La famille Mukerjee (Wilson, Charles et Ruth). Crédit : Brenna Daldorph
La famille Mukerjee (Wilson, Charles et Ruth). Crédit : Brenna Daldorph

Quand la famille Mukerjee s'est présentée, un jour d'avril 2018, au centre d’enregistrement des demandeurs d’asile à Liverpool, ce fut le début de la descente aux enfers. Originaires du Pakistan, ils ne pensaient pas être envoyés dans un centre de rétention. Reportage.

En 2011, Wilson Mukerjee, un Pakistanais de 45 ans, pose pour la première fois le pied sur le sol anglais. Jamais, à cette époque, il n’aurait pensé demander l’asile. Wilson Mukerjee est en Angleterre, de manière temporaire, dans le cadre de ses études. Il est autorisé à rester sur le sol britannique, à Liverpool, avec un visa étudiant pour terminer un MBA en ressources humaines. Une fois diplômé, Wilson, sa femme Ruth et son fils Charles pensaient tous repartir au Pakistan.

Mais les choses ne vont pas se passer comme prévu. Alors que Wilson retourne sur les bancs de la fac au Royaume-Uni, sa famille, au Pakistan, se déchire. Le conflit a pour origine un héritage. Et Wilson, qui a été adopté, est au cœur des discussions. Son frère, Suneel Shahani, ne supporte pas l'idée qu’il puisse toucher la même part que lui. Les différends prennent de graves proportions : Wilson découvre par hasard que Shahani - qui a des amis haut placés au Pakistan - est venu au Royaume-Uni pour le retrouver et le tuer.

Terrifié, Wilson prévient les autorités britanniques. Shahani est retrouvé et expulsé du Royaume-Uni, mais il attend sa revanche. Craignant pour leur vie, Wilson et sa femme décident de ne plus rentrer au Pakistan. Ils demandent le statut de réfugié. Un dossier est déposé le 9 mars 2014. "Personne ne demande l’asile à moins d'y être forcé", précise Wilson. "J’avais une vie au Pakistan, un emploi, une famille, une maison. Ici, je suis pauvre. Mais je n’avais pas le choix".

Dans les limbes de l’administration

L’asile leur est refusé en février 2017, soit trois ans après avoir déposé leur demande. Wilson refuse toujours de rentrer au Pakistan. De plus, son fils, Charles, âgé de 22 ans, est handicapé. Épileptique, atteint de troubles de la parole et de la mémoire, il bénéficie de soins adaptés en Angleterre - meilleurs qu’au Pakistan. Le faire rentrer dans ces conditions serait irresponsable, pense-t-il.

Seulement, les ennuis s’amoncellent. Une fois leur dossier d’asile rejeté, les allocations cessent aussi. Comme tous les demandeurs d’asile en Angleterre, la famille n’est pas non plus autorisée à travailler. Ils font appel du rejet de leur demande d’asile. Ils demandent surtout au gouvernement que les allocations, utilisées pour soigner leur fils, soient à nouveau versées. Ils obtiennent gain de cause sur le plan financier : sans leur octroyer le statut de réfugié, le gouvernement ne les expulse pas et accepte de leur délivrer une aide.

Wilson et sa femme Ruth Crdit  Brenna DaldorphMais tout bascule le 4 avril 2018. Ce jour-là, la famille Mukerjee se rend, comme à son habitude, au centre d’immigration de Liverpool. Contrairement à la France, les demandeurs d’asile en Angleterre doivent régulièrement pointer durant l'examen de leur demande d'asile dans un bureau de l'immigration, déboutés compris. 

