Pendant le ramadan, un Iftar est proposé aux jeunes migrants certains soirs dans la grande salle de la fondation. Crédit : Bayt al-Thaqafa
Pendant le ramadan, un Iftar est proposé aux jeunes migrants certains soirs dans la grande salle de la fondation. Crédit : Bayt al-Thaqafa

Depuis 1974, la fondation Bayt al-Thaqafa propose en Espagne une aide à l’intégration, des cours de langue et des conseils juridiques à des milliers de migrants, majoritairement de culture arabo-musulmane. Tout comme les autorités locales, ses salariés et bénévoles ont de plus en plus de mal à gérer l’afflux massif de mineurs non accompagnés.

En cette fin du mois de mai, la rue Carrer de la Princesa, dans le centre de Barcelone, grouille de touristes. Pressé de se rendre à la plage ou d’aller visiter le musée Picasso tout proche, aucun ne discerne, au numéro 14, la plaque bleue indiquant en lettres arabes et en espagnoles délavées le siège de la fondation Bayt al-Thaqafa. Passé le porche, le tumulte de la quatrième ville la plus visitée d’Europe fait place, au deuxième étage, à un espace d’aide à des immigrés démunis.

Dans le hall d’entrée orné de mosaïques marocaines, trois jeunes garçons, l’un d’entre eux présentant de vilaines cicatrices sur les bras, discutent en arabe à côté d’une femme au voile coloré tenant fermement un dossier, et d’un cinquantenaire ouest-africain à l’air perdu. "Ici, pas de ticket pour faire la queue. Ce n’est pas une administration, c’est une maison. On s’y assoit et on parle", explique Mireia Aguado, coordinatrice de la fondation. Présente depuis 30 ans dans les locaux, cette femme très dynamique aux petites lunettes rouges raconte avec passion les origines de Bayt al-Thaqafa, "la maison de la culture", en langue arabe.

Mireia Aguado coordinatrice de la fondation Bayt al-Thaqafa y travaille depuis 30 ans Crdit  Rmi CarlierLa Catalogne, terre d’immigration

En 1974, une religieuse, Teresa Losada, arrivée quelques années plus tôt dans la capitale catalane depuis sa Galice natale, enseigne l’arabe classique à l’université de Barcelone. À cette époque charnière de l’histoire migratoire de l’Espagne, des milliers de Maghrébins fuyant la misère, principalement originaires du nord du Maroc, affluent sur les côtes méditerranéennes. Les campagnes de la très agricole Catalogne, offrant de bonnes perspectives d’embauche, attirent particulièrement. Bouleversée par l’arrivée de ces hommes et femmes complètement perdus, la religieuse quitte son travail et déménage dans le village de Sant Vicenç dels Horts, dans la banlieue barcelonaise, pour donner des cours de langue aux immigrés. Une annexe de la fondation y fonctionne toujours. Dès 1975, Teresa Losada récupère une pièce du bâtiment où siège l’association, Carrer de la Princesa, une rue mal famée à l’époque, mais proche de l’église Santa Maria del Mar ou elle se rend souvent.

Progressivement, l’initiative de Teresa Losada crée un espace social à part entière, où nouveaux arrivants et résidents peuvent se croiser. Bayt al-Thaqafa propose des ateliers d’apprentissage des langues et des cultures tant catalane qu’espagnole, des formations professionnelles, des espaces de socialisation et d'autonomisation pour les femmes, un soutien aux enfants. Au fil des années, l’afflux migratoire explose, au point que la proportion d’immigrés marocains représente aujourd’hui 13,6 % de la population espagnole. L’association, devenue depuis une fondation, conserve ses principes et les étend, avec l’évolution des réalités migratoires, à des personnes d’origines de plus en plus diverses,  gardant la plupart du temps comme point commun la culture arabo-musulmane.

"Nous avons aidé plus de 3 000 personnes"

"Tout le monde peut venir ici. En 2017, nous avons aidé plus de 3 000 personnes originaires d’environ 60 pays", annonce Mireia Aguado. Teresa Losada est décédée en 2013 mais son équipe poursuit son projet. À Bayt al-Thaqafa, 53 salariés et 180 volontaires viennent en aide aux migrants, hommes ou femmes, aux mineurs non accompagnés, et aux demandeurs d’asile. Seules exceptions : les prostituées, consommateurs de drogues et victimes du trafic d’êtres humains, des situations particulières pour lesquelles les membres de la fondation ne sont pas formés. Ils les orientent généralement vers des associations spécialisées.

