Tous les mardis soir, le collectif Solidarité migrants Wilson organise des maraudes à motos pour distribuer des repas aux personnes les plus isolées. Crédit : Simon Lambert
Tous les mardis soir, le collectif Solidarité migrants Wilson organise des maraudes à motos pour distribuer des repas aux personnes les plus isolées. Crédit : Simon Lambert

Depuis le début du mois de décembre, le collectif Solidarité migrants Wilson déploie chaque mardi des maraudes en deux roues motorisées pour distribuer des repas aux personnes migrantes sans abri, de plus en plus isolées dans la capitale.

Comme chaque soir de maraude, le rendez-vous est donné devant le théâtre de la Belle Étoile, à Saint-Denis, en région parisienne. Fermé pour cause de Covid-19, l’établissement laisse le collectif Solidarité migrants Wilson utiliser ses cuisines pour préparer environ la moitié des quelques 700 repas qui sont distribués. Le reste est assuré par une bénévole.

Créé en 2016 par une poignée d’habitants de La Plaine Saint-Denis pour distribuer des petits déjeuners aux exilés de la porte de la Chapelle, le collectif s’est adapté à la situation. Pour aller à la rencontre des personnes migrantes délogées dès qu’elles s’installent quelque part, leurs maraudes sont devenues mobiles.

Mardi 5 janvier, ce sont 11 équipes - dont une constituée de cinq motos et scooters - qui vont distribuer des repas depuis la porte d’Aubervilliers, dans le nord de Paris, jusqu’aux recoins du centre de la capitale. La plupart des distributions sont faites par une équipe statique dans le quartier de la porte d'Aubervilliers. Des bénévoles en vélo et en voiture circulent dans les environs pour distribuer de la nourriture également. L'équipe motos emporte, elle, 60 repas.

"On distribue à tout le monde, exilés ou sans-abri. On ne demande pas les papiers des gens avant de les nourrir", indique Philippe Caro, bénévole au collectif.

Les maraudes en motos sont une nouveauté pour le collectif. Elles ont été mises en place quelques semaines après le démantèlement du campement de Saint Denis le 17 novembre. Repoussés à l’extérieur de Paris depuis plusieurs années, les exilés sont, depuis cette évacuation chaotique, encore plus isolés qu’avant.

"On cherche des personnes qui se cachent"

"On sait qu’il y a des gens à la rue dans le besoin mais on a du mal à les trouver avec ces politiques qui les chassent dès qu’ils se posent quelque part. Les motos permettent de couvrir une plus grande zone dans Paris pour aller à leur rencontre", explique Akim, l’un des "routeurs" du collectif chargés de prévoir les itinéraires de distributions des repas.

Devant la cinquantaine de bénévoles venus participer à l’opération et rassemblés devant la façade illuminée du théâtre, il donne quelques consignes avant le départ : "Veillez à bien rester en équipes d’au moins deux personnes, le climat est assez tendu en ce moment […] Si des personnes ont des besoins spécifiques autres que la nourriture, notez-les qu'on fasse appelle à d’autres associations."

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"On cherche des gens qui se cachent donc il faut rester discret", recommande, de son côté, Philippe Caro. "Si vous ne voyez personne, vous allez peut-être avoir le sentiment d’être inutile mais ce soir nous allons distribuer en tout près de 700 repas", ajoute-t-il.

Une fois les barquettes repas, couverts en plastique et thermos de thé repartis sur les véhicules, l’équipe à motos se met en route, direction le périphérique pour atteindre rapidement la porte de Bercy puis la gare d’Austerlitz et les quais de la Seine.

"On n’a pas mangé depuis hier"

Sous le pont d’Austerlitz, le halo lumineux d’un feu est à peine perceptible derrière une poubelle. Trois jeunes Marocains tentent de se réchauffer autour de quelques morceaux de bois qui brûlent à côté d’une tente. En pantalons de jogging et blousons légers alors qu’il fait à peine trois degrés, ils réclament à boire et à manger. Dans un mélange de français et d’espagnol, Abdul Rahman, doudoune jaune sur le dos et jogging vert, explique que ses camarades et lui sont âgés de 15 à 17 ans.

"On est arrivés en France il y a deux semaines et à Paris il y a cinq jours", raconte-t-il entre deux bouchées du plat aux lentilles qu’il avale goulûment. "On n’a pas mangé depuis hier. La journée, on marche mais on ne sait pas où on doit aller." Les adolescents ignorent qu’en tant que mineurs, ils ont droit à la protection de l’État.

