Une femme migrante et son bébé en Libye (image d'archive). Crédit : Reuters
Une femme migrante et son bébé en Libye (image d'archive). Crédit : Reuters

Martine, la cinquantaine, est professeur de sport à Auxerre. Pendant presqu'un an, elle a accueilli chez elle Claudine, une migrante ivoirienne de 30 ans enceinte de 7 mois. À travers l'épreuve de la maternité, les deux femmes ont tissé des liens très forts.

"Tout a commencé par ce mail, reçu par la Cimade [association d'aide aux migrants, NDLR] un matin de septembre 2016 : 'Une jeune femme ivoirienne va se retrouver à la rue dans quelques jours. Elle est enceinte de 7 mois'.  

La lecture de ces quelques lignes m’ont glacé le sang. Je me suis immédiatement portée volontaire auprès de la Cimade et de Réseau soutien migrants pour accueillir Claudine*, 30 ans, à la maison. Mon fils était étudiant à Lille, sa chambre était libre et il m’a répondu tout de suite : 'Fonce, maman !'.

C’est allé très vite. J’ai donné ma réponse le lundi et trois jours plus tard Claudine était à la maison. J’ai vu débarquer une jeune femme bien enceinte – à 7 mois ça commençait à se voir. Mais celle que j’ai reçue ce jour-là était aussi une femme épuisée, éteinte, abattue… Ça se voyait à sa façon de se tenir. Elle était voûtée et baissait la tête. Je n’avais pas idée alors de tout ce qu’elle avait traversé.

Elle portait des tongs et pour tout bagage, dans un tout petit sac, elle n’avait que deux culottes, deux T-shirts et un pagne. Avec des amis, nous nous sommes lancés dans une collecte de vêtements pour elle. Manteaux, chaussures… En une semaine, Claudine était habillée pour 10 ans. Ça rassure la solidarité !

"J’ai découvert qu’elle était tombée enceinte à la suite d’un certain nombre de viols"

Elle ne savait ni lire, ni écrire. Assez vite, elle m’a dit : 'Je voudrais apprendre'. Elle était frustrée de ne pas savoir signer tous ces papiers lors des consultations à l’hôpital pour sa grossesse ou pour ses démarches administratives. Nous avons pris un cahier et elle s’est mise à reproduire une centaine de fois la signature qu’on venait de choisir ensemble.

Les deux mois avant l’accouchement ont été très durs pour elle parce qu’elle ne savait pas si elle allait garder sa petite fille ou la faire adopter. Elle a été aidée pour cela par un psychologue à l’hôpital.

Moi je ne posais jamais de questions à Claudine sur son parcours. Petit à petit, elle m’a livré son histoire. J’ai découvert qu’elle était tombée enceinte à la suite d’un certain nombre de viols en Libye, où elle s’était retrouvée dans une maison close. Pendant plusieurs mois, elle avait été agressée à maintes reprises.

Je suis devenue sa confidente. Claudine me parlait de ses cauchemars. La nuit elle dormait très mal, et se réveillait souvent en disant : 'J’ai peur de l’eau'. Elle se revoyait en train de vider à la main l’eau qui remplissait le canot sur lequel elle avait embarqué avec d’autres migrants pour rejoindre l’Europe depuis Tripoli. C’est un geste qu’elle a répété pendant des heures avant d’être sauvée in extremis par un cargo.

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Le cargo l’a déposée en Sicile où elle a rejoint un camp de migrants. C’est là qu’elle a découvert qu’elle était enceinte. Elle a eu très peur car elle y a croisé certains de ses anciens violeurs. Claudine était terrorisée à l’idée que ça ne recommence. Elle a pris la fuite avec une compatriote et s’est retrouvée en France, où elle a fait de mauvaises rencontres. Des logeurs mal intentionnés qui l’ont fait dormir dans une cave, par exemple. Elle ne disait rien car c’était la première fois, m’a-t-elle confié, qu’elle pouvait enfin 'poser sa tête sur un oreiller sans avoir peur'. Les logeurs l’ont mise à la rue et elle a été hébergée plusieurs mois aux frais du Conseil général de l'Yonne [dans le centre de la France, NDLR]. Mais elle a dû 'libérer la place pour d’autres', comme on lui a dit. C’est là qu’elle est venue s’installer chez moi, à Auxerre.

"Le bébé, il n’a rien demandé !"

