Un marché à Madrid le 29 mai 2018 (image d'illustration). Crédit : REUTERS/Sergio Perez
Un marché à Madrid le 29 mai 2018 (image d'illustration). Crédit : REUTERS/Sergio Perez

Une dizaine de saisonnières marocaines travaillant dans les champs de fraises au sud de l’Espagne ont porté plainte contre leurs employeurs pour dénoncer leurs conditions de travail, mais aussi des cas d’abus sexuels.

Si l’Espagne est le premier producteur de fraises d’Europe, c'est grâce à la province méridionale de Huelva, en Andalousie. Mais la région est aujourd’hui secouée par des scandales, notamment d’abus sexuels.

Depuis la fin du mois de mai, au moins dix Marocaines, employées pour récolter des fraises dans différents domaines agricoles de Huelva, ont porté plainte pour des cas de harcèlement au travail ainsi que des viols ou tentatives de viol.

Pour l’une de leurs avocates, Belén Lujan, le nombre de victimes pourrait même être bien plus élevé. "Je défends actuellement dix femmes qui ont fait enregistrer une plainte en personne. Même si je pense que d’autres sont concernées mais ont peur de se faire entendre", explique-t-elle à InfoMigrants.

Harcèlement sexuel et incitation à la prostitution

Les plaignantes dénoncent de "terribles conditions d’hébergement et de travail", qui ne correspondent à ce qu’on leur avait annoncé. Alors qu’en tant que saisonnières envoyées en Espagne depuis le Maroc leur hébergement devait être pris en charge, certaines se sont retrouvées dans de simples "préfabriqués" parfois sans "fenêtres et sans eau", souligne Belén Lujan à InfoMigrants, assurant avoir reçu des images confirmant ces témoignages.

"Elles étaient payées moins que ce qu’on leur avait dit. Neuf d’entre elles n’ont même rien reçu, d’autres ont reçu de très faibles salaires. À cela s’est ajouté des tensions psychologiques, du harcèlement sexuel, des incitations à la prostitution comme ‘pour 50 euros couche avec moi’. Parmi elles, certaines dénoncent des cas de violence physique et sexuelle, tout cela variant bien entendu d’une femme à l’autre. Mais les sources concordent et laissent entrevoir une situation extrêmement préoccupante", poursuit leur avocate.

De son côté, le ministre marocain du Travail et de l’Insertion professionnelle, Mohamed Yatim, a indiqué que ces actes de mauvais traitement et de harcèlement à l’encontre d’ouvrières marocaines travaillant dans les exploitations agricoles espagnoles restaient "très isolés" et qu’ils "n’épargnaient pas" des ouvrières d’autres nationalités. Selon l’Agence France Presse, au moins quatre saisonnières espagnoles ont également porté plainte pour des cas similaires. 

Après ces déclarations minimisant les violences subies par les saisonnières, Mohamed Yatim a été la cible au Maroc de nombreuses critiques, y compris dans son propre camp politique. 

Le 19 juin, il a toutefois annoncé que les autorités espagnoles avaient déjà auditionné "800 femmes marocaines", permettant d’enregistrer "12 cas de tentative de harcèlement" et d’identifier "sept auteurs, quatre marocains et trois espagnols". En Espagne, le parquet provincial s’est contenté d’indiquer dans un communiqué - auquel a eu accès l’AFP - que plusieurs responsables ou chefs d’équipe présumés avaient déjà été mis en examen pour "abus sexuels", sans préciser leur nombre.

Avoir des enfants, être mariée : des conditions bien précises

Dans la province de Huelva, en Andalousie, la culture intensive de la fraise, destinée à être exportée de manière précoce vers les marchés européens, fait chaque année appel à une abondante main-d’œuvre temporaire, principalement constituée de travailleurs étrangers. 

