Sur les bancs de l’école pour la première fois
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À l’école des enfants venus d’ailleurs (2/3)

Sur les bancs de l’école pour la première fois

Charles, Trésor, Ssetou ou encore Mamadou-Dubai viennent d’arriver en France. Jusqu’à 16 ans, ils ont l’obligation d’aller à l’école, quel que soit leur statut légal ou celui de leurs parents. Comment l’État aide-t-il ces jeunes à se scolariser ?

Maëva Poulet
par Le 06/04/2018
Plus de 52 000 enfants migrants sont scolarisés en France. La grande majorité d’entre eux maîtrise mal la langue de leur nouveau pays d’accueil. Pour les aider, l’État a mis en place des "classes transitoires", appelées "unités pédagogiques pour enfants allophones arrivants" ou "UPE2A". L’apprentissage du français y est renforcé. À travers ce dispositif, l’Éducation nationale espère amener les élèves à rejoindre le cursus scolaire ordinaire en quelques mois. Reportage dans le Val d’Oise, au nord de Paris.
Dans la classe de Paloma Vuillerminaz à Villiers-le-Bel, dans le Val d'Oise. Crédit : Maëva Poulet
Des inscriptions tout au long de l'année
Dans la classe de Paloma Vuillerminaz à Villiers-le-Bel, dans le Val d'Oise. Crédit : Maëva Poulet

Au collège Martin-Luther King de Villiers-le-Bel, dans le Val d’Oise, 15 élèves sont inscrits en UPE2A-NSA, une structure dédiée aux enfants qui ne sont jamais allés à l’école dans leur pays, ou dont la scolarité a longtemps été interrompue. Avec leur professeure Paloma, ils doivent apprendre à lire et écrire en un temps record, pour intégrer dès que possible une “classe ordinaire”.

“Qui vient écrire la date au tableau ? Allez, Ssetou !” Paloma Vuillerminaz, professeure de français et responsable de l'Unité UPE2A-NSA du collège Martin Luther King de Villiers-le-Bel, tend un marqueur effaçable à la jeune élève malienne. Debout devant le tableau blanc, les yeux rivés au sol, celle-ci semble un peu perdue. Paloma lui montre du doigt un calendrier posé près du tableau. “Mars…”, commence à écrire Ssetou. “C’est d’abord le jour !”, souffle un camarade. “Vendredi….”, “Vendredi 16 mars.” “L’année !”, lance un deuxième. “Vendredi 16 mars 2018”, corrige l’élève, les sourcils froncés. La professeure a tout juste le temps de la féliciter que des applaudissements se font entendre dans la petite salle aux murs jaunes. “C’est bien ! Bravo !”

Ssetou est arrivée au collège à la fin du mois de février. Si elle comprend le français, l’écriture et la lecture sont de nouveaux défis pour elle. Mais ici, loin des moqueries de certaines salles de cours, les élèves se serrent les coudes. La classe de Paloma est ce qu’on appelle une UPE2A-NSA. Elle accueille au total 15 enfants étrangers, de la sixième à la troisième. Tous ont un parcours atypique. “Ils ne sont jamais allés à l’école, et huit ne sont pas francophones”, explique Paloma. À leur arrivée en France, ils ont d’abord été évalués dans un Centre d’Information et d’Orientation (CIO), où des professeurs ont décidé de les affecter à ce dispositif de l’Éducation nationale adapté aux élèves allophones (dont la langue n'est pas le français) et qui ont très peu été scolarisés antérieurement ou parfois pas du tout. 

>> Lire épisode 1/3 : Arriver en France et s'inscrire à l'école

En France, près de 90% des élèves allophones bénéficient d’une scolarité en UPE2A-NSA, en UPE2A “classique” (pour ceux qui ont déjà été à l'école dans leur pays mais ne maîtrisent pas assez le français), ou d’un soutien linguistique, selon une note du ministère de l’Éducation nationale datée de 2015. C’est au collège que la prise en charge est la plus fréquente : 91% des collégiens allophones intègrent un dispositif.

Mamadou-Dubai et Aziz accueillis dans la classe de Paloma Vuillerminaz Crdit  Mava PouletComme Ssetou, la plupart sont inscrits en cours d’année scolaire. "C’est une des particularités : des élèves intègrent tout au long de l’année en fonction de leur arrivée en France. Par contre, en NSA, le maximum d’arrivants est fixé à 16", continue Paloma. Une fois accueillis, ils suivent un emploi du temps adapté, comprenant 18 heures de français.

