Arriver en France et s’inscrire à l’école
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À l’école des enfants venus d’ailleurs (1/3)

Arriver en France et s’inscrire à l’école

Charles, Trésor, Ssetou ou encore Mamadou-Dubai viennent d’arriver en France. Jusqu’à 16 ans, ils ont l’obligation d’aller à l’école, quel que soit leur statut légal ou celui de leurs parents. Comment l’État aide-t-il ces jeunes à se scolariser ?

Maëva Poulet
par Le 05/04/2018
Plus de 52 000 enfants migrants sont scolarisés en France. La grande majorité d’entre eux maîtrise mal la langue de leur nouveau pays d’accueil. Pour les aider, l’État a mis en place des "classes transitoires", appelées "unités pédagogiques pour enfants allophones arrivants" ou "UPE2A". L’apprentissage du français y est renforcé. À travers ce dispositif, l’Éducation nationale espère amener les élèves à rejoindre le cursus scolaire ordinaire en quelques mois. Reportage dans le Val d’Oise, au nord de Paris.
Illustration. Crédit : Pixabay
L'obligation de scolariser
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Avant d’intégrer le système scolaire français, les enfants nouvellement arrivés sur le territoire français doivent passer des tests d’évaluation. Dans le département du Val d’Oise, ces examens se déroulent dans les Centres d’Information et d’Orientation (CIO). On y recense ceux qui ne parlent pas le français, ou ceux qui ont eu une scolarité interrompue.

Les prénoms des enfants ont été modifiés.

Charles et son grand-frère Trésor sont parmi les premiers à arriver au Centre d’Information et d’Orientation (CIO)* de Sarcelles, dans le Val d’Oise, en banlieue parisienne. Accompagnés de leur père, ils s’installent sur des chaises dans le hall d’entrée, tous deux ont l’air très impressionnés. Ces jeunes de 11 et 13 ans de nationalité congolaise ont quitté leur pays et viennent tout juste de rejoindre leur parent, qui vit en France depuis dix ans.

Tour à tour, sept autres familles venues du Maghreb, d’Afrique subsaharienne et d’Europe, prennent place à leurs côtés. En ce matin du mois de mars, elles ont été convoquées à une séance d’orientation qui déterminera la scolarisation de leurs enfants nouvellement arrivés sur le territoire. À l’instar de Charles et Trésor, certains jeunes ont rejoint des proches déjà établis en France. D’autres sont arrivés avec leur famille, ou bien seuls. Ces derniers ont été pris en charge par l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE), et ont été placés dans des foyers ou des familles d’accueil.

Il est 9h30 quand Anne Schoetter, cheveux rouges et visage souriant, se présente aux arrivants. "Bienvenue à tous !" Dans le département du Val d’Oise, c’est elle qui coordonne ces journées d'accueil organisées plusieurs fois par an par le CASNAV*, (Centre Académique pour la scolarisation des nouveaux arrivants et enfants du voyage). Cet organisme de l’Éducation nationale a pour mission d’évaluer les enfants arrivant de l’étranger et âgés de 11 à 18 ans. Jusqu’à 10 ans, ce sont les mairies qui gèrent la scolarisation des enfants étrangers en maternelle et primaire. Trois professeurs de Français Langue Seconde (FLS), détachés de leur classe pour l’occasion, se joignent à Anne. "Nous allons aujourd’hui étudier le parcours de vos enfants et leurs perspectives de scolarisation ici", poursuit-elle. "La matinée sera divisée en deux temps. Vous serez reçus par nos soins pour revenir sur votre situation, puis les enfants passeront des tests de niveau".

Des professeurs de franais prparent les valuations des lves nouveaux arrivants jeudi 29 mars au CIO de Sarcelles Crdit  Mava PouletCharles et Trésor ont l’air un peu stressés, mais leur père se veut confiant. "Mes enfants ont été scolarisés dans une école privée au Congo-Brazzaville, ils vont faire leurs preuves dans l’école française !", s’exclame-t-il fièrement, tandis que Julie Sapmaz, professeure de FLS et d’histoire-géographie dans un lycée professionnel du Val d’Oise, les invite à s’asseoir autour d’un bureau. "Nous faisons d’abord un entretien privé pour comprendre le voyage des enfants, pour comprendre où ils se sont arrêtés dans leur scolarité", explique-t-elle. "Même si ce sont des enfants venus d’un pays francophone, le système éducatif français est très spécifique. Certains étaient en 4e dans leur pays, mais n'ont pas le niveau requis pour être envoyés en 4e ici. Dans ce cas, nous les dirigeons vers des ‘classes d’accueil’ qui leur donnent un coup de pouce avant d’arriver dans le circuit classique".

