Le camp afghan sous la neige, au bord du canal Saint-Martin, à Paris. Crédit : InfoMigrants
Le camp afghan sous la neige, au bord du canal Saint-Martin, à Paris. Crédit : InfoMigrants

Depuis l’épisode neigeux de cette semaine en France, des migrants afghans font face au froid dans un campement insalubre, au bord du canal Saint-Martin, dans le nord de Paris. Presque tous souhaitent dormir dans les hébergements d’urgence mais ne savent pas comment y accéder.

Golajan soulève plusieurs épaisseurs de couvertures, l’air dépité. "Comment je peux dormir là ?", explique cet Afghan d’une vingtaine d’années, en pachtou. "Regardez… Elles sont trempées… Je ne peux pas m’allonger là-dessus". Golajan, emmitouflé dans son manteau, le visage enfoui dans une immense écharpe en laine, ne veut pas passer une nuit de plus dans sa tente installée au bord du canal Saint-Martin, dans le nord de Paris. "Vivre dehors, c’est déjà très dur, mais avec l’humidité, c’est pire".

Pour Golajan comme pour ses compagnons d’infortune afghans arrivés dans ce campement insalubre il y a quelques jours, la neige a rendu le quotidien – déjà précaire – insupportable. Les tentes, très usées, ne sont plus vraiment étanches. Certaines, trouées, et rafistolées à la va-vite à l’aide de sacs poubelles ou de bâches, laissent passer les flocons et donc l’humidité.

À certains endroits, la neige fondue s’est transformée en boue – "Nous avons besoin de palettes pour surélever nos tentes", explique Golajan. À d’autres, des plaques de verglas se sont formées, rendant les déplacements aussi compliqués que dangereux. Les tentes, explique-t-il, ne servent qu’à s’abriter de la pluie ou des flocons, elles ne servent plus vraiment à dormir. "S’allonger là-dedans, c’est devenu trop dur. Le froid vous saisit". Le soir, Golajan explique repousser l’heure du coucher jusqu'au dernier moment. "Nous laissons un petit feu allumé jusqu’à 2h du matin. Et je reste devant, je me réchauffe."

"Heureusement qu’on nous apporte des palettes de bois pour nous chauffer"

En tout, il serait près de 300 personnes à vivre ici, au bord du canal, selon un décompte de France Terre d’asile. L’écrasante majorité vient d’Afghanistan. Mais Mamadou, un Sierra-Léonais, a également installé sa tente ici. "Les Afghans sont gentils. Je cherchais un endroit où installer ma tente, ils m'ont accepté. Mais c’est pas facile de vivre là avec le froid", confie à son tour ce demandeur d’asile qui attend son rendez-vous à la préfecture le 18 février 2018. "Je préférerais avoir un hébergement. Même hors de Paris".

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Ahmad, à ses côtés, chauffant ses mains près du feu de palettes de bois, raconte peu ou prou le même quotidien de galère. "Heureusement que des ouvriers [agents municipaux] nous apportent de temps en temps ces palettes de bois. On s’en sert pour nous chauffer", explique l'Afghan d'une trentaine d'années.

Heureusement aussi que les associations – et certains citoyens – assurent quotidiennement aux Afghans une sécurité alimentaire. Ce matin-là, Julie, une institutrice, est venue les bras chargés de cafés fumants et de paquets : "J’ai acheté quelques sacs de couchage, des chaussettes épaisses et des couvertures de survie", explique-t-elle, en s’approchant du feu et en commençant la distribution.

Mamadou, Sierra-Léonais, devant sa tente, à Paris. Crédit : InfoMigrantsJulie ne fait pas partie d’une association, elle n’est pas non plus une riveraine. Elle habite près de Paris et c’est la première fois qu’elle vient leur rendre visite. "J’ai vu ce qu’il se passait… J’ai vu qu’il neigeait et que la situation devenait très compliquée pour eux", explique-t-elle timidement. "J’ai juste voulu aider un peu."

"Je ne parle ni le français, ni l'anglais. Ici personne ne nous comprend"

Ahmad, Golajan et leurs compagnons présents ce matin-là ont tous demandé l’asile en France. Ils viennent d’Allemagne où le statut de réfugié leur a été refusé. Ils tentent donc leur chance sur le sol français. Arrivé le 2 février, Ahmad ne pensait pas vivre "comme ça", sous un pont. "J’ai froid, c’est insupportable. Vous parlez d’hébergement d’urgence, j’aimerais aller là-bas, mais je ne sais pas comment faire. Je ne parle ni le français, ni l'anglais. Ici, personne ne nous comprend !"

La barrière de la langue est une gageure pour les occupants des lieux. "Le 115 ? C’est quoi ?", demande l’un. "Les associations qui nous aident ? Je ne connais pas leur nom…", répond un autre. Un Cada, un CHU ? Jamais entendu parler non plus. Pour eux, accéder à un dispositif d’hébergement d’urgence est une épreuve.

"Certains ont marché jusqu’au centre de La Chapelle. Mais c’était complet", explique l’un des jeunes Afghans en buvant son café autour du feu. "Pour moi, c’est compliqué de rassembler toutes mes affaires juste pour passer une nuit quelque part, alors je reste ici".

Une vue d'ensemble du campement, à Paris, le 8 février 2017. Ahmad nuance le constat sévère de ses amis : des associations ont déjà proposé leur aide. "Certaines personnes d’ici ont suivi des bénévoles. Ils ont pu dormir au chaud… Mais là, depuis que la neige est tombée [depuis deux jours], je n’ai vu personne venir nous proposer un hébergement".

A la préfecture de région, avec l’activation du Plan grand froid, on assure pourtant que "les maraudes ont été intensifiées" pour identifier les personnes sans abri en difficulté et les orienter vers des centres d'hébergement.

Pas de problèmes avec la police

A défaut d’être logés, les demandeurs d’asile demandent une aide matérielle. "Des nouvelles tentes ? Vous pouvez le dire aux associations ?", "Des sacs de couchage secs ?" Pour Ahmad, qui a rendez-vous au guichet unique pour enregistrer sa demande d’asile le 16 mars, une nouvelle couverture et des palettes de bois l’aideront à tenir jusque-là. "C’est loin le 16 mars...", se désole-t-il.

Depuis leur arrivée en France, Golajan, Ahmad et leurs amis n’ont jamais eu maille à partir avec les forces de l’ordre. "La police vient régulièrement nous demander d’éteindre les petits feux de palettes, parce que c’est interdit ici. C’est tout", explique Sameolla, un Afghan arrivé cette semaine à Paris.

Le ministère de l’Intérieur a pourtant interdit les "points de fixation" pour éviter la reconstitution de bidonvilles – comme à Calais. Mais pour l’heure, aucun des migrants au bord du canal n'a signalé de violences policières, ni de confiscation de couverture ou de tentes. 

À Paris, des militants ont interpellé les autorités via des affichettes. Crédit : InfoMigrants

 

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