Mohammad, aujourd'hui âgé de 18 ans, sur un balcon de la fondation Bayt al-Thaqafa, dans le centre-ville de Barcelone, le 31 mai 2018. Crédit Rémi Carlier
Mohammad, aujourd'hui âgé de 18 ans, sur un balcon de la fondation Bayt al-Thaqafa, dans le centre-ville de Barcelone, le 31 mai 2018. Crédit Rémi Carlier

Mohammad, jeune tangérois de 18 ans, a quitté clandestinement le Maroc en 2016. Aujourd'hui établi à Barcelone, il a vu la plupart de ses rêves d’eldorado européen partir en fumée mais refuse de retourner chez lui. Il raconte son histoire à InfoMigrants.

En avril dernier, le quotidien français Le Monde publie un article sur les enfants des rues à Tanger, au Maroc. Le reportage est illustré par une photo d'archive du photographe Fadel Senna. On y voit un enfant dans le port de Tanger, accroché à un grillage, qui regarde un ferry partir vers l'Europe. En surfant un jour sur internet, le jeune Mohammad tombe sur l'article et se reconnaît. Ému de se voir représenter dans la presse française, il cherche l'auteur du papier dans l'espoir de lui raconter son histoire. Défi réussi. Mohammad, aujourd'hui installé en Espagne, a rencontré Rémi Carlier, journaliste pour Le Monde et InfoMigrants. 

Cette photo de Mohammad, alors âgé de 16 ans, a été utilisée pour illustrer un article du Monde. Bouleversé de la trouver en ligne deux ans plus tard, il a souhaité raconter son histoire à l'auteur de l'article.Une nuit humide et sombre tombe sur le port de Tanger. En ce mois de janvier 2016, l’activité est encore fébrile dans la gare maritime où des dizaines de voitures attendent de passer les contrôles douaniers. En retrait, les doigts agrippés au grillage de la marina, une silhouette reste immobile. Mohammad, 16 ans, lance un énième regard de défi au ferry à grande vitesse qui fait la liaison avec la ville toute proche de Tarifa, en Espagne, portant à son bord tous ses rêves d’évasion. "Pourquoi je n’ai jamais de chance ?", se demande-t-il. La scène est immortalisée par le photographe Fadel Senna, qui réalise un reportage sur les enfants des rues de Tanger.

Quelques heures plus tôt, Mohammad s’était glissé sous un bus prévu pour tenter d'embarquer à bord du ferry, une manœuvre qu’il pratique désormais à la perfection après des centaines de tentatives. "Mais quand le bus est parti, la police m’a trouvé".

Installé dans une salle de classe de la fondation catalane Bayt al-Thaqafa, dans le centre de Barcelone, le jeune garçon raconte en espagnol son histoire avec une voix endormie, le regard fuyant. 

Le rêve d'Europe dès 12 ans

Quand il a quitté son village natal d’Asilah, à 50 km de Tanger, Mohammad avait neuf ans et découvrait à peine la vie. Avec ses deux frères et sa mère, contrainte de quitter sa famille et ses proches du village pour des raisons qu’il garde pour lui, le jeune rifain aux cheveux de jais s'installe dans la ville du Détroit. Il découvre une métropole fourmillante sur laquelle le roi Mohammed VI a jeté son dévolu pour en faire l’un des principaux pôles économiques et touristiques du Maroc. Un exode rural de très grande ampleur a déjà commencé à attirer des milliers de familles qui se sentent vite à l’étroit entre la mer et les collines de la médina. Pour une femme seule et ses trois enfants, la vie est particulièrement difficile. 

A 12 ans, Mohammad décide d’aller dormir au port, comme le font des centaines de jeunes depuis des années, et de tenter la traversée. En Europe, il est persuadé qu’il trouvera un eldorado et de quoi sortir sa famille de la misère. "On attrapait les barres sous les bus. Mais les douaniers utilisent des miroirs avant leur entrée au port. On se faisait attraper à chaque fois. La police marocaine, ça n’est pas la même qu’en Europe ! Ils nous gardaient parfois plus d’une journée, nous insultaient, puis nous relâchaient, encore et encore, dans la rue. J’ai essayé de me cacher plus de 200 fois", raconte le jeune homme.

