Les joueurs de l'équipe du Nassara AC (en orange)  saluent leurs adversaires de Nigelek. Crédit : Mehdi Chebil
Les joueurs de l'équipe du Nassara AC (en orange) saluent leurs adversaires de Nigelek. Crédit : Mehdi Chebil

Au Niger, la ville d'Agadez a longtemps été la dernière ville traversée par les migrants sur leur route vers la Libye et l'Europe. Une situation stratégique mise à profit par un club de football local pour recruter les meilleurs migrants footballeurs.

La pelouse du terrain de football d'Agadez a des allures de mirage avec son éclat vert vif au milieu d'un paysage désertique dominé par un jaune poussiéreux. C'est sur ce gazon illusoire - la pelouse est synthétique - que trois migrants nigérians s'efforcent, vendredi 2 février, de gagner leur passage vers l'eldorado européen en jouant au football.

Leurs maillots orange portant l'inscription de leur club, Nassara AC (pour Nassara Agadez football Club), miroitent au soleil tandis que la sueur laisse des traînées blanches sur leurs visages. Après 90 minutes de jeu intensif sous un soleil de plomb, les deux équipes sont finalement départagées par une séance de tirs au but. Une partie des spectateurs exulte de joie au moment où le Nassara AC l'emporte sur ses adversaires de Nigelek, se hissant ainsi en finale de cette coupe disputée entre les dix équipes locales que compte Agadez.

"J'espère gagner de quoi payer mon passage vers la Libye en jouant au football"

Cette victoire est particulièrement savoureuse pour Abdulhadi Miko, footballeur originaire de Kaduna dans le nord du Nigeria. L'athlète de 19 ans est l'un des quatre migrants nigérians ayant signé un contrat avec le patron du club, Bachir Amma. Il est logé, nourri et payé 50 000 francs CFA par mois. Tout le matériel, comme les maillots et les chaussures, lui est également fourni par le club. "J'espère gagner de quoi payer mon passage vers la Libye en jouant au football pour Nassara AC. Mon plan est de rester quelques mois, jusqu'à la fin de la saison. Si on a de bons résultats je pourrais bénéficier d'un bonus. En tout, il me faut 300 000 francs CFA pour pouvoir payer le passeur", confie le jeune footballeur à InfoMigrants.

Abdulhadi Miko rve de jouer au football dans un club europen Crdit  Mehdi ChebilAbdulhadi Miko a quitté le Nigeria il y a près de quatre mois avec trois amis d'enfance avec l'Europe en tête. Deux jeunes de son groupe ont déjà renoncé à terminer leur épopée et sont rentrés au Nigeria. Son dernier compagnon de route, Mubarak Shuiabu, qui est aussi footballeur, a également été recruté dans l'équipe Nassara AC. Les deux amis jouent ainsi côte à côte, en défense, sur un terrain de foot situé à plus de 1 000 kilomètres au nord de leur ville natale.

Cette expérience d'exil et de football n'est pas étrangère à Jeremiah Gujaghar, leur compatriote originaire de la capitale nigériane, Abuja, qui joue en attaque sous le maillot de Nassara. "J'ai déjà joué dans plusieurs équipes africaines au Bénin, au Ghana et au Nigeria bien sûr. J'ai même été faire des tests au Mozambique. Mais mon rêve absolu est de jouer en Europe", explique le footballeur de 22 ans.

"Je suis venu à Agadez parce que j'ai entendu parler d'une opportunité de jouer pour le coach Bachir Amma. Je suis prêt à passer par la Libye mais seulement si le passage est sûr", tempère cependant Jeremiah Gujaghar. "L'idéal serait de se faire repérer par un coach européen, qui me donnerait la chance d'aller en Europe en avion. Après peu importe que ça soit par avion, bateau, voiture... Je suis croyant et je m'en remets à Dieu", continue le jeune homme plein d'espoir.

Bachir Amma, entraîneur de football et ancien passeur

En attendant un hypothétique recrutement européen, son espoir repose sur Bachir Amma, le patron du club. Après 90 minutes de tension extrême, le visage de ce dernier se décrispe au moment où son équipe l'emporte aux tirs au but. Visiblement apaisé, le coach de Nassara se lève du banc de touche, prend ses béquilles et vient se placer au milieu de ses joueurs pour leur rappeler qu'ils ne sont plus désormais qu'à un match du titre de champion d'Agadez.

Bachir Amma motive ses joueurs pendant la mi-temps Crdit  Mehdi ChebilTout comme ses joueurs migrants, Bachir Amma poursuit un rêve qu'il nourrit depuis sa plus tendre enfance : avoir la meilleure équipe de foot d'Agadez et faire monter son club de la seconde à la première division. Handicapé des jambes à la suite d'un mauvais tour du destin - une injection d'antibiotiques qui a mal tourné - Bachir Amma n'a jamais véritablement pu jouer au football lui-même. Tous ses espoirs reposent donc sur le Nassara AC. Et le fan de football a trouvé un moyen efficace de renforcer son équipe en combinant par le passé, pendant plusieurs années, la double casquette de passeur et de directeur de club.

"J'ai toujours particulièrement choyé mes migrants footballeurs", explique Bachir Amma à InfoMigrants, en nous montrant la pièce qu'il leur réservait dans son ancien ghetto. "Je leur faisais faire des tests et, s'ils étaient bons, je leur proposais de rester et de jouer pour Nassara. Certains joueurs pouvaient ainsi me payer leur passage en Libye comme ça", explique l'ex-passeur, qui est depuis devenu président de l'Association de lutte contre la migration clandestine.

"Je leur déconseille de partir en Libye"

En attendant le grand soir de la montée en première division, le patron de Nassara savoure sa victoire en demi-finale. À peine sortie du stade, sa voiture avance au pas, toutes fenêtres ouvertes, avec la sono à fond, vers son ancien "ghetto".

La cour poussiéreuse où s'entassaient autrefois des dizaines de migrants est désormais quasiment vide. Bachir Amma héberge aujourd'hui ses footballeurs migrants dans une petite pièce à quelques pas de son propre domicile, après avoir pris soin de déclarer leur présence aux autorités. Plusieurs matelas sont posés à même le sol et les murs sont ornés de draps. La décoration, avec le planning des matchs des grands clubs internationaux accroché au mur, ne laisse aucun doute : c'est un repaire de passionnés de football.

Abdulhadi Miko et Jeremiah Gujaghar discutent dans la chambre mise  leur disposition par le patron de Nassara AC Crdit  Mehdi Chebil"J'ai complètement arrêté mes activités de passeur", affirme Bachir Amma, en nous montrant cette pièce. "À la fin du championnat, ils sont libres de rester ou de retourner dans leur pays. Mais de mon côté je leur déconseille de partir en Libye". De fait, le trajet vers la Libye est devenu plus dangereux depuis que l'activité de passeur est illégale au Niger. Les chauffeurs utilisent des routes secondaires, plus éloignées des rares sources d'eau, et certains n'hésitent pas à abandonner dans le désert leur "cargaison" de migrants à la vue d'une patrouille de police.

Mais ces mises en garde, même proférées par un ancien passeur, ne font que glisser sur les migrants footballeurs les plus déterminés. "Moi je veux absolument partir en Libye. Les dangers du désert et les histoires de mauvais traitements ne me font pas peur. Il est hors de question de rester ici ou de retourner au Nigeria. Autant mourir", explique Abdulhadi Miko. "Mon rêve est de jouer pour le Lazio Rome ou le Napoli, et je suis prêt à risquer ma vie pour le réaliser".

 

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