Rapatriés camerounais, la fin d'un exil
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Après le traumatisme de la Libye, un retour au goût doux-amer (1/3)

Rapatriés camerounais, la fin d'un exil

JULIA DUMONT
par Le 03/05/2018
Jeudi 19 octobre, 121 Camerounais ont été rapatriés de Libye par l’OIM. Pour ces migrants qui rêvaient d’atteindre l’Europe, le soulagement d’être libérés des geôles libyennes se mêle au désespoir d’avoir tout perdu sur la route de l’exil.
À leur retour au Cameroun, les migrants passent des entretiens avec des agents de l'OIM pour faire le point sur leur situation. Crédit : Julia Dumont
Rentrer pour survivre
À leur retour au Cameroun, les migrants passent des entretiens avec des agents de l'OIM pour faire le point sur leur situation. Crédit : Julia Dumont

Il est 6 heures, le quartier de Fouda, à Yaoundé, commence doucement à s’animer. Sous l’auvent de l’hôtel Jouvence 2 000, un groupe de femmes apostrophe des responsables de l’Organisation internationale des migrations (OIM). Elles n’ont pas dormi depuis leur départ de Tripoli, la veille, vers 23 heures. Elles sont épuisées.

Ces femmes font partie du groupe des 121 personnes rapatriées de Libye par l’OIM jeudi 19 avril. À l’aube du vendredi, ces migrants attendent tous de passer un entretien avec des agents de l’organisation pour faire le point sur leur situation, prendre un petit-déjeuner et surtout recevoir un petit montant d’argent pour pouvoir rejoindre leurs familles.

Il s’agit du cinquième retour de migrants camerounais depuis la Libye organisé par l’OIM depuis la signature d’un accord entre l’organisation et l’Union européenne en décembre 2016 et le lancement du projet en juin 2017. "1 357 personnes ont déjà été rapatriées au Cameroun, pas seulement de Libye mais de tous les pays qui se trouvent sur la route de l’Europe", explique à InfoMigrants Boubacar Seybou, chef de mission de l’OIM au Cameroun. Les retours les plus importants se font depuis le Niger, pays de transit d’où partent la plupart des convois de migrants à travers le désert.

>> À lire : En Libye, les passeurs torturent et extorquent davantage les migrants

Les conditions de vie désastreuses des migrants africains torturés et réduits en esclavage en Libye ont poussé les organisations internationales et les États africains à s’engager pour les sortir du pays. En novembre 2017, un reportage diffusé par la chaîne américaine CNN sur une vente d’êtres humains en Libye a suscité un grand émoi sur le continent africain et accéléré les rapatriements de migrants dans leurs pays d’origine.

Un emploi qui ne permet pas de vivre

Clara, 27 ans, a passé dix mois en Libye dans plusieurs prisons tenues par des hommes en uniforme qu’elle décrit comme des policiers libyens. Elle porte le même survêtement rose que toutes les autres femmes rapatriées. C’est la tenue qui leur a été donnée à l’aéroport de Tripoli. Les hommes, eux, sont en survêtement gris ou noir.

Mère célibataire de deux jeunes enfants, Clara a quitté le Cameroun car l’argent que lui rapportait son emploi de manucure – 1200 francs CFA par jour, soit moins de deux euros - ne lui permettait pas de faire vivre sa famille.

Clara et Rana sont extrmement angoisses  lide de rentrer dans leurs familles les mains vides Crdit  Julia DumontLa jeune femme pensait trouver un emploi rapidement en Europe et pouvoir envoyer de l’argent à ses proches. Mais sa route s’est arrêtée en mer Méditerranée, à quelques kilomètres des côtes libyennes. Interceptée en mer par des garde-côtes avec les dizaines d’autres personnes qui se trouvaient sur l’embarcation, elle a été ramenée en Libye et emprisonnée à Tripoli.

Comme si elle cherchait à économiser le peu de force qu’il lui reste, elle raconte lentement le manque de nourriture – un pain et un fromage le matin, puis un peu de spaghettis une fois dans la journée – le travail forcé des hommes, les viols des femmes, les violences et les brimades.

Carla vit son rapatriement de Libye comme un soulagement mais aussi comme un retour à la case départ. "Je voulais juste partir pour trouver du travail et avoir un gagne-pain. Maintenant j’ai tout perdu."

