Le camp de Moria. Photo prise par Jacques, en septembre 2018.
Le camp de Moria. Photo prise par Jacques, en septembre 2018.

InfoMigrants a reçu le témoignage de Jacques, un ancien militaire de la garde rapprochée du président congolais Joseph Kabila. Menacé, craignant pour sa vie, Jacques a fui son pays et a rejoint la Grèce. Depuis une quinzaine de jours, il vit dans le camp de Moria, sur l’île de Lesbos.

"Je suis militaire et je faisais partie de la garde rapprochée du président Joseph Kabila. J’ai été formé à protéger les personnalités politiques. Il y a plusieurs mois, on m’a accusé de haute trahison. 

Ce qui les dérangeait en réalité, c’était que j’étais en désaccord avec ce qu’il se passait dans le pays [notamment les élections repoussées par le pouvoir, ndlr]. J’ai été jeté en prison dans le camp de Tshatshi [camp militaire où loge aussi l’état-major du pays, ndlr], mais j’ai réussi à m’évader. Ma vie était menacée, alors je suis parti précipitamment, il y a trois mois.

Jacques a photographi la traverse de la mer ge Crdit  InfoMigrantsJ’ai traversé le fleuve Congo depuis la petite ville de Malouku sur une pirogue et j’ai rejoint Brazzaville, au Congo voisin. De là, j’ai pris un avion pour Istanbul. Arrivé en Turquie, j’ai trouvé un passeur et j’ai traversé la mer Égée à Izmir. On a quitté les côtes turques vers 5h du matin et trois heures après, un bateau grec nous a secourus.

Je suis arrivé à Lesbos, en Grèce, le 16 septembre. Je voudrais demander l’asile politique ici, en Grèce, parce que c’est un pays où l’on respecte les droits de l’Homme. Je ne sais pas si j'ai envie d'aller en France ou en Belgique, même si je parle français et que ce serait peut-être plus simple pour moi.

Je suis dans le camp de Moria depuis maintenant deux semaines, et j’essaie de me soigner. Je fais une dépression. C’est compliqué d’aller voir le médecin parce qu’il y a beaucoup de monde. Parfois, on peut patienter des heures sans être reçu. 

Sur son dossier médical à Moria, on peut lire que Jacques souffre "d’idées suicidaires, d’hallucinations auditives et visuelles, de cauchemars, de sentiment de culpabilité…"

La carte militaire de JacquesMa femme et mes enfants sont encore en RDC, ils vivaient dans le camp de Tshatshi où sont logés les membres de la sécurité présidentielle. Je crains constamment pour leur sécurité. Je ne dors plus la nuit. Je n’ai pas été en contact avec eux depuis mon départ. Je n'arrive pas à joindre ma femme, soit elle a perdue son téléphone, soit la ligne a été coupée, mais personne ne répond sur sa ligne. J’ai peur de les avoir mis en danger. 

À Moria, je vis dans un container avec neuf autres personnes. Ce qui est dur, ce sont les files d’attente pour les repas. C’est très fatigant. Personnellement, je n’aime pas voir les enfants en bas âge, dès 6h du matin attendre debout dans la file pour avoir un jus d’orange. Il y a des bousculades, ce n’est pas bien pour eux.

Il y a assez de douches pour les hommes ici mais pas pour les femmes. Je vois des femmes faire des longues files d’attente pour pouvoir se doucher. 

J’ai entendu parler de tensions à Moria. Je suis arrivé il y a peu de temps et pour l’instant, tout va bien. Je n'ai assisté qu'à une seule altercation : une nuit, des gens de la communauté érythréenne se sont battus avec des Congolais. J’étais inquiet. Heureusement, les policiers sont intervenus, ils ont calmé la situation.

Depuis que je suis ici, je n’ai pas encore déposé ma demande d’asile. Je ne sais pas trop comment cela fonctionne. Quand je suis arrivé, on m’a demandé si je voulais demander l’asile en Grèce, j’ai dit ‘oui’. Mais je n’ai pas encore été interrogé par l’EASO (le bureau européen d’appui en matière d’asile). Est-ce c’est ça ‘déposer une demande d’asile’ ? Je ne sais pas…"

La situation des demandeurs d'asile, confinés sur les îles en Grèce, reste alarmante. Dans le camp de Moria, sur l'île de Lesbos, les migrants sont actuellement près de 7 000, soit trois fois plus que la capacité maximale. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) a demandé à la Grèce d’accélérer leur transfert sur le continent.

Une vue du camp de Moria  Lesbos Crdit  InfoMigrants