Depuis 2005, un accord signé entre le Maroc et l’Espagne permet au gouvernement espagnol de subvenir à ces besoins en main-d’œuvre – et de réguler les flux migratoires – en recourant  à un système de recrutement "à la source". Autrement dit, les travailleurs sont recrutés directement dans leur pays d’origine puis sont ensuite convoyés et répartis dans les plantations pendant la saison de la fraise, tout en s’engageant à rentrer chez eux à la fin du contrat.

Dans la province de Huelga, le nombre de Marocaines recrutées cette année pour la saison des fraises s’élève à près de 16 000. Selon un communiqué du ministère marocain du Travail et de l’Insertion professionnelle, il s’agit de plus de 5 000 postes renouvelés en faveur de femmes ayant déjà travaillé dans les champs de fraise espagnols et 11 000 emplois nouvellement créés.

Dans son communiqué, le ministère marocain du Travail et de l’Insertion professionnelle, précise aussi que "le secteur de cueillette des fruits rouges et de la fraise est soumis aux dispositions de la convention collective signée entre le gouvernement espagnol et les professionnels du secteur", garantissant ainsi aux travailleurs étrangers de bénéficier "des mêmes droits et obligations que les citoyens espagnols".

Reste que pour postuler, les femmes doivent répondre à un certain nombre de critères bien précis permettant de s'assurer qu'elles rentreront au Maroc par la suite, comme celui d’avoir entre 18 et 45 ans, d’être mariées ou encore d’avoir des enfants de moins de 14 ans à charge.

Les termes du contrat tels qu’ils étaient initialement présentés prévoyaient pour chacune un salaire d’environ 37 euros par jour, avec transport et logement pris en charge par les employeurs.

"Des fraises oui, mais avec des droits"

Face aux récents scandales, dans la ville de Huelva, une marche de soutien aux saisonnières marocaines s’est tenue le 17 juin à l’appel notamment du syndicat SAT Andalousie, qui défend les droits des travailleurs de la région. "Des fraises oui, mais avec des droits", ont scandé les participants.

📽 Las calles de #Huelva rebosan de #Dignidad gritando #FresasSíPeroConDerechos #NoMásAbusos pic.twitter.com/FRsPLwxCy7

"Nous ne pouvons pas accepter qu'au 21e siècle nous faisons encore face à l'esclavage de travail et sexuel dans nos champs", s’est indigné le syndicat dans un communiqué relayé sur les réseaux sociaux.

La Coordinadora Feminista d’Andalouisie, un collectif rassemblant plusieurs groupes féministes, a également publié un communiqué de soutien le 5 juin. "Nous comprenons que l'agriculture est le moteur de l'économie à Huelva, mais cela ne peut pas se faire au prix des droits et de la dignité de ces femmes", peut-on y lire.

La mobilisation de la société civile espagnole est un soulagement pour les victimes, estime Belén Lujan : "Au début elles ont reçu des attaques, des intimidations. On les a accusées de mentir et d’autres bêtises. Il y a maintenant une véritable prise de conscience qui a provoqué un débat, ce qui est important".  

Pour éviter que ces abus ne se reproduisent, le 13 juin, les autorités locales et l’Association interprofessionnelle des fraises andalouses (Interfresa) ont annoncé la mise d’un protocole d’action et de prévention qui entrera en vigueur la saison prochaine, rapporte la presse locale. Il comprendra la mise en place d’une formation aux questions de "genre" des employeurs agricoles espagnols, du recrutement de "médiateurs" chargés d’observer les conditions de travail mais aussi de brochures détaillées, dans la langue des travailleuses, pour leur faire connaître leurs droits et les services auxquels elles peuvent avoir accès. 

Mais cela reste une solution "superficielle" pour l’avocate des dix Marocaines qui déplore que la solution proposée ne change rien au système existant : "On est quand même face à des personnes qui sont emmenées dans un pays étranger, dont elles ne connaissent pas la langue, laissées au milieu de nulle part. C’est beaucoup plus profond et j’espère que la procédure judiciaire le démontrera".

 

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