La discussion entre professeurs et familles se déroule à huis clos. "Parfois, nous écoutons des histoires très dures. Nous savons aussi que certaines familles n’ont pas encore réglé leur situation administrative ou que certains jeunes sont seuls en France. Nous ne devons pas en tenir compte, notre devoir est de les scolariser indistinctement", rappelle Anne. En France, qu’ils soient francophones ou non, français ou étrangers, les enfants doivent obligatoirement être scolarisés de l’âge de 6 ans jusqu'à leurs 16 ans

Une quinzaine de minutes plus tard, les deux frères sortent avec Julie de la salle d’entretien et se dirigent vers une grande pièce aux tables disposées en carré. Six autres jeunes étrangers, qui ont été reçus par les collègues de Julie, sont déjà penchés sur des exercices, studieux. Il faut maintenant évaluer leur niveau scolaire. "En discutant avec la famille, nous nous faisons une idée du niveau de l’élève. Nous choisissons les évaluations en fonction de l’entretien. Un enfant qui ne parle pas français pourra passer des tests dans sa langue : en portugais, arabe ou persan par exemple. C’est important pour savoir si, déjà, il écrit et lit dans sa langue", détaille Anne.

Deux enfants nouvellement arrivés en France passent leurs tests de niveau au CIO de Sarcelles, jeudi 29 mars. Crédit : Maëva Poulet
"UPE2A", une année passerelle
Deux enfants nouvellement arrivés en France passent leurs tests de niveau au CIO de Sarcelles, jeudi 29 mars. Crédit : Maëva Poulet

Charles était encore en primaire au Congo-Brazzaville. Mais à maintenant 11 ans, il est difficile de le mettre en CM2. Le décalage serait trop grand avec les "petits" de l’école primaire. "Nous les mettons autant que possible avec leur tranche d’âge", précise Anne. "À 11 ans, les élèves français vont en 6e, alors, pour Charles, on va privilégier un passage en 6e, mais dans un dispositif adapté". Le jeune garçon sera donc orienté vers une classe UPE2A. Idem pour son frère, Trésor, 13 ans, qui doit rattraper le niveau demandé au collège.

Les classes UPE2A* sont peu connues du grand public bien qu’elles existent en France depuis les années 1970. Elles font partie intégrante de l'Éducation nationale et permettent d’offrir une année passerelle aux jeunes migrants avant de les réintégrer dans un cursus classique. Pendant un an à partir de leur date d’inscription, les élèves en UPE2A suivent notamment des cours de français intensifs (12 heures par semaine). Ces dispositifs existent en primaire, au collège et au lycée et peuvent accueillir des enfants d’âge et de niveau très disparates tout au long de l’année. Dans le Val d’Oise, il existe 47 classes UPE2A, dont 40 dans des collèges. 

En fonction de leur progression, les élèves peuvent ensuite rejoindre les "classes ordinaires". Un élève de niveau 6e en UPE2A, par exemple, pourra, au cours de l’année, aller en cours d’histoire et géographie ou de mathématiques avec les autres élèves de la 6e "ordinaire" du collège. "C’est une classe pour se préparer à intégrer un cursus ordinaire, le but n’est pas d’y rester !", continue Anne. 

Sept des UPE2A du Val d’Oise ont un fonctionnement à part : "Elles concernent les enfants ‘Non Scolarisés Antérieurement’. Ce sont les 'UPE2A-NSA'. On y intègre les élèves qui ne sont jamais allés à l’école, ceux dont la scolarité a longtemps été interrompue - en raison de leur parcours migratoire par exemple - ou encore les enfants qui ont appris à lire et à écrire dans des églises ou des écoles coraniques". Dans ces classes, les élèves suivent non plus 12 mais 18 heures de français intensif. 