"Au début, tout semblait normal", se souvient Wilson, mais rapidement le père de famille sent que quelque chose ne tourne pas rond. Alors qu'elle patiente, la famille est appelée dans une pièce spéciale. Deux agents du ministère de l’Intérieur (Home Office) sont là. Les deux hommes annoncent à la famille qu’ils vont être envoyés dans un centre de rétention, le même jour. Wilson proteste, tente d’expliquer que son fils est handicapé, qu’il a besoin de soins médicaux. Selon lui, l’un des deux agents lui aurait simplement rétorqué : "Ces informations sur l'état de votre fils ne sont pas dans notre dossier". Contacté par InfoMigrants, le ministère de l’Intérieur n’a pas souhaité répondre à nos questions concernant la famille Mukerjee.

Ewan Robert, le directeur d’une association d'aide aux migrants à Liverpool, l’"Asylum Link Merseyside" (ALM), et ami des Mukerjee, s'offusque d'un tel comportement. "Avec un fils gravement handicapé, il n’y avait aucun risque de fuite", a déclaré Ewan Robert dans une interview accordée à la chaîne de télévision anglaise BBC. "Si le Home office avait fait correctement son travail, s’il avait lu les recommandations des neurologues au sujet du fils Mukerjee, il n’aurait pas agi de cette façon".

"Mon fils a fait une crise de panique"

Selon Wilson, les deux agents du Home office ont été très agressifs. "Face à leur comportement, mon fils a fait une crise de panique. Je ne l’avais jamais vu comme ça. Il a frappé dans une chaise clouée au sol. Il a frappé si fort que la chaise s’est détachée ! Ma femme et moi pleurions. Nous n’arrivions pas à le contrôler". Il faudra plus de deux heures pour calmer Charles.

Ewan Robert qui connaît bien la famille défend leur fils. "C’est un garçon charmant et gentil. S’il a agi comme ça, c’est parce qu’il a dû être confronté à une situation extrêmement stressante pour lui".

Le même jour, la famille sera emmenée en camionnette vers un centre de rétention : Yarl’s Wood, à Bedford, dans le centre de l'Angleterre. Ce lieu à la sinistre réputation a ouvert en 2001. Il a été touché par différents scandales d’abus sexuels, de traitements cruels et de violences. De nombreux détenus y ont entamé des grèves de la faim pour protester contre ces conditions de vie indignes. La dernière en date remonte au mois de mars 2018. Yarl's wood est géré par l'entreprise Serco.

Au Royaume-Uni, les centres de rétention (et le système d’accueil en général) sont sous-traités par des compagnies privées - contrairement à la France où c'est l'État qui prend en charge la gestion de ces centres en déléguant aux ONG (France Terre d’asile, la Cimade….) la mission d’accompagner les migrants expulsés.

Wilson Mukerjee dit ne plus avoir confiance dans le Home office en Angleterre Crdit  Brenna DaldoprhL’enfer de Yarl’s wood

"Avant d'embarquer dans la camionnette, nous avons de nouveau été soumis à une fouille corporelle. Nous avons attendu pendant des heures dans une pièce fermée et surveillée par des caméras de vidéosurveillance", se souvient Wilson. "Ils ont pris toutes nos affaires."

Selon Wilson, aucun repas ne leur a été servi durant le voyage de cinq heures depuis Liverpool jusqu’au centre de rétention. La famille n’a pas eu le droit de descendre de la voiture pendant les arrêts – il a fallu supplier les agents pour que Charles puisse aller aux toilettes.

Tascor, la compagnie privée qui s’est occupée de transférer la famille vers le centre de rétention, n’a pas répondu à nos questions.

La famille Mukerjee arrivera à Yarl’s wood vers 22h30. Ils ne mangeront pas avant 1h du matin. Le jour suivant, le 5 avril, Charles recommence à faire des crises de panique. Les nuits sont dures aussi. Wilson raconte que Serco a confisqué à son fils un oreiller spécial (envoyé par la société britannique "Epilepsy Society") pendant trois jours. Cet oreiller permettait à Charles de l’empêcher de se blesser en cas de crises nocturnes. "Au bout d’un moment, épuisé, mon fils m’a dit : 'Papa, s’ils ne nous laissent pas rentrer à la maison, je me tuerai'". 

