Ousman vit en Espagne et dirige une association dans son pays d'origine, le Ghana. Crédit : Ousman Umar
Ousman vit en Espagne et dirige une association dans son pays d'origine, le Ghana. Crédit : Ousman Umar

Après avoir passé près de cinq ans sur la route, Ousman, Ghanéen, analphabète, est arrivé à 18 ans en Espagne. Aujourd’hui âgé de 30 ans, il veut convaincre les jeunes de son pays à rester au Ghana. Il a donc fondé une association dans son pays d'origine afin de former des élèves des écoles rurales à l’informatique. Il raconte son parcours à InfoMigrants.

"Je m’appelle Ousman Umar, j’ai 30 ans et je suis originaire d’un petit village d’une centaine d’habitants au Ghana. Je suis arrivé à Barcelone en février 2005 alors que j’avais à peine 18 ans. Je ne savais ni lire ni écrire.

À 13 ans, j’ai quitté mon pays. J'ai perdu ma mère à ma naissance et mon père était très pauvre. J’étais curieux de savoir comment se passait la vie en Europe. Mais si j’avais su ce qui m’attendait, je ne serais jamais parti. La route de l’exil est un véritable calvaire, on n’imagine pas avant de s’y aventurer à quel point c’est dur !

"Dans le désert, on a croisé beaucoup de cadavres"

Mon voyage vers l’Europe a duré cinq ans, chaque jour était un enfer. Je ne souhaite cela à personne. Je suis passé par le Ghana, le Burkina Faso, le Mali et le Niger. Je rappelle que j'avais 13 ans... La traversée du désert a été terrible. Nous étions en 2001. Il y avait une cinquantaine de migrants à bord de trois pick-up. Après seulement cinq heures de route, on nous a abandonnés dans le désert. On a attendu une journée mais on a compris que les chauffeurs ne reviendraient pas. On a finalement décidé de suivre un Tchadien qui était avec nous. Il nous a dit qu’il connaissait bien le désert et qu’on pouvait le suivre en lui donnant un peu d’argent. On a tous vidé nos poches pour lui donner ce qu’ils nous restaient.

On a marché une vingtaine de jours dans le désert. C’était affreux. Nous n’avions pas d’eau et étions obligés de boire notre urine. Sur la route, on a croisé beaucoup de cadavres : plusieurs dizaines de corps laissés à l’abandon en plein désert. Ça aurait pu être moi ! La plupart des personnes qui m'accompagnaient sont aussi mortes en chemin : nous étions une cinquantaine au départ, seulement six sont sortis vivants du désert.

Je suis arrivé en Libye. J’ai travaillé quatre ans pour payer la suite de mon voyage : j'ai fait du gardiennage, j'ai nettoyé des voitures, j'ai travaillé dans des fermes… Ensuite j’ai repris la route vers la Tunisie, l’Algérie, le Maroc et la Mauritanie pour prendre la mer en direction des îles Canaries. Le passeur à qui j’ai donné 1 800 dollars [1 520 euros] en Libye m’avait affirmé que la traversée ne durerait que 45 minutes, c’était faux. Moi, je n’en savais rien, je l’ai cru.

"Mon meilleur ami, Moussa, est mort en mer"

On a dû construire nous-même notre bateau. Nous avons fait une première tentative, notre groupe était réparti sur deux navires. Mon meilleur ami Moussa, que j’avais rencontré au Niger , était sur le premier bateau. Il a chaviré. Il est mort noyé. J’étais désespéré, je n’ai rien pu faire pour lui car les passeurs nous hurlaient dessus, nous ordonnant de ne pas nous arrêter. Ça m’a brisé le cœur.

Nous sommes retournés sur la côte et repartis près d’un mois plus tard. Là encore, nous avons construit nos bateaux, l'un d'eux a chaviré. Nous avons passé plus de 48 heures dans l'embarcation, sans GPS, avec un moteur cassé et d’énormes vagues. Je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie ! Il y avait un enfant avec nous. Il n’a pas survécu à cette traversée.

En 2005, je suis arrivé à Fuerteventura, j’avais 18 ans. J’ai passé un mois en prison puis les autorités espagnoles m’ont envoyé à Malaga. Moi, la seule ville que je connaissais en Espagne, c’était Barcelone grâce au football. J’y suis allé en train. Là-bas, j’ai passé plus d’un mois à dormir dans la rue et à me nourrir dans les poubelles. J’ai eu beaucoup de chance car une famille espagnole m’a pris sous son aile. Les parents – qui ont trois enfants - sont devenus mes tuteurs et j’ai pu faire des études en Espagne, tout en travaillant en parallèle dans un magasin de vélo pour payer l’école. Le matin j’allais au travail et l’après-midi à la faculté.

Aujourd’hui, à 30 ans, j’ai un master en coopération internationale alors que j'étais analphabète à mon arrivée en Europe. Je suis très bien intégré en Espagne : j’ai une carte résident à renouveler tous les cinq ans, et je vis dans un petit appartement de Barcelone. J'ai beaucoup d'amis espagnols, je rends aussi régulièrement visite à la famille qui m'a adopté. C'est un peu comme mes deuxièmes parents, surtout que mon papa est décédé en 2008. Je ne l'ai jamais revu après mon départ du Ghana.

"Le paradis n’est pas en Europe mais en Afrique"

Les jeunes quittent l’Afrique à cause de l'absence d’éducation. J’ai donc décidé de créer en 2012 une association au Ghana : Nasco Feeding Minds qui a pour but de former les élèves des écoles rurales aux nouvelles technologies. À ce jour, 11 000 élèves sont déjà passés par l’ONG qui emploie six salariés.

Grâce à l’organisation, les jeunes Ghanéens sont formés à l’informatique. Internet leur permet de découvrir le monde, de se cultiver, de communiquer avec l'extérieur, de s’informer sur différents sujets dont la migration. Si les jeunes sont éduqués, ils développent des projets en Afrique et ne quittent pas leur pays. On ne part pas de chez soi de gaieté de cœur, personne ne veut mourir en mer ! Mais souvent les raisons économiques prennent le dessus.

Il faut que les jeunes comprennent que la solution n’est pas de traverser le désert et de prendre la mer. Le paradis n’est pas en Europe mais en Afrique. Il n’y a pas de meilleur endroit que sa maison. Moi j’ai eu beaucoup de chance mais combien périssent en mer ? Combien ne s’intègrent pas en Europe et sont forcés de dormir dans les rues ?

Mon petit frère aussi a voulu immigrer vers l’Europe mais j’ai tout fait pour l’en dissuader, en finançant notamment ses études. Aujourd’hui, il dirige mon association au Ghana. La première fois qu’il est venu me voir en Espagne avec un visa de touriste, il devait rester 3 semaines mais au bout d’une dizaine de jours il voulait rentrer au pays. C’est à ce moment-là qu’il a vraiment compris qu’il était mieux chez lui.

Depuis peu, je collabore également avec l’ONG espagnole Proactiva Open Arms qui porte secours aux migrants en Méditerranée. Nous allons envoyer dans les écoles soutenues par Nasco Feeding Minds des Ghanéens secourus par Proactiva pour qu’ils racontent leur expérience. Cela permettra de dissuader au moins quelques candidats au départ.

Je suis fier de mon parcours mais si c’était à refaire, je resterais chez moi. La meilleure chose que je puisse faire aujourd’hui c’est d’alerter les migrants de ne pas traverser le désert, ne pas prendre la mer et les aider à rester dans leur pays."