Hassan à droite et son ami Rachid passent de longues heures à regarder les ferry du port de Melilla. Leur rêve : réussir à grimper dans l'un d'eux et rejoindre le continent européen. Crédit : InfoMigrants
Hassan à droite et son ami Rachid passent de longues heures à regarder les ferry du port de Melilla. Leur rêve : réussir à grimper dans l'un d'eux et rejoindre le continent européen. Crédit : InfoMigrants

Une enquête vient d'être ouverte contre des employeurs soupçonnés d'avoir imposé des conditions de travail illégales à un mineur non-accompagné marocain, à Melilla. Un cas typique des situations d'exploitation dans lesquelles se retrouvent de nombreux jeunes exilés dans les enclaves espagnoles. D'autant qu'avec les expulsions à la mi-août, beaucoup ont fui les centres d'accueil, et se trouvent en errance renforcée.

Un salaire de "10 euros par semaine, avec des journées de 10 heures, du lundi au samedi et parfois le dimanche". Un hébergement précaire dans un lieu "ancien, qui ne répondait pas aux normes de salubrité”. Telles étaient les conditions de travail d'un jeune marocain non-accompagné à Melilla, exploité par un fournisseur de produits alimentaires et ménagers, selon la préfecture de police relayée par l'agence Europa Press.

Resté six mois auprès de ce premier patron, le jeune a travaillé pour un second employeur, toujours dans le transport de marchandises, et avec les mêmes conditions salariales, pendant deux mois. Jusqu'à ce qu'un jour, faute de protection adaptée, il perde un doigt dans un accident du travail. Découverte à cette occasion, la situation du jeune fait désormais l'objet d'une enquête pour exploitation par le travail. La préfecture de police a souligné "l'extrême vulnérabilité" dans laquelle le garçon se trouvait.

Un cas typique de la situation de nombreux mineurs non-accompagnés à Ceuta et Melilla, selon Laura Bodendörfer, porte-parole d'Unicef et officier de protection des enfants. "Ces jeunes, partis d’une situation économique déjà précaire, cherchent une façon de poursuivre leur périple coûteux, ou simplement de survivre, de s'acheter à manger", décrit la responsable. "C’est souvent quand ils n’ont pas d’alternative, comme à Ceuta ou Melilla, qu’ils acceptent des situations d’exploitation par le travail ou se retrouvent pris dans l'exploitation sexuelle".

Une situation aggravée par les expulsions mi-août

L'exploitation sexuelle, "violence basée sur le genre", concerne surtout les jeunes filles victimes de leur "double vulnérabilité : être filles et enfants migrants", rappelle Laura Bodendörfer. De jeunes garçons peuvent aussi en être victimes. Si les réseaux d'exploitation sexuelle sont difficilement détectables, ils sont présents à Ceuta et Melilla, soupçonne fortement l'Unicef.

Pour le reste, "ces enclaves sont des endroits portuaires, donc tout ce qui est lié à l'économie du transport de marchandises" est propice à l'exploitation par le travail, relève la responsable. Comme dans le cas du jeune marocain.

La multiplication de ces situations est directement liée aux politiques migratoires. "Le grand problème c’est qu'avec les déportations illicites mi-août à Ceuta, beaucoup d'enfants, par peur, ont fui les centres d’accueil et vivent depuis dans la rue", explique Laura Bodendörfer.

>> À (re)lire aussi : À Ceuta, "des enfants sont partis des centres d'accueil pour éviter les renvois"

Certes, aujourd'hui, le jugement suspendant ces expulsions a été confirmé ; et ces dernières n'ont plus cours. Mais selon diverses sources, au moins 200 jeunes seraient ainsi sortis des radars du personnel des centres d'accueil. Une errance renforcée, qui profite aux réseaux de traite des êtres humains et d'exploitation par le travail.

"Dissimuler les victimes"

Détecter ces situations est extrêmement compliqué. Dans le cas du jeune marocain, selon les autorités policières, l’employeur lui aurait demandé de mentir à l'hôpital en expliquant qu’il s’était coupé le doigt en montant dans un camion vers l'Espagne. Un mensonge marchandé contre une importante somme d’argent. Le jeune aurait livré cette fausse version, sans jamais toucher par la suite l'argent promis. 

"Il y a toujours une dissimulation de la victime : on essaie de cacher ses traces", commente Laura Bodendörfer. En règle générale, ce sont les forces de l'ordre qui mettent le doigt sur les réseaux ; les enfants, eux, les dénoncent rarement. "Ces enfants peuvent être dans une incompréhension de leur situation, et ne se rendent pas compte qu'ils sont exploités. Ou bien ils le savent, mais ils font l'objet de menaces. C'est très difficile de s'en sortir", résume la responsable.

C'est ainsi que se maintient ce que l'on appelle une "économie de l'ombre", puissante, et difficile à démanteler, car elle répond aussi à des enjeux de survie pour les exilés.

 

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