En plus du repas et du thé, les bénévoles de Solidarité migrants Wilson donnent aux jeunes exilés des plans de métros, des masques, des mouchoirs et leur expliquent comment se rendre au Demie, le dispositif d’évaluation de la Croix-Rouge pour les exilés qui se disent mineurs, rue du Moulin Joly, près du métro Couronnes.

"Personne ne devrait vivre ici"

L’équipe de maraude repart dans l’air glacé en direction de la gare de Lyon. Dans le tunnel Van Gogh, sous l’esplanade de la gare, des dizaines de tentes sont alignées.


Sous l'esplanade de la gare de Lyon, des dizaines de tentes sont alignées. Crédit : InfoMigrants
Sous l'esplanade de la gare de Lyon, des dizaines de tentes sont alignées. Crédit : InfoMigrants


Certaines personnes vivent ici depuis plusieurs mois. D’autres ont atterri là par un chaos de la vie et espèrent pouvoir quitter l’endroit rapidement. C’est le cas d’Alassane, un jeune Guinéen de 17 ans. Reconnu mineur, il a été logé dans un foyer du Val-d’Oise mais il assure avoir dû quitter l’établissement après avoir été accusé de contaminer les autres jeunes avec le Covid-19. "J’ai traîné dans la rue et j’ai fini par me retrouver ici", raconte-t-il, assis sur un rebord de trottoir, près d’un minuscule feu fait de trois fines planches de bois.

Alassane sait qu’il a droit à un hébergement. "J’ai rendez-vous avec mon éducatrice jeudi, je pense qu’elle va me trouver une solution", espère-t-il. À ses côtés, Lamine, un Malien de 16 ans, n’a pas encore été reconnu mineur. Il a rendez-vous le lendemain avec les équipes d’évaluation du Demie.

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Le tunnel abrite aussi des migrants algériens, marocains et tunisiens. Angela, elle, est roumaine. Dans un bon français, cette aide à domicile raconte s’être retrouvée à la rue à la suite d’une procédure de divorce compliquée. Elle a bon espoir de s’en sortir très vite. "Personne ne devrait vivre ici. Vous avez vu comme ils sont tous jeunes", déplore-t-elle en parcourant du regard le tunnel. "Ils m’ont tous raconté leur histoire, pourquoi ils sont partis de chez eux. Ils sont perdus ici, ils ne savent pas quelles démarches il doivent effectuer."

À l’entrée du tunnel, un petit attroupement s’est créé. Quelques lycéens sont venus apporter des repas mais, impressionnés par le nombre de personnes à nourrir, ils ne se sont pas éternisés. "On ne peut pas se laisser encercler par des dizaines de personnes", glisse en partant un jeune homme à l’air désolé.

Après le passage par le tunnel, la quasi-totalité des repas des maraudeurs ont déjà été distribués. Le reste ira à des personnes isolées à la rue repérées par les bénévoles lors des maraudes précédentes. 

Paris vidé de ses piétons

L'équipe repart. Brève halte au niveau du pont Marie, dans le centre de Paris, où une équipe du collectif Humaniteam distribue des repas et des kits d’hygiène. À cette heure-là, entre bénévoles, on se salue chaleureusement.

Il est déjà près de 22 heures et les rues parisiennes, vidées de tout piéton par le couvre-feu, sont silencieuses. Parfois, une sirène de voiture de police déchire le silence de la nuit. Avec les policiers et les livreurs à vélo, les bénévoles sont les seuls à arpenter la ville endormie.

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Le long de la rue de Rivoli, il faut s’arrêter tous les 50 mètres pour proposer un repas et un thé. "Ce qui est dingue, c’est de penser que nous sommes en pleine crise sanitaire et que tout le monde est censé être chez soi", déplore Philippe Caro, dépité de voir, une fois de plus, autant de monde à la rue.

La maraude touche à sa fin devant la gare de l’Est. Certains rentrent chez eux quand les autres vont pousser plus au nord, jusqu’à la porte de la Chapelle. Les 60 repas ont été distribués. Il reste encore un ou deux gobelets de thé dans le thermos. Pour les membres de la maraude à motos, le ballet reprendra dans une semaine, à la recherche "des gens qui se cachent".

 

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