Mehdi Chebil pour France 24 |  Portrait d'une réfugiée soudanaise avec ses bagages, devant la Direction régionale de l'état-civil d'Agadez, le 3 février 2018
Mehdi Chebil pour France 24 |  Portrait d'une réfugiée soudanaise avec ses bagages, devant la Direction régionale de l'état-civil d'Agadez, le 3 février 2018

La ville d'Agadez, au Niger, est confrontée à un afflux de réfugiés soudanais fuyant la Libye. Mais cette localité aux portes du Sahara est aussi une étape sur la route des migrants d'Afrique de l'Ouest qui cherchent à rejoindre l'Europe.

À Agadez, les 4x4 rutilants surchargés de migrants filant vers la Libye ont laissé place à des hordes de misérables poussiéreux se déplaçant à pied, avec leurs bagages et matelas sur leurs dos.

En cette première semaine de février, l'afflux de centaines de réfugiés soudanais venant de Libye est impossible à manquer, dans cette ville du Niger aux portes du désert du Ténéré. Par petits groupes, ils s'installent devant les sièges des principales ONG présentes à Agadez, ainsi que devant la Direction régionale de l'état-civil (DREC), où ils espèrent déposer une demande d'asile auprès du Niger. Selon un décompte établi le 8 février par la DREC, il y avait en ville 1 200 étrangers en demande de protection.

Mehdi Chebil pour France 24
Mehdi Chebil pour France 24

À l'intérieur de l'enceinte de la DREC, l'heure est au branle-bas de combat. Des ouvriers construisent une annexe en bois avec plusieurs petits bureaux séparés pour auditionner les demandeurs d'asile. Le directeur régional des migrations et des réfugiés, Ousmane Maidambe, supervise les travaux ainsi que le recrutement et la formation de nouveaux employés.

>> À lire sur France 24, le reportage : Les ex-passeurs d'Agadez confrontés au mirage de la reconversion économique

"Ces arrivées ont commencé à la fin de l'année dernière mais on fait maintenant face à une véritable vague de demandeurs d'asile en provenance de Libye", affirme Ousmane Maidambe à France 24.

"On a reçu des Maliens, des Camerounais anglophones, des Nigérians, et même quelques Pakistanais du Cachemire. Mais près de 80 % des nouvelles arrivées sont des Soudanais, comme ceux que vous pouvez voir camper à l'extérieur de l'enceinte", explique le responsable.

Des Soudanais cherchent l'asile au Niger

Ces demandeurs d'asile à la rue ne sont que la partie émergée de l'iceberg. À l'abri des regards, des centaines d'autres Soudanais de retour de Libye s'entassent dans des "ghettos", selon le nom générique donné aux habitations louées aux migrants de passage à Agadez.

Mehdi Chebil pour France 24
Mehdi Chebil pour France 24

L'un de ces ghettos est situé à Nassarawa, un quartier connu notamment pour la présence de prostituées nigérianes. Derrière un mur de terre séchée, des bagages et des nattes roulées sont éparpillés dans une vaste cour sablonneuse. Plusieurs dizaines de Soudanais s'abritent du soleil à l'ombre d'un grand acacia.

"J'ai quitté la Libye parce que ça devenait insupportable. On se fait rafler en pleine rue ou tabasser sans aucune raison", confie à France 24 Salah Ismael Abderahmane, un Soudanais de 22 ans victime de violences à Koufra et Jalo, des oasis isolées dans l'est de la Libye.

Violemment frappé à coup de crosse de kalachnikov, le jeune rescapé raconte avoir été traîné à l'hôpital par des policiers convaincus qu'il avait le sida - préjugé répandu alimentant le racisme ordinaire en Libye. À peine remis de ses blessures, il a été jeté en prison. >> Arrivé en Libye en 2016 pour travailler dans les champs, le jeune homme originaire du Darfour a y finalement passé autant de temps qu'à l'extérieur.

