouver les mêmes problèmes que ceux qu’ils avaient laissés derrière eux.

Loveth Ekumabor est revenue récemment à Benin City, capitale de l'État d'Edo et épicentre de la migration au Nigeria, après avoir traversé l'Afrique du Nord dans l'espoir d'atteindre l'Europe. Son voyage, comme celui de milliers d'autres, s’est terminé en Libye.

Cette femme de 21 ans, qui est revenue au Nigeria en décembre 2017, est enceinte et va bientôt accoucher. Quand on lui demande qui est le père de son enfant, elle répond : "mon enfant n'a pas de père."

Sa réponse laisse peu ou pas de place à l'interprétation. Loveth est tombée enceinte quand elle était en Libye, probablement contre sa volonté. Elle ne veut pas en parler. Lorsqu'elle s'est rendu compte que son projet de commencer une vie meilleure en Europe avait échoué après plus d'un an passé sur les routes, à travers plusieurs États d'Afrique du Nord, elle a contacté l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) pour qu’elle l’aide à retourner au Nigeria.

"La situation n'était pas bonne, alors j'ai décidé de retourner dans mon pays. L'OIM m'a beaucoup aidée, et je suis revenue le 1er décembre."

Sœur Anthonia Iyade aide les femmes qui sont revenues au Nigeria à trouver de nouvelles perspectives

Loveth est l'une des nombreuses femmes qui vivent actuellement à la "Welcome House" dirigée par le Comité pour le soutien et la dignité des femmes (COSUDOW) - une initiative organisée par des religieuses catholiques visant à offrir un refuge aux jeunes femmes sans famille.

Des milliers de Nigérians toujours en Libye

Au cours des 12 derniers mois, plus de 7 300 Nigérians sont rentrés de Libye avec l'aide de l'OIM. L'organisme de l'ONU affrète des vols au départ de la Libye à destination des principales villes du Nigeria, notamment Lagos, Port Harcourt et Benin City. Depuis novembre 2017, le nombre de rapatriés a explosé - depuis que la chaîne d'information américaine CNN a diffusé une vidéo controversée montrant des migrants africains vendus comme esclaves sur un marché dans la banlieue de la capitale libyenne, Tripoli.

Après la diffusion du reportage de CNN, le gouvernement nigérian est également intervenu davantage dans la crise des réfugiés, en essayant d'accélérer le retour des Nigérians bloqués en Libye. Toutefois, selon le directeur adjoint de l'OIM au Nigeria, Frantz Celestin, cela va encore prendre des mois avant que le pays ne puisse accomplir cette tâche. Non seulement, il doit enregistrer tous les rapatriés potentiels, mais il n' y a tout simplement pas assez d'avions disponibles. 

"Il n'y a même pas assez de compagnies aériennes pour affréter des avions. Les autorités libyennes restreignent le type d'appareil qui peut être utilisé pour faire le voyage. Et elles veulent généralement que ce soit une entreprise basée en Libye qui s’en occupe", explique-t-il.

Selon des sources de l'OIM, 36 000 réfugiés nigérians sont actuellement enregistrés en Libye.

Retour sans perspective

Rosemary, mère célibataire de quatre enfants, est l'une de celles qui ont réussi à rentrer chez elles. Dès son arrivée en novembre 2017, elle a d'abord été soulagée d'avoir échappé aux conditions de vie inhumaines qu'elle avait connues en Libye. Mais depuis, ce sentiment de soulagement s'est transformé en colère, Rosemary s'étant retrouvée dans la même situation qu’un an plus tôt :

"(Quand nous sommes arrivés), on nous a donné 40.000 Naira (€90). C'est ce qu'ils nous donnent, à chacun d'entre nous. Avec 40.000 Naira, on ne peut rien faire. En revenant, je savais qu'il n'y aurait pas de nourriture chez moi. J'ai utilisé l'argent pour acheter de la nourriture pour mes enfants."

Rosemary, qui refuse de donner son nom complet, a urgemment besoin d’aide. Le père de ses enfants n'est plus en vie ; pendant son séjour en Libye, c’est sa mère qui s’est occupée de ses enfants - trois filles âgées de cinq à neuf ans et un fils de deux ans.

"J'étais si heureuse de la voir en vie. Elle est revenue saine et sauve", explique la mère de Rosemary, qu'elle appelle Madame Pat. A l’époque Madame Pat ne savait même pas que sa fille voulait émigrer. Tout à coup, elle n’était plus là.

"Je l'ai cherchée sans succès. Je l'appelais sur son téléphone, mais elle ne décrochait pas."

Mme Pat est heureuse d’avoir retrouvé sa fille malgré les difficultés auxquelles fait face la famille

Contrairement à beaucoup d'autres migrants, la famille de Rosemary n'a pas eu à s'endetter pour l'aider à entreprendre son voyage. Beaucoup de rapatriés doivent trouver du travail dès leur retour pour rembourser leurs prêts à leur famille. Néanmoins, Rosemary n'a toujours pas les moyens d'acheter de la nourriture pour ses enfants, de subvenir aux besoins financiers de sa mère ni même de louer une chambre pour y vivre, ce qui, dans les quartiers pauvres de Benin City, coûte environ 9 à 12 euros par mois. Elle se fait héberger par des amis, ici et là.

Il y a beaucoup d'autres rapatriés qui se retrouvent dans une situation similaire, affirme Sœur Anthonia Iyade de la "Welcome House". Elle explique que le gouvernement prévoit d’aider les rapatriés, mais ajoute qu'ils doivent faire preuve de patience:

"La plupart d'entre eux pensent: qu’est-ce que je vais faire?  A quoi ressemble mon avenir ? Ils veulent faire quelque chose. Et pas seulement rester assis là à attendre."

De nombreux rapatriés envisagent de repartir

Alors que plusieurs initiatives sont déjà en place pour aider les rapatriés à se réintégrer au Nigeria, des experts comme Frantz Celestin prédisent que jusqu'à 40% de tous les rapatriés feront une seconde tentative de migration vers le nord, car peu d'entre eux semblent voir des opportunités à long terme au Nigeria. 

"Nous avons besoin de quelque chose de cohérent et aussi qu’ils voient qu’ils peuvent évoluer. Il n’existe pas de plafonnement dans leur pays. Nous avons donc mis en place une formation en gestion d’entreprise, la scolarisation, des stages ainsi que la rédaction de CV, autant de compétences générales. Nous les formons pour qu’ils atteignent un niveau qui les rendra attrayants aux yeux du marché du travail", explique Frantz Celestin.

Mais tout le monde ne semble pas vouloir quitter à nouveau le Nigeria. Loveth, la future mère, souhaite rester dans son pays natal. "Une fois que mon bébé sera né, j'aimerais retourner à l'école. Et après avoir terminé mes études, je veux trouver du travail", dit-elle. 

Rosemary veut elle aussi commencer à travailler pour gagner de l'argent. Mais elle souhaite également que le gouvernement nigérian leur apporte une aide supplémentaire.

"Là-bas en Europe, les gouvernements font quelque chose pour leur peuple. Je sais qu'un enfant de là-bas sera bien pris en charge. Que pour un citoyen de là-bas, tout ira bien. Je veux que ce soit comme ça aussi au Nigeria."

 

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