Le centre de détention de Zintan, en Libye. Crédit : DR
Le centre de détention de Zintan, en Libye. Crédit : DR

InfoMigrants a pu entrer en contact avec un ancien passeur, aujourd'hui caché en Europe. Grâce à ses informations détaillées, la rédaction en sait désormais plus sur les itinéraires utilisés par les trafiquants d'êtres humains qui approchent les migrants de passage en Libye. Pour l'écrasante majorité de ces exilés, ils sont arnaqués par ces réseaux mafieux qui, contre la fausse promesse de les emmener vers les côtes méditerranéennes, les exploitent, les revendent, ou même les tuent.

Violences, tortures, séquestrations arbitraires, abus sexuels, ventes aux enchères : depuis des années, les récits épouvantables venus de Libye émaillent régulièrement les témoignages des migrants. InfoMigrants s'est maintes fois fait l'écho des atrocités commises par les passeurs qui se livrent au trafic d'êtres humains le plus sordide.

Récemment, la rédaction est entrée en contact avec un ancien passeur - repenti - particulièrement bien informé sur les méthodes de ces réseaux de trafiquants en Libye. Ces organisations, très structurées au niveau régional, national et même international, surfent sur le chaos ambiant et opèrent plus ou moins librement dans le pays, notamment dans les zones proches de la côte méditerranéenne.

Pour des questions de sécurité, l'identité de cette source, aujourd'hui réfugiée en Europe, est tenue secrète.

S'appuyant sur divers documents, vidéos et enregistrements audio, notre source a pu nous révéler les méthodes de fonctionnement détaillées d'un de ces réseaux. Elle raconte la cruauté de ces groupes et la déshumanisation des migrants, réduits au rang de "marchandises" échangeables à l'infini. Elle énumère les villes, et plus rare, les sites et les bâtiments notoirement connus pour être des passages obligés sur le parcours tortueux de ces migrants. 

Voici donc le trajet typique d'un migrant en Libye, passé entre les mains de tout un réseau.

Du Soudan à al-Kufrah

Deux "entrées" principales en Libye existent : celle qui passe par la ville de Sabha, dans le centre-est du pays, pour ceux qui arrivent du Tchad ou du Niger, et celle qui passe par al-Kufrah, dans l'est, pour ceux qui arrivent du Soudan. Notre source s'est focalisée sur cette seconde route.

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Le parcours commence dans un quartier de Omdurman, près de Khartoum, capitale du Soudan. C'est là que débute le trajet des migrants, embarqués dans des 4x4 qui appartiennent aux Forces de soutien rapide du Soudan (RSF) – unités paramilitaires composées d’ex-miliciens janjawid – jusqu'à la zone frontalière de Jebel Uweinat, située entre l'Egypte, la Libye et le Soudan.



Ils sont ensuite pris en charge par des membres de la tribu Tabou [un groupe ethnique présent en Libye, au Tchad, au Soudan et au Niger], qui les amènent directement dans la ville d'al-Kufrah, en Libye.

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Arrivés dans la ville, les migrants sont entassés, parfois à plus de 200, dans des fermes bien connues des passeurs. Les conditions de vie y sont catastrophiques. C’est là, à al-Kufrah (collée à At-Taj sur la carte ci-dessous), que s'organise une première vente aux enchères de migrants.



Les "chanceux", ceux qui sont vendus, et ceux qui restent

Trois scénarii sont possibles. Le premier : être acheté - la plupart du temps par des hommes armés appartenant à des milices libyennes. Dans ce cas-là, direction la région de Nasmah, à l'autre bout du pays, dans le nord-ouest, à environ 200 kilomètres de Tripoli. 

Les migrants y sont alors vendus une deuxième fois. Ils sont ensuite "stockés" dans de grands bâtiments qui peuvent accueillir entre 200 et 300 personnes. Parfois, ils sont mis dans des conteneurs.

Quand les migrants sont placés dans ce genre de lieu de "stockage", ils sont généralement fouillés à leur arrivée, déshabillés et tous leurs biens sont confisqués (argent, téléphones portables, etc.) sous prétexte de les garder en sécurité. Ces possessions sont généralement confisquées de manière permanente.

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À cette étape-là, les migrants sont divisés en fonction de leur nationalité par les trafiquants. À chaque nationalité, en effet, sa méthode de transaction et ses tarifs.



Deuxième scénario : faire partie des "chanceux". Il s'agit de ceux ayant suffisamment d'argent pour pouvoir payer leur trajet jusqu’aux principales villes du pays, telles que Tripoli, Garabulli ou Zouara, toutes trois situées sur la côte méditerranéenne. C’est de ces villes-là que s'organisent généralement les départs de migrants en canot sur la mer pour rejoindre l'Europe. Ces "chanceux" vivent toutefois, eux aussi, des épreuves qui font de leur vie un calvaire. Ils ne savent pas encore qu'ils se sont fait arnaquer : l'argent versé n'est en réalité pas une garantie d'arriver à bon port.

Troisième scénario : rester à al-Kufra et chercher du travail pour survivre. Mais le risque est immense : beaucoup sont exploités par leurs employeurs ou enlevés par des passeurs qui les torturent et les forcent à contacter leurs familles pour leur demander de l'argent en contrepartie de leur libération.


