Shrazi Bhatti, 20 ans, espère travailler dans le secteur des technologies de l'information en Europe. 
Crédit photo : Shrazi Bhatti
Shrazi Bhatti, 20 ans, espère travailler dans le secteur des technologies de l'information en Europe. Crédit photo : Shrazi Bhatti

Shrazi, un migrant pakistanais coincé en Libye, raconte à InfoMigrants sa dramatique odyssée pour rejoindre l'Europe et la terrible perte d'une partie de sa famille dans le naufrage de leur embarcation en mer Méditerranée.

Shrazi ne sort pas beaucoup. Le jeune homme de 20 ans passe la plupart de ses journées dans son appartement de Tripoli, la capitale libyenne, à apprendre l'informatique avec son frère ou à travailler dans le studio de photographie de son père, situé à l'étage du dessous. Shrazi ne sort que pour aller au supermarché, malgré les dangers et les combats qui sévissent à Tripoli entre les différentes milices. Dehors, il essaie de faire profil bas et de ne pas agir de façon suspecte.

"J'essaie de ne pas me faire d'amis ici", explique-t-il à InfoMigrants. "C'est très difficile de survivre, je ne veux pas être tué ou kidnappé pour de l'argent." 

La famille de Shrazi est originaire du Pakistan, mais elle est venue en Libye il y a plusieurs décennies. Le père du jeune homme est arrivé à Tripoli en 1976 pour acheter et vendre du matériel photographique. À l'époque, la prospérité économique et la stabilité politique du pays, sous le régime de l'ancien dictateur Mouammar Kadhafi, offraient des avantages. Les salaires étaient, par exemple, bien supérieurs à ceux du Pakistan. 

Le reste de la famille - la mère, les trois sœurs et le frère cadet de Shrazi - est venu en 2000, avant de repartir progressivement au Pakistan. En 2014, tous sont revenus en Libye pour prendre soin du père de Shrazi, qui souffrait de problèmes cardiaques.

Tripoli Libye le 26 mai 2017

Des promesses non tenues

En août 2015, nouveau départ. Alors que la Libye est plongée dans le chaos de la guerre civile, Shrazi et sa famille décident de tenter leur chance en Europe. Les passeurs leur ont promis qu'un "énorme navire" les amènerait en Europe en toute sécurité. Lorsque la famille arrive sur les côtes libyennes, elle déchante : "L'énorme" navire n'est en fait qu'un petit bateau au poids inégalement réparti. Les femmes et les enfants prennent place sur la moitié supérieure du bateau, les hommes sur la moitié inférieure du bateau, déjà remplie d'eau avant même de quitter la côte.

Une heure après le départ, le bateau commence à couler. Les passeurs libyens à bord s'échappent sur un autre navire.

La panique saisit les passagers. La sœur de Shrazi, âgée de 10 ans, tombe à l'eau. Elle ne sait pas nager. Un migrant s'est accroché à elle pour ne pas se laisser happer par les vagues. Plus petite, plus frêle, la fillette finit par se noyer.

Shrazi et le reste de sa famille ont pu attraper des gilets de sauvetage. Ils resteront dans l'eau pendant huit heures avant qu'un navire des garde-côtes libyens ne les repère. La mère du jeune homme ne survivra pas au naufrage. 

Selon Shrazi, les garde-côtes libyens ont violenté les migrants lors de l'opération de secours. Lui-même a été frappé à trois reprises.

Les garde-côtes ne l'ont pas autorisé à ramener le corps sans vie de sa mère en Libye.  Sur les 400 migrants qui se trouvaient à l'origine sur le bateau, seuls 125 ont survécu.

À terre, le jeune homme est emmené dans un centre d'accueil, puis il retourne à Tripoli.  

REUTERSHani Amara Retour  Tripoli pour ces personnes secourues par les gardes-ctes libyens le 9 janvier 2018

“De petits rêves”

Shrazi s'occupe actuellement de son frère cadet, resté à ses côtés. Les autres membres de sa famille, survivants du drame, sont rentrés au Pakistan. Le jeune Pakistanais explique qu'il ferait n'importe quoi pour quitter la Libye et avoir une vie meilleure en Europe. Pour lui, retourner au Pakistan n'est pas une option, rester en Libye non plus. Il aimerait obtenir un diplôme en technologies de l'information en Europe. Il essaie de se former en ligne, mais les coupures d'électricité, fréquentes, bloquent souvent l’accès à Internet.

"On ne peut pas gagner d’argent au Pakistan", explique-t-il. "J'ai beaucoup d'amis en Allemagne qui sont arrivés de Libye et qui s'en sortent bien." 

Pour repartir, Shrazi a besoin d'argent. Il a déjà travaillé quelques temps pour une entreprise libyenne. Ses employeurs lui avaient promis un salaire de 700 $ par mois. Mais il n'a jamais rien touché. 

J'ai des "petits rêves", dit-il. "Tout ce que je veux, c'est terminer mes études, trouver un bon travail et avoir une bonne vie."

Shrazi Bhatti a raconté son histoire à InfoMigrants en août 2018.