Souvent, Mohammad rentre chez sa mère qu’il adore, se nettoie du cambouis dont il est couvert, mange un peu, se repose. Puis repart immanquablement rejoindre ses compagnons d’infortune et d’inconscience dans les recoins du port de Tanger. Contrairement à lui, beaucoup n’ont personne dans la ville, qu’ils aient fugué, aient été chassés, ou soient orphelins. En grandissant, le jeune marocain élabore ses stratégies, connaît par cœur tous les noms de bateaux, de bus, de camions qui font la traversée.

"C'était vraiment un gars sérieux"

Les déconvenues s’accumulent. Mais là où beaucoup de jeunes candidats à l’émigration tombent dans le désespoir et ingèrent quantité de drogue pour bercer leurs illusions perdues, tromper leur estomacs vides et réchauffer leurs corps transis de froid, Mohammad ne baisse jamais les bras. "Tarifa n’est qu’à 35 minutes de Tanger !", s’exclame-t-il. "C’est un des seuls gamins que j’ai vus qui était correct", se rappelle le photographe marocain de l’AFP Fadel Senna, qui a passé du temps avec Mohammad avant de prendre sa photo, en janvier 2016. "Il avait un objectif, il le voulait vraiment. Beaucoup veulent tenter l’aventure de l’Europe pour se faire de l’argent facile, et tombent dans les vices de la rue, mais lui c’était vraiment un gars sérieux. Il était passionné de mécanique".

L’obsession du départ qui habite Mohammad est telle qu’un jour de 2015 où il s’accorde une promenade avec sa mère, il se rue sous un bus qui passe à proximité. "Je ne suis pas allé loin !" Assistant pour la première fois aux risques que prend son fils, sa mère se voit bien impuissante. "Elle ne voulait pas que je fasse ça, bien sûr. Mais qu’y avait-il d’autre à faire ?", concède Mohammad, les yeux voilés, comme à chaque fois qu’il évoque sa mère, dans un mélange de joie et de mélancolie.

Puis le  "jour de chance" finit par arriver. Bien conscient que les tentatives de départ de Tanger sont vouées à l’échec, il se rend en décembre 2016 dans une ville du sud rifain. Arrivé là-bas, il se glisse, comme il en a l’habitude, sous un bus touristique. A 9 heures du matin, le véhicule démarre. Coincé entre les essieux, la tête à l’envers, Mohammad n’a sur lui qu’une bouteille d’eau et la djellaba traditionnelle que sa mère lui a achetée. Il arrivera à Malaga, au sud de l’Andalousie, à minuit. "Ce qu’il a fait est énorme, et extrêmement dangereux, vu l’état des routes là-bas", s’étonne le photographe Fadel Senna. Le jeune homme, alors âgé de 17 ans, ne tient plus en place. Son rêve est accompli, il est en Europe, tout va s’arranger. Il déchantera très vite.

Mohammad et son éducatrice, Caterina Pons, à Bayt al-Thaqafa, le 31 mai 2018. Crédit : Rémi CarlierDe Grenade à Barcelone

"J’ai pu rejoindre Grenade. Une fois là-bas, je suis rentré dans une boutique qui vendait des objets marocains. Le propriétaire a refusé de m’aider, mais m’a conseillé de chercher des gens de Tanger dans les rues". Mohammad rencontre un Tangérois qui lui offre le logis et le couvert pour quelques jours, lui propose de rester. Mais Grenade ne lui plaît pas. Lui qui a passé sa jeunesse dans une ville qui fourmille d’activité, de bruits et d’odeurs, se sent à l’étroit dans cette cité-musée, et a un nouveau rêve, Barcelone, capitale de la riche Catalogne. "J’ai pensé que je trouverai un travail là-bas. Mais non !", pouffe-t-il.