Des migrants détenus dans la ville de Zliten. Crédit : InfoMigrants
Des migrants détenus dans la ville de Zliten. Crédit : InfoMigrants


À Ajdabiya, les migrants répartis selon leur nationalité

Dans le cas du troisième scénario, les migrants rançonnés sont généralement transférés dans les environs de la ville d'Ajdabiya, dans le nord-est. Ces transferts sont risqués : différents gangs peuvent profiter de ces mouvements pour tenter de ravir aux passeurs "leurs" migrants, afin de les amener dans leurs propres entrepôts, où ils seront à nouveau séquestrés en attendant d'être vendus. Des guérillas entre différents gangs peuvent donc éclater sur les trajets.

À Ajdabiya, les migrants sont d'abord parqués dans des "bâtiments". Ils y sont comptés, on vérifie aussi leur état de santé et les biens dont ils disposent. Ceux qui sont en mesure de payer sont autorisés à quitter le bâtiment, les autres restent enfermés.

 


Les migrants libres de leurs mouvements à Ajdabiya doivent trouver du travail pour survivre, payer un loyer et pouvoir poursuivre leur route. Ils doivent également assurer eux-mêmes leur sécurité. Ils ont alors intérêt à trouver le quartier de la ville qui est réservé à leur communauté (Soudanais, Erythréens, Somaliens, etc.), où ils seront davantage protégés. Dans chacun de ces quartiers, il existe des "foyers", des lieux où les migrants peuvent loger, moyennant une somme d'argent.

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Les conditions de vie y sont indignes : souvent ces structures ne sont équipées que d'un seul sanitaire, la nourriture est en quantité insuffisante et les lieux sont envahis par les insectes. En conséquence, les migrants développent des infections respiratoires, des problèmes de peau, et d'autres maladies, qui viennent s'ajouter à des problèmes psychologiques.

La tortueuse route vers Tripoli

En ce qui concerne le 2e scénario - ceux pouvant se payer un trajet depuis al-Kufrah jusqu'à Tripoli - le trajet est également semé d'embûches. Les migrants ne savent pas qu'une fois l'argent empoché par les trafiquants, le "contrat" conclu oralement avec eux est caduc.

Les migrants sont vite revendus : ils passent d'abord par une ville appelée al-Jafra, dans le centre du pays, où ils sont remis à un nouveau groupe de passeurs qui les fouillent et confisquent leurs biens.

Le convoi continue ensuite jusqu'à la ville de Zillah où ils sont enfermés dans une ferme pendant 24 heures puis mis à bord de bus. Ils sont amenés en plein désert où des groupes d'hommes les attendent.



Là, les migrants sont entassés à 10, voire 12, dans des voitures dont les sièges ont été retirés. Ils sont renvoyés, par des hommes en tenue militaire, à al-Jafrah, la deuxième ville par laquelle ils étaient déjà passés, non loin de là.

Une milice les réceptionne. Ses membres sont libyens, tchadiens et soudanais. Certains font partie des Janjawid.

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Direction alors la ville de Bani Walid, au sud de Tripoli. La cité est tristement connue pour être une plaque tournante du trafic d'êtres humains, dont la ville tire des revenus.



Bien que cet itinéraire géographique paraisse long, tortueux et compliqué, il permet aux passeurs d'éviter les contrôles de police et les barrages militaires, ainsi que d'éventuels gangs qui pourraient essayer de kidnapper "leurs" migrants.

À Ash Shwayrif, la coopération des forces de sécurité ?

De Bani Walid, un autre groupe transporte les migrants à travers le désert… jusqu’à la ville de Ash Shwayrif, à 400 km au sud de la capitale. Malgré l’accord conclu au départ, les migrants ne rejoignent donc presque jamais les côtes méditerranéennes via ces réseaux.

Là-bas, les migrants sont laissés dans une ferme, dans de grands conteneurs en métal. Aucune précaution particulière n'est prise par les passeurs pour rester discrets, la ferme est exposée à la vue de tous. Ce qui laisse donc supposer, souligne notre source, que les forces de sécurité de la région coopèrent avec les passeurs.

Les migrants sont constamment surveillés. Le temps passé dans cette ferme est indéterminé. 

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Et le trajet reprend... Les migrants sont ensuite transportés dans le village de Nasmah, vers le nord cette fois. Ceux qui n'ont plus d'argent sont alors vendus. Ils pourront l'être à de multiples reprises. Souvent, à bout, les migrants essaient de s'échapper. S'ils sont rattrapés, ils sont souvent exécutés.



Retour à Bani Walid

Les autres migrants - ceux n'ayant pas été vendus - sont une nouvelle fois ramenés... à Bani Walid.

Là-bas, ils sont laissés dans de grands entrepôts (sortes de prisons clandestines) gardés par des hommes armés. Ces entrepôts sont, là encore, laissés au vu et au su de tous. Des migrants venus de toute l'Afrique y sont retenus.

Ils y sont vendus, battus, torturés, violés, et tués. Certains y restent des années durant. Toujours selon notre source, des corps sans vie sont parfois jetés à l'extérieur de l'entrepôt, dans le jardin en face du bâtiment, comme de vulgaires déchets.

Ceux qui survivent à l'épreuve de Bani Walid - autrement dit, ceux à qui ils restent un peu d'argent - continuent leur trajet jusqu'à Tripoli.

Plus de 316 000 migrants étaient présents en Libye au mois d'octobre 2020, selon le Haut-commissariat de l'ONU aux réfugiés. Au cours de ces dernières années, des centaines de milliers de migrants ont transité par le pays.

Traduit en français par Charlotte Oberti.

Article initialement publié, en deux parties, en arabe.

Partie 1 : https://tinyurl.com/3cr7fbt9

Partie 2 : https://tinyurl.com/3uxeujpu

 

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