Un jour, on a pris une carte du monde ensemble et je lui ai montré tous les pays qu’elle avait traversés. Elle n’avait jamais tenu de carte entre ses mains. Claudine était juste partie, sans savoir où elle allait atterrir. Son but avait juste été de fuir le plus loin possible de son père et de son mari qui tous deux la battaient en Côte d’Ivoire.

À la maison, petit à petit, j’ai vu Claudine changer. Elle levait mieux la tête, elle avait les épaules moins tombantes, elle reprenait goût à la vie. 'Le bébé, il n’a rien demandé !', m’a-t-elle dit un jour. Elle venait de décider à garder sa fille.

Au total, nous avons vécu 10 mois ensemble, avec des hauts et des bas, des espoirs et des catastrophes, et puis il y a eu l’arrivée d’Emilie - qui a été très compliquée.

Claudine n’osait pas regarder sa fille dans les yeux. 'Parle-lui !', je lui disais, 'Cet enfant cherche ton regard !'. C’était très difficile pour elle d’accepter le produit de son viol. J’ai passé beaucoup de temps avec Emilie et sa mère. Pendant un moment, j’ai dû jouer à la maman. Je berçais Emilie, je lui chantais des chansons. Au bout de quelques mois, j’ai vu que Claudine commençait à m’imiter, à lui faire des câlins, et à prendre du plaisir à s’occuper de sa fille. Claudine n’avait plus besoin de moi. Je me suis sentie rassurée. Tout ce que j’ai toujours souhaité, c’est que la petite Emilie réussisse à grandir avec toutes les chances de son côté.

"CAP de grand-mère"

Petit à petit, Claudine a pris confiance en elle. Elle a pris des décisions importantes pour sa vie. Claudine avait été excisée et avait mal à longueur de journée. Elle s’est décidée à faire une chirurgie réparatrice sur les conseils d’une sage-femme, homme, qui l’avait examinée pendant sa grossesse. La chirurgie a été prise en charge par l’État mais comme tout le processus a nécessité pas mal d’aller-retour à Paris, j’ai lancé une cagnotte auprès des amis. Nous avons récolté 500 euros qui ont permis à Claudine d’aller jusqu’au bout de sa démarche.

Nous en avons traversé des moments stressants ensemble ! À l’approche de l’été, Claudine et Emilie, dublinées, ont failli être renvoyées en Italie. Je m’en souviens très bien, car elles devaient quitter la France le jour de l’anniversaire de mon fils. J’ai fait tout mon possible pour qu’elles restent. Ça me ferait tout drôle si elles sortaient de ma vie.  Avec les associations et plein de gens, on a monté un dossier. Ça a marché. Elles ont eu le droit effectuer leur demande d’asile en France.

Aujourd’hui Claudine et Emilie vivent en CADA à une heure de chez moi. Récemment, mère et fille ont obtenu l’asile. Elles ont le droit de rester en France. La séparation avec elles n’a pas été facile. Ici, à Auxerre, Claudine avait ses repères, son médecin, ses cours de français, les voisins qui donnaient un coup de main, en cas de besoin. Il a fallu la rassurer parce que l’angoisse du viol a refait surface. On s’appelle deux fois par semaine pour se donner des nouvelles. Finalement, ça se passe très bien. Parfois je leur rends visite un week-end et je dors là-bas. Emilie vient à la maison de temps en temps, elle a 18 mois maintenant et elle commence à parler. Pour moi aussi, leur départ a laissé place à un vide, même si ça m’a aussi permis de récupérer. La vie avec elles, ça n’était pas de tout repos ! Aux côtés de Claudine et d’Emilie, j’ai l’habitude de dire que j’ai passé mon 'CAP de grand-mère'".


* Le prénom a été modifié. 


*** INFOS PRATIQUES ***

Violences faites aux femmes : où s'adresser pour en parler ?

>> Permanence téléphonique de la Cimade à destination des femmes étrangères victimes de violence : 01 40 08 05 34 ou 06 77 82 79 09

>> Numéro d’écoute national destiné aux femmes victimes de violences : 39 19

Excision : 

> Maison des femmes de Saint-Denis : 01 42 35 61 28

> Women safe - Institut en santé génésique : 01 39 10 85 35

> Excisons parlons-en : www.excisionparlonsen.org/

> Fédération Gams (Groupe pour l’Abolition des Mutilations Sexuelles, des Mariages Forcés et autres pratiques traditionnelles néfastes à la santé des femmes et des enfants) : 01 43 48 10 87