Ce vendredi-là, la professeure, d’origine argentine, commence son cours avec une dictée de mots comportant les sons “é” et “è”. Mamadou-Dubai, un grand garçon au regard déterminé, prend l'exercice très au sérieux. “Le père, la terre” : sur son ardoise, tous les mots sont écrits dans un français impeccable. En Côte d’Ivoire, le pays dans lequel il est né, il avait déjà reçu quelques cours de lecture et d’écriture auprès de bénévoles dans une église. Il est donc parmi les plus avancés. Ses voisins, Mohammad-Gul et Shazem, notent les sons qu’ils entendent de manière désordonnée. De nationalité afghane et pakistanaise, eux ne parlent pas le français et ont encore tout à apprendre.

“La laine…”, poursuit Paloma, l’institutrice, égrenant les mots de la dictée. “Madame, l’haleine de la bouche ?”, interroge Aziz, le boute-en-train du groupe. “Non, mais ça se dit pareil, tu as raison. Qui peut expliquer ce que c’est que ‘de la laine’ et la différence avec ‘l’haleine’ ?”, lance-t-elle à la petite assemblée. Ces jeux de questions-réponses, Paloma y est habituée : “Chaque fois qu’on fait un exercice, il peut y avoir des mots que certains ne connaissent pas, ou des concepts qu’ils n’arrivent pas à définir, alors je prends le temps de tout expliquer. Pour ceux qui ont un niveau plus avancé, c’est l'occasion d’aider leurs camarades”. Sa salle est par ailleurs équipée d’un rétroprojecteur où elle peut montrer dès que nécessaire des images et des vidéos explicatives.

Des élèves s'entraident sur des exercices dans la classe de Paloma. Crédit : Maëva Poulet
Apprendre à tenir un stylo
Des élèves s'entraident sur des exercices dans la classe de Paloma. Crédit : Maëva Poulet

Peu avant la récréation du matin, quelqu’un frappe à la porte. Les élèves se lèvent par politesse. C’est l’infirmière du collège. Aux sourires qui se dessinent sur les visages, on comprend qu’ils la connaissent déjà bien. “J’aimerais que chacun me dépose la semaine prochaine son carnet de santé ou de vaccination, vous savez ce que c’est ? Ce n’est pas moi qui vais vous piquer mais sachez qu’il y a des vaccins obligatoires en France, on en parlera au cas par cas”, signale-t-elle.

Au collège Martin Luther King, les UPE2A-NSA font l’objet d’un soutien et d’un suivi tout particulier. “Ce sont des enfants fragiles qui ont très souvent des situations familiales instables : beaucoup sont logés en hôtel par le 115 avec leur famille par exemple. Il y a aussi des mineurs isolés, même si ceux-là sont en général déjà bien aidés par les éducateurs dans leur foyer”, assure le chef d’établissement, Yannick Thomas. “L’infirmière scolaire joue un rôle très important. Prenons cet hiver : il neigeait et certains n’avaient pas de manteaux ! Nous avons donc récupéré des habits à la Croix-Rouge et organisé ensemble une séance d’essayage.” Des financements obtenus par le collège permettent également aux enfants de manger à la cantine scolaire et prendre les transports gratuitement car ils viennent parfois de l’autre bout du département, les dispositifs UPE2A-NSA n’étant pas présents partout sur le territoire.  

À 11h30, c’est au tour du professeur de mathématiques de s’installer dans la salle numéro 202 uniquement réservée aux UPE2A-NSA. “Même si la maîtrise du français est la grande priorité, les textes officiels indiquent que les élèves doivent aussi avoir des cours d’introduction aux mathématiques (3 heures), à l’histoire-géo (2 heures) et à l’anglais (1 heure)”, souligne Paloma, en laissant la place à son collègue Sofiane Boussaadouna.

Pendant le cours de mathmatiques Crdit  Mava PouletCe dernier distribue des billets et pièces d’euros en papier. “Mettez-vous par groupes de deux : l’un est vendeur, l’autre acheteur, ok ?”, annonce-t-il. “Les commerçants : vous vendez des chaussures à 17,34 euros. Les acheteurs, vous payez avec votre billet de 20 euros. Maintenant, faites attention au rendu de la monnaie, c’est parti !” L'exercice est ludique, même si l’objectif n’est pas seulement d’amuser les élèves : “Les mathématiques sont une matière toute nouvelle pour eux, j’essaie de leur faire connaître les bases en passant par des situations pratiques qui collent à la réalité”, détaille le professeur. “Certains ont déjà le niveau pour suivre des cours plus poussés mais encore une fois la complexité est de s’adapter au plus grand nombre !”

