Depuis le début de l’année, les autorités algériennes ont expulsé plusieurs centaines de migrants subsahariens à ses frontières sud.
Depuis le début de l’année, les autorités algériennes ont expulsé plusieurs centaines de migrants subsahariens à ses frontières sud.

La nuit du 13 au 14 avril, la gendarmerie algérienne a mené une descente dans un quartier d’Oran, dans l’ouest algérien, et embarqué plusieurs migrants subsahariens qui y habitaient. Selon des associations locales, plus de 200 migrants ont été entassés dans des camions, puis conduits vers l’extrême sud de l’Algérie, en vue de leur expulsion vers le Niger. Yacouba B., un ivoirien de 18 ans, a pu échapper aux arrestations. Caché dans un chantier abandonné à Oran, il raconte sa fuite.

Dans la nuit de vendredi 13 à samedi 14 avril, des arrestations de migrants ont été menées dans les quartiers des Amandiers, de Madina Jadida et de “Coca”, en périphérie d'Oran. D’après une association locale, près de 200 migrants subsahariens ont été enmenés dans des bus vers un centre de rétention du quartier de Bir El Djir dans la banlieue d’Oran. Quelques heures après, ils ont été conduits dans des camions à la frontière avec le Niger, à l’extrême sud-ouest du pays.

D’autres migrants ont toutefois pu échapper au coup de filet de la gendarmerie. Parmi eux, Yacouba. B (pseudonyme), un jeune ivoirien de 18 ans. Il était installé dans un bidonville du quartier populaire de Coca “17” [surnom donné au quartier en raison de la présence d’une ancienne usine de Coca Cola] depuis décembre 2017. Il s’agit de baraques en parpaing surmontées d’un toit en taule ondulée.

 "Le quartier a été complètement décimé"

"Vers quatre heures du matin, j’ai entendu les sirènes des véhicules de police, le bruit de toitures arrachées puis des cris. J’ai regardé par la fenêtre, il y avait des fourgons de la gendarmerie qui arrivaient. Avec un autre ami, nous nous sommes cachés à l’intérieur de la maison, derrière des cartons. La police avait demandé au propriétaire d’ouvrir toutes les baraques du quartier. Ce dernier savait que je me cachais, mais il n’a rien dit", raconte-t-il.

"J’ai attendu, réfugié dans ma cachette, jusqu’à ce que le propriétaire revienne vers 14 h, après le départ de la gendarmerie. Il a déclaré aux migrants qui ont pu se cacher qu’ils n’avaient plus le droit de rester dans le quartier. En sortant de ma baraque, j’ai découvert un quartier complètement décimé : les toitures de nos abris étaient détruites, il y avait des vêtements et des ustensiles de cuisine éparpillés sur le sol."

 "Des habitants du quartier sont ensuite arrivés. Certains brandissaient des couteaux, ils ont essayé de nous intimider. Heureusement, le propriétaire a accepté de me faire sortir du quartier sans alerter les autorités." 

Fouad Hassam, chargé du dossier migration du syndicat autonome des personnels de l’administration publique (SNAPAP) était présent lors de ces arrestations au quartier de “Coca 17”.

“Les migrants rescapés vivent dans la peur”

"Tous les gens qui n’ont pas de documents, ou dont le visa de travail est arrivé à expiration, même de quelques jours, ont été délogés et envoyés en centre de détention. D’après nos estimations, il s’agirait de 200 personnes. Leurs logements ont été pillés par des voisins. La situation des migrants qui n'ont pas été refoulés n’est pas plus enviable : certains sont victimes d’intimidation et d’agressions. C’est d’autant plus alarmant qu’aucun d’entre eux ne va s'amuser à déposer plainte auprès des services de sécurité par peur d’être renvoyé. Ceux qui ont échappé aux arrestations vivent donc dans la peur. La plupart tentent d’être rapatriés via les procédures de l'OIM (Organisation internationale des migrations), qui organisent des vagues de rapatriement".

 Depuis 2001, l'Organisation internationale pour la migration a mis en place un programme de retour volontaire. Ce programme vise à faciliter un "retour volontaire assisté, sûr, humain et digne" pour permettre aux migrants de se réintégrer dans leur pays d’origine.

Après la rafle du 13 avril, Yacouba a tenté de trouver refuge dans une église d’Oran. Il espère y obtenir de l’aide de l'OIM afin de rentrer chez lui en sécurité.

“Si la police nous attrape, nous finirons en plein milieu du désert, en route vers un pays qui n’est même pas le nôtre.”

"Des membres de l’Église nous ont fait remplir des “formulaires de retour volontaire” vers nos pays d’origine. Ces derniers sont délivrés par l’OIM. Ils nous ont donné des vêtements et nous ont nourris mais nous ont expliqué que nous ne pourrions pas dormir à l’intérieur, du fait des nombreux contrôles.

Notre demande de rapatriement risque de prendre du temps, les demandes auprès de l’OIM étant nombreuses. Nous devons donc essayer de survivre jusque-là. Si la police nous attrape, nous finirons à la frontière, en plein milieu du désert, en route vers un pays qui n’est même pas le nôtre."

 "Aujourd’hui, nous sommes une dizaine à avoir échappé à la dernière vague d’arrestations. Nous passons nos journées à l'église, puis une fois la nuit tombée, nous nous abritons dans des chantiers. Pour éviter d’être repérés, nous organisons des rondes de surveillance. Au lever du jour, nous cherchons de nouveau un autre refuge".

 Jusqu’en 2014, un accord entre le Niger et l’Algérie régissait l’expulsion des migrants, le gouvernement nigérien souhaitant alors encourager le retour de ces ressortissants. Mais depuis décembre 2016, les arrestations concernent également les migrants de différents pays d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale. Des migrants camerounais, maliens et ivoiriens se retrouvent ainsi expulsés, déposés dans le no-man’s land entre l’Algérie et le Niger. Niamey a par ailleurs exprimé ses préoccupations, condamnant les expulsions massives, et surtout l’arrivée de non-nigériens sur son territoire. 

Dans un communiqué du 17 mars dernier, la fédération internationale des droits de l’Homme (FIDH) a dénoncé le traitement réservé par les autorités algériennes aux migrants subsahariens, qualifiant l’attitude du gouvernement "d’illégale ". 

En réaction à ces accusations, des représentants du gouvernement algérien ont affirmé, lors de la réunion du Comité des travailleurs migrants de l’ONUqui s'est tenue le 10 avril à Genève, que ces opérations étaient des “rapatriements volontaires et non des expulsions”. Le premier ministre algérien, Ahmed Ouyahia, a de son côté déclaré que les expulsions continueraient, afin de préserver “la sécurité nationale”.

Depuis le début de l’année, les autorités algériennes ont expulsé plusieurs centaines de migrants subsahariens à ses frontières sud. En février, le décompte s’élevait à 500 personnes. Arrêtés dans plusieurs villes du nord de l’Algérie, ces migrants sont amenés à Tamanrasset, à 1 800 km au sud d’Alger avant d’être reconduits jusqu’à la frontière. D’après un bulletin du bureau de coordination des affaires humanitaires (Ocha) de l’ONU, près de 28 000 personnes auraient été rapatriées d’Algérie vers le Niger depuis 2014.

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