Mehdi Chebil pour France 24
Mehdi Chebil pour France 24

Les dizaines de Soudanais assis en cercle autour de lui ont des histoires similaires, voire pire encore pour certains : près de la moitié du groupe affirme ainsi avoir été littéralement "vendu" à un moment ou un autre de leur exil libyen. Des témoignages dont Davies Kamau, le responsable du Haut-Commissariat aux réfugiés à Agadez, atteste la vraisemblance.

"Les Soudanais sont particulièrement ciblés par les groupes armés en Libye depuis 2014 et ils sont maintenant en train de revenir. Les hommes sont raflés, enfermés et stockés comme du bétail ; les femmes risquent de tomber dans le cycle de l'esclavage sexuel", explique-t-il à France 24.

"L'Algérie les refoule et ils ne veulent pas revenir au Tchad, par où certains d'entre eux sont déjà passés après avoir fui le Darfour. Agadez est donc la ville la plus proche qui soit sûre. Le problème est que la ville n'était pas préparée à un tel afflux de réfugiés. C'est là que vous voyez toute la différence entre des migrants, qui ont la possibilité de retourner chez eux, et des réfugiés qui n'ont pas cette option", ajoute le responsable.

En attendant des solutions plus durables, le HCR travaille avec plusieurs autres ONG sur place afin de mettre les plus vulnérables à l'abri, dans des "cases de passage" louées pour l'occasion.

Des migrants toujours en quête d'eldorado européen

Les Soudanais ayant fui la Libye expliquent en effet que celle-ci est devenue "pire que le Darfour" et qu'il est hors de question de retourner dans ces deux contrées synonymes de persécution. Ils recherchent avant tout la sécurité physique et sont prêts à rester indéfiniment à Agadez.

C'est une différence fondamentale avec les migrants en provenance d'Afrique de l'Ouest, qui cherchent à quitter Agadez le plus vite possible pour rejoindre la Libye et passer en Europe. Or, même si ces migrants reviennent à Agadez après une mauvaise expérience en Libye, ils ont toujours la possibilité de demander l'aide de l'Organisation internationale des migrations (OIM) pour rentrer rapidement dans leur pays.

>> À lire sur InfoMigrants : "Je suis prêt à risquer ma vie pour jouer dans un grand club européen"

Depuis la décision du gouvernement nigérien de sévir contre les passeurs, les anciens mega-ghettos logeant des centaines de migrants en attente de traversée vers la Libye semblent avoir disparu. Restent quelques petits ghettos, comme ceux visités par France 24 à Tadress, un quartier en bordure d'Agadez dont les vétustes habitations ne sont reliées ni à l'eau, ni à l'électricité. À quelques kilomètres un peu plus au Sud, scintillent les antennes radars d'une base militaire américaine.

Mehdi Chebil pour France 24
Mehdi Chebil pour France 24

La proximité des drones américains est la dernière préoccupation d'Arnaud Zokou. Ce jeune Ivoirien de 21 ans partage les murs de ce ghetto avec sept autres migrants d'Afrique de l'Ouest. Leur lancée vers la Libye a été stoppée net par diverses escroqueries ou problèmes d'argent.

"J'ai payé 800 000 francs CFA [1 220 euros] à un Guinéen qui m'a promis qu'il m'organiserait tout le trajet jusqu'en Italie. J'étais en contact avec lui et il m'envoyait de l'argent et des contacts au fur et à mesure de mon avancée. Mais une fois arrivé à Agadez, il a complètement disparu", raconte le jeune homme.

"C'était il y a neuf mois. Cet argent, je l'avais volé à mon grand frère. Il est hors de question de rentrer comme ça, je dois continuer vers la Libye", ajoute t-il, le regard perdu. Arnaud Zokou et ses colocataires évitent le centre-ville d'Agadez,de peur d'attirer l'attention des autorités. Les jeunes migrants tuent le temps en jouant aux dames, ignorant complètement l'afflux de réfugiés en provenance de Libye, à quelques kilomètres seulement de leur ghetto coupé du monde.

Texte initialement publié sur : France 24

 

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