Cette heure offre également une respiration dans l’emploi du temps des élèves qui enchaînent de nouveau quatre heures de français avec Paloma dans l’après-midi. Un programme intensif mais nécessaire tant il y a de connaissances à rattraper. “Les élèves qui ont déjà été scolarisés dans leur pays ont acquis, même sans le savoir, des méthodes d’apprentissage et  de mémorisation. Mais là, j’ai également enfants qui ne sont pas scolaires du tout. Certains doivent commencer par apprendre à tenir correctement un stylo”, soutient Paloma.

Une lve de la classe Crdit  Mava PouletAu retour de la pause déjeuner, les conversations et rires résonnent dans les couloirs. Quelques surveillants haussent le ton sur des élèves qui chahutent dans les escaliers. Alors au deuxième étage du bâtiment, le silence des élèves de Paloma regagnant leur table contraste avec l’ébullition du collège. “C’est très agréable de travailler avec eux, ils ont une détermination incroyable et mesurent leur chance d’être assis sur les bancs de l’école française”, sourit Paloma. D’ailleurs, bien que la classe soit intégrée dans un collège classique, le petit groupe ne se mêle pas trop aux autres collégiens.

Les élèves savent également que cette classe ne sera que temporaire. En fonction de leur âge, certains y ont le droit pour deux ans, d’autre un an. “Ceux qui ont été affectés UPE2A-NSA et qui sont de niveau d’âge 6e ou 5e ont encore du temps devant eux. Ils vont devoir faire beaucoup, mais ils pourront à terme poursuivre en 5e ou 4e ordinaire”, affirme Paloma. Elle se soucie davantage des plus grands : "ceux qui ont l’âge d’être en 3e doivent déjà réfléchir à une orientation pour l’an prochain, c’est un autre challenge".

>> Lire épisode 3/3 : L'école, et après ?

Illustration. Crédit : Pixabay
EN BREF
Illustration. Crédit : Pixabay

Les derniers chiffres nationaux sur les UPE2A remontent à 2014 - 2015 : durant cette année scolaire, 52 500 élèves allophones avaient été scolarisés à l'école publique française dont plus de la moitié en collège et en lycée. Quelque soit le degré de scolarisation, ces élèves intègrent majoritairement une UPE2A (75%). C’est au collège que la prise en charge est la plus fréquente : 91% des collégiens allophones intègrent un dispositif.

Et la tendance est la hausse. Selon un rapport de l'Assemblée nationale, leur nombre a augmenté de 20% entre 2010 et 2015. En revanche, leur répartition sur le territoire est inégale. Dans le département du Val d'Oise, où la demande est forte, les élèves allophones représentent près de 1% des effectifs. Ce qui en fait l'un des principaux départements d'accueil derrière la Seine-Saint-Denis et Paris où les enfants allophones représentent 1,5% des effectifs.

* Informations pratiques :

- Si vous arrivez de l’étranger et vous voulez scolariser votre enfant de plus de 11 ans, vous devez prendre contact avec l’antenne départementale du CASNAV pour connaître les procédures d’inscription et avoir un rendez en “espace accueil”.

>> Voir la liste des CASNAV

- CASNAV : Centre académique pour la scolarisation des nouveaux arrivants et enfants du voyage.

- MODAC : Module d’Accueil et d’Accompagnement pour les enfants de plus de 16 ans.

- UPE2A (Unité Pédagogique pour enfants allophones) : structures mises en place dans les écoles primaires, les collèges et les lycées pour les enfants nouvellement arrivés et ne parlant pas ou peu français. 

- UPE2A-NSA (Unité Pédagogique pour enfants allophones non scolarisés antérieurement) : structures mises en place dans les collèges et lycées pour les enfants nouvellement arrivés dont la scolarisation a été interrompue.

- CIO : Centres d’Information et d’Orientation, ils dépendent du ministère de l'Education nationale et sont implantés sur l'ensemble du territoire.

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Crédits
Texte et photos : Maëva Poulet
Édition : Amara Makhoul