Contacté par InfoMigrants, Serco a nié toutes les allégations à son encontre. "Lorsque l'oreiller nous a été livré, nous l'avons transmis directement à la famille", se justifie l'entreprise dans un courrier. 

Wilson, fou d'inquiétude pour son fils, tente d'alerter les autorités de Yarl's wood. Selon lui, des employés de Serco ont reconnu que Charles ne devrait pas être gardé entre les murs de l'établissement. Mais la procédure de transfert prend du temps. À cause de ses menaces de suicide, Charles ne peut plus avoir de médicaments dans sa chambre. Il doit se rendre à la pharmacie du centre plusieurs fois par jour. Ses parents ne sont pas autorisés à lui administrer son traitement. C'est à un médecin qu'en revient la responsabilité.

L'état de Charles empire de jour en jour. Ses crises et ses attaques de panique continuent. Il arrête de se nourrir, il crie souvent. Dans ses rares moments de calme, il fixe le plafond ou le sol et refuse de parler, même à ses parents. 

Pétition en ligne

À l’extérieur du centre, des bénévoles et des politiques s’affairent pour aider le jeune garçon. Une pétition est mise en ligne pour exiger sa libération. La députée de Liverpool, Luciana Berger, a déclaré qu'elle avait personnellement contacté le ministre de l'Intérieur, Amber Rudd, et le ministère de l'Intérieur au sujet de la famille Mujerkee.

"Tout ce que nous avons entendu à propos de Charles laisse penser que le Home Office n'a pas tenu compte de ses besoins en tant qu'adulte vulnérable", a déclaré l’association d’aide aux personnes handicapées "Mencap Liverpool" dans un communiqué. "Ils l'ont soumis à plusieurs reprises à des situations stressantes susceptibles de lui déclencher des crises."

Le 9 avril, cinq jours après leur arrivée à Yarl's wood, la famille est informée du refus du Home office de les sortir du centre. Le dossier médical de Charles ne suffit pas, il faut également un rapport du centre de détention.

Le 10 avril, Charles rencontre - enfin - un médecin de G4S, une compagnie privée chargée du suivi médical des personnes détenues à Yarl’s wood. L’après-midi même, la famille sera libérée.

Le 16 avril, la députée Luciana Berger a demandé au Home Office de se saisir du dossier. "Le ministère de l'Intérieur examinera-t-il le dossier Mujerkee pour savoir quelles réformes doivent être menées pour garantir à toutes les personnes détenues une dignité, en particulier celles qui souffrent de handicaps et des problèmes de santé mentale ?"

Amber Rudd avait répondu à Luciana Berger qu'elle se "pencherait personnellement sur le dossier de cette famille". Deux semaines après, Amber Rudd a démissionné de ses fonctions suite aux révélations de la presse sur des objectifs chiffrés de son ministère pour expulser les immigrés clandestins. La ministre avait publiquement nié être au courant de l'existence de tels objectifs et a été accusée d'avoir trompé les députés. Amber Rudd était également impliquée dans la politique de "l’environnement hostile à l’immigration" qui encourageait les propriétaires, les employeurs, les médecins, à contrôler la régularité du séjour de leurs salariés, locataires et patients.

Aujourd’hui, la famille Mujerkee a redéposé une demande d’asile. Ils ont également monté un dossier spécial pour leur fils Charles en mettant en avant ses antécédents médicaux. La détention continue de hanter le jeune Pakistanais. "Dès qu’il croise un policier ou un uniforme, Charles est stressé", précise son père. Il sort peu, reste entre les quatre murs de sa maison. "Ses crises ont augmenté depuis sa détention", explique son médecin.

"Tout cela est encore très stressant", conclut Wilson. "Nous ne faisons plus confiance au Home office. Ce pays est considéré comme le champion des droits de l’homme… Alors pourquoi nous traite-t-il ainsi ?"

Charles Wilson et Ruth Mukerjee Crdit  Asylum Link Merseyside Facebook

 

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