Florent a vécu l'enfer en Libye. Aujourd'hui il veut rentrer auprès des siens et tenter de débuter une nouvelle vie. Crédit : Julia Dumont
"Toutes ces images sont dans ma tête"
Florent a vécu l'enfer en Libye. Aujourd'hui il veut rentrer auprès des siens et tenter de débuter une nouvelle vie. Crédit : Julia Dumont

Florent*, 27 ans, a, lui aussi, un sentiment d’échec. Grand amateur de football, il vendait des téléphones avant son départ. Il explique avoir tenté sa chance vers l’Europe car il était animé par deux buts : "Se construire un avenir meilleur et aider ses parents à élever ses cinq petites sœurs".

Parti du Cameroun en 2016 pour rejoindre des amis en Espagne, il a passé un an à travailler en Algérie avant de se rendre au Maroc pour tenter la traversée de  la Méditerranée. Mais après avoir été expulsé par les autorités marocaines, il s’est rendu en Libye pour tenter sa chance via la route de l’Italie.

Son passage en Libye devait être bref mais il prend vite une autre tournure. Florent voyage avec une vingtaine d’autres personnes. Dès leur arrivée dans le pays, son passeur les vend à des hommes armés. C’est le début de l’enfer.

>> À voir : Témoignage : "Ils ont vendu mon frère", migrant camerounais

Les hommes qui détiennent Florent et les autres migrants de son groupe exigent des rançons contre leur libération. Pour convaincre les familles d’envoyer de l’argent, ils filment à leur intention des séances de coups et tortures. "Généralement, les Libyens donnaient des ordres et c’étaient des Africains noirs qui nous tabassaient", se souvient Florent.

En novembre 2017, une bagarre éclate dans la prison entre détenus. Un groupe de Camerounais et un groupe de Gambiens s’affrontent. Un Camerounais est blessé mais les geôliers prennent le parti des Gambiens, "peut-être parce qu’ils parlent l'arabe", selon Florent. La punition est collective, explique Florent. Le jeune homme baisse les yeux, hésite et, finalement, raconte : "Ils nous ont obligé à nous déshabiller, ils nous ont enfermés à 20 dans une pièce de trois mètres sur trois et nous ont obligé à nous faire des pipes et à nous baiser."

"Je suis dépassée"

Florent a quitté cette prison clandestine - également appelée ghettos par certains migrants - quand les forces de sécurité libyennes sont venues la détruire. Il est alors emmené à l’hôpital de Tripoli puis placé fin janvier dans le centre de déportation de Tajoura jusqu’à son retour au Cameroun.

Aujourd’hui la Libye est géographiquement loin de Florent mais elle continue à le hanter. "Toutes ces images sont dans ma tête, c’est inoubliable." L’OIM propose un suivi médical aux migrants de retour mais peut-il suffire à apaiser de tels traumatismes ? Moins de cinq personnes parmi l'ensemble des rapatriés de l'OIM au Cameroun ont déjà bénéficié d'un accompagnement médical de long terme.

Les souvenirs des atrocités vécues en Libye sont loin d’être les seules difficultés qui attendent les migrants de retour au pays. Les retrouvailles avec les familles ne sont pas simples. "Nos pauvres familles se sont endettées pour que nous partions [et bien souvent pour payer des rançons, NDLR]. Elles ont payé jusqu’à 3 millions de francs CFA (environ 4 500 euros) et nous revenons sans rien, en ayant tout perdu. C’est cela le plus difficile", confie Raïna. La jeune femme se tient la tête à deux mains comme pour l’empêcher de se détacher de sa nuque, sous le poids de la fatigue.

Pour Clara, la joie de retrouver ses enfants se mêle au désespoir de revenir à son quotidien de misère. Quand elle a pu appeler sa famille depuis l’aéroport pour leur dire qu’elle rentrait, ses proches lui ont appris que son fils était malade et qu’il allait sans doute avoir besoin d’être opéré. "Je suis dépassée", lâche la jeune maman dans un souffle.

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Crédits
Texte : Julia Dumont
Photos : Reuters et Julia Dumont
Édition : Amara Makhoul
Graphisme et développement : Studio Graphique - France Médias Monde