Les enfants peuvent passer des tests dans leur langue Crdit  Mava PouletDans la salle d’examen du CIO, une autre professeure de FLS, Charlène Hamdi, suit l’évaluation d’Imed, un élève tunisien de 17 ans. Ses résultats sont bons, mais pas suffisants pour lui permettre d’entrer en lycée général. "Nous invitons les jeunes dans son cas à réfléchir à un projet concret", précise Charlène. Imed a déjà plusieurs idées, comme faire un "Bac pro commerce", ou un "CAP préparation et réalisation d'ouvrages électriques". Verdict : pas besoin d’UPE2A pour le jeune garçon qui maîtrise déjà bien la langue française et veut s’orienter vers un cursus professionnel. Charlène estime qu’il faut plutôt l’envoyer en "MODAC". Dans le jargon de l’Éducation nationale, le MODAC* est un "module d’accueil et d’accompagnement". Il permet aux jeunes de plus de 16 ans nouvellement arrivés en France de préparer une orientation.

Au CIO de Sarcelles, ce jour-là, presque tous les élèves, sauf Imed, seront dirigés en UPE2A. Une fois les affectations proposées, reste à les faire valider. Le CASNAV organise des commissions pour discuter de tous les dossiers. Car les places en UPE2A sont prisées : les classes ne peuvent excéder 30 élèves. Pour les UPE2A-NSA, (enfants "non scolarisés antérieurement"), le chiffre tombe à 15. "Nous faisons tout notre possible pour leur trouver une solution rapide de scolarisation. Dans le Val d’Oise, nous avons beaucoup d’arrivées en raison de la proximité avec l’aéroport de Roissy : certaines familles sont hébergées ici temporairement avant de partir vers d’autres départements", souligne Anne. 

Si toutes les classes sont saturées, le CASNAV met en place des "systèmes D". "Il peut nous arriver de les orienter vers des associations que nous connaissons et qui peuvent leur donner, au moins jusqu’à ce qu’une place se libère, des cours de français et de remise à niveau". À la fin de l’année scolaire 2014-2015, près de 1 800 jeunes attendaient une affectation en France, selon une note du ministère de l'Éducation nationale. Dans le Val d'Oise, face à l'augmentation du nombre de demandes cette année, une classe supplémentaire "UPE2A-NSA" devrait être ouverte "en urgence" après les vacances d'avril.

Le père de Charles et Trésor semble un peu débordé par toutes les informations reçues en quelques heures au CIO de Sarcelles. "J’ai beaucoup à apprendre sur le fonctionnement de l’école ici", confie-t-il sans se départir de son sourire. "Ce n’est pas évident, mais on va s’accrocher".

Illustration. Crédit : Pixabay
En Bref
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Les derniers chiffres nationaux sur les UPE2A remontent à 2014 - 2015 : durant cette année scolaire, 52 500 élèves allophones avaient été scolarisés à l'école publique française dont plus de la moitié en collège et en lycée. Quel que soit le degré de scolarisation, ces élèves intègrent majoritairement une UPE2A (75%). C’est au collège que la prise en charge est la plus fréquente : 91% des collégiens allophones intègrent un dispositif.

Et la tendance est la hausse. Selon un rapport de l'Assemblée nationale, leur nombre a augmenté de 20% entre 2010 et 2015. En revanche, leur répartition sur le territoire est inégale. Dans le département du Val d'Oise, où la demande est forte, les élèves allophones représentent près de 1% des effectifs. Ce qui en fait l'un des principaux départements d'accueil derrière la Seine-Saint-Denis et Paris où les enfants allophones représentent 1,5% des effectifs. 

* Informations pratiques :

Si vous arrivez de l’étranger et vous voulez scolariser votre enfant de plus de 11 ans, vous devez prendre contact avec l’antenne départementale du CASNAV pour connaître les procédures d’inscription et avoir un rendez en “espace accueil”.

>> Voir la liste des CASNAV 

- CASNAV : Centre académique pour la scolarisation des nouveaux arrivants et enfants du voyage.

- MODAC : Module d’Accueil et d’Accompagnement pour les enfants de plus de 16 ans.

- UPE2A (Unité Pédagogique pour enfants allophones) : structures mises en place dans les écoles primaires, les collèges et les lycées pour les enfants nouvellement arrivés et ne parlant pas ou peu français. 

- UPE2A-NSA (Unité Pédagogique pour enfants allophones non scolarisés antérieurement) : structures mises en place dans les collèges et lycées pour les enfants nouvellement arrivés dont la scolarisation a été interrompue.

- CIO : Centres d’Information et d’Orientation, ils dépendent du ministère de l'Education nationale et sont implantés sur l'ensemble du territoire.


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Crédits
Texte et photos : Maëva Poulet
Édition : Amara Makhoul