Aujourd’hui, Bayt al-Thaqafa dispose de tout le second étage du 14 Carrer de la Princesa, où s’étendent plusieurs salles de classes, une cuisine, une grande salle commune, et les bureaux des trois avocates spécialisées dans l’aide à l’obtention de papiers pour les étrangers, les réfugiés, et les mineurs. Des objets issus principalement du Maghreb, cadeaux offerts à Teresa Losada par ses protégés, habillent les différentes pièces : ici un miroir orné de faillance, là un service à thé en cuivre, ou le portrait d’une femme berbère. Chaque jour, tous les profils de ceux qui ont rejoint l’Espagne en quête d’une vie meilleure se croisent dans ces lieux qui rappelle un peu le foyer qu'ils ont quitté.

L’activité principale reste le conseil et l’assistance aux démarches administratives. "La bureaucratie est très lourde en Espagne. Nous expliquons à ceux qui viennent nous voir ce qu’ils doivent faire pour obtenir des papiers, ce qu’ils peuvent faire ici. On leur enseigne aussi l’espagnol et le catalan, et pour ceux qui ont des enfants, on les aide à les scolariser [l’école est obligatoire de 5 à 16 ans en Espagne] et à trouver des activités périscolaires pour qu’ils ne restent pas dans la rue quand les parents travaillent", énumère Mireia. Quinze logements d’accueils sont aussi proposés dans la ville aux immigrés, soit 68 places disponibles pour des durées allant de six mois à trois ans.

Le tout est financé par les autorités locales, régionales et nationales, et par le ministère en charge des réfugiés. Les dons privés sont rares, les mécènes inexistants. "Ça n’est pas vraiment la culture ici !" lâche Joanna Castro, responsable de la captation de fonds à la fondation, qui révèle que renouveler les financements chaque année relève du parcours du combattant.

Lentre de la fondation Bayt al-Thaqafa dans le centre-ville de Barcelone Crdit  Rmi CarlierLes centres d’accueil pour mineurs complètement dépassés

Attablée sur la grande table de la salle commune où, certains jours du ramadan, un iftar est proposé gratuitement, Mireia Aguado fronce les sourcils en évoquant le cas des mineurs non accompagnés. "On a lancé un programme pour eux il y a une quinzaine d’année, quand ils ont commencé à arriver dans les rues de Barcelone. Ils venaient chez nous car ils savaient, par le bouche à oreille, qu’on y parle l’arabe. On s’occupe de plus d’une centaine d’entre eux chaque année à présent."

La DGAIA, l’organisme public catalan chargé de la protection des mineurs, fait un très bon travail "en théorie", mais il est en réalité totalement dépassé par l’afflux massif de ces jeunes principalement marocains. Selon les chiffres officiels, 377 mineurs non accompagnés sont arrivés en Catalogne en 2015, 684 en 2016, et un record de 1 334 en 2017. Les centres d’accueil sont complètement saturés, et cela devrait empirer, selon Mireia.

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La situation devient dramatique quand les jeunes atteignent la majorité, prévient la coordinatrice. "Le gouvernement n’a rien prévu pour cette catégorie de jeunes. En tant qu'immigrés, ce sont ceux qui sont dans la pire situation. Personne ne veut en entendre parler". La fondation vient en aide à une partie d’entre eux, mais les perspectives sont maigres, au vu de la difficulté d’obtenir des titres de séjour une fois leurs 18 ans passés, et de la quasi-impossibilité de trouver un travail dans une Espagne où le taux de chômage atteint les sommets européens.

L’association n’a pas pour vocation première d’offrir un hébergement, aussi nombre de ces jeunes dorment dans la rue. Une situation que l’association, qui met à leur disposition un espace où entreposer leurs affaires, déplore. "Très peu décident de rentrer chez eux. Parfois, on arrive à retrouver leurs familles et à les convaincre de les rejoindre au pays, mais c’est très rare." Surtout, lâche Mireia dans un profond soupir, les ravages des années de vie dans la rue et de la consommation de drogue entraînent sur nombre de ces jeunes de sérieux troubles mentaux.

Dans la pièce à côté, des éclats de rires fusent. Un groupe de jeunes plaisantent avec leur éducatrice, impatients de pouvoir rompre le jeûne à la tombée de la nuit. Dans cette petite pièce qui leur est dédiée, ils trouvent un peu de chaleur humaine pour les dures journées du ramadan loin de chez eux.

>> La fondation Bayt al-Thaqafa est située à Barcelone, Calle Princesa, 14, primer. Elle est ouverte de 10 h à 13 h et de 16 h à 20 h les lundi, mercredi et vendredi, et de 16 h à 20 h les mardi et jeudi. 
 

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