Dans la ville méditerranéenne, Mohammad trouve, grâce au bouche à oreille, la fondation Bayt al-Thaqafa, qui vient notamment en aide aux mineurs non accompagnés, majoritairement ceux issus des pays musulmans. Il y apprend que selon la loi catalane, les mineurs doivent avoir un permis de résidence neuf mois après leur arrivée sur le territoire, et relèvent de la responsabilité de la DGAIA, l’organisme public chargé de la protection des mineurs. Placé dans un des centres pour mineurs complètement saturés de la DGAIA, il fugue souvent. "Après presque cinq ans dans le port de Tanger, où j’étais complètement libre, rester enfermé dans un centre où il n’y a rien à faire, c’était impossible".

Vient alors une nouvelle vie de galères entre le foyer, les cours d’espagnol et de catalan à Bayt-al-Thaqafa et les matchs de foot dans l’équipe de la fondation. Arrivé en Espagne à 8 mois de la majorité, Mohammad n’est pas assuré d’obtenir un permis de résidence pour mineur. Il fait néanmoins sa demande, et obtient gain de cause grâce à l’avocate spécialisée de la fondation. "Il a eu beaucoup de chance", explique Caterina Pons, l’éducatrice référente de Mohammad à Bayt al-Thaqafa.

Le permis de résidence, selon la loi espagnole, ne permet pas de travailler. D’une durée d’un an, il est renouvelable deux fois pour des durées de deux ans, avec à chaque fois l’interdiction de travailler. Ce n’est qu’après qu’un permis de cinq ans avec autorisation de chercher un travail peut être accordé. Le jeune marocain a vu son permis renouveler une fois, étant donné notamment ses efforts pour apprendre la langue, et peut donc continuer à résider légalement à Barcelone jusqu’en 2020. Mais il ne pourra pas espérer avoir de contrat avant 2022. A bientôt 19 ans, il tourne en rond mais ne perd pas espoir. "J’ai de bonne notions de mécanique. Quand j’aurai un boulot et un appartement, je pourrai faire venir ma mère et mes frères !", lance-t-il rêveur. Pour l’instant, il vit dans un "genre d’appart", selon ses mots, un lit dans un foyer trouvé à l'aide de la fondation, dans le quartier populaire de la Barceloneta, avec 18 autres personnes.

L'équipe de football de la fondation, avec laquelle Mohammad (deuxième à partir de la droite) joue chaque semaine. Crédit : Bayt al-Thaqafa"La situation des jeunes migrants est totalement chaotique"

Malgré sa situation difficile, hors de question pour Mohammad de retourner vivre au Maroc. "À Tanger on est libres mais on a tout le temps des problèmes, il y a beaucoup de violence. Avoir un diplôme ne sert à rien, et quand on trouve un travail, on n’est pas sûr de toucher un salaire". La maturité précoce engendrée par son adolescence perdue lui donne des ailes, mais il en oublie de garder les pieds sur terre. Le taux de chômage des jeunes, y compris espagnols, est très important en Espagne (34,4 %). Et à Barcelone, la situation des jeunes migrants, notamment marocains, "est totalement chaotique", selon Caterina Pons, son éducatrice. Beaucoup, rongés par l’ennui dans les centres d’hébergement, traînent dans les rues, s’adonnant parfois au petit banditisme, ou reprennent la route, vers le nord, où s’étendrait leur eldorado utopique.

Maintenant qu’il parle espagnol, Mohammad prétend vouloir rester à Barcelone. Grâce à son titre de séjour, et avec l’argent qu’il a réussi à réunir, il a pu s’acheter un billet d’avion pour Tanger, où il ira voir sa mère pour célébrer l’Aïd al-Adha, fin août. Au retour, il prendra le bus, mais cette fois il n'aura pas à élaborer de stratégie : il prendra un ticket.


 

Et aussi