Lisbonne, la capitale du Portugal. Crédit : Pixabay
Lisbonne, la capitale du Portugal. Crédit : Pixabay

Face à sa démographie en déclin, et fort d'une volonté de se positionner comme un pays “humaniste”, le Portugal ne rechigne pas à attirer de nouveaux arrivants sur son territoire. Mais il peine encore à attirer et à retenir les demandeurs d'asile, en raison notamment du manque d'implantation de communautés étrangères dans le pays et d’opportunités économiques.

Alors que le navire humanitaire Lifeline était encore bloqué en Méditerranée dans l’attente d’un port l’autorisant à accoster, le Portugal a annoncé mardi 26 juin qu’il s’engageait à accueillir environ 24 migrants parmi les 234 secourus par l’ONG allemande en Méditerranée.

Déjà deux semaines plus tôt, alors que l’Aquarius, le navire humanitaire de l’ONG SOS Méditerranée, errait en mer, le Premier ministre portugais, le socialiste António Costa, avait critiqué la décision de certains pays européens de fermer leurs frontières et assuré que le Portugal était “disponible pour accueillir les personnes qui peuvent être sauvées”.

Le ministère de l’Intérieur portugais a encore annoncé mercredi 20 juin qu’il se portait volontaire pour envoyer dès juillet des équipes en Égypte et en Turquie pour sélectionner des candidats à l’asile dans le cadre du programme européen de réinstallation des réfugiés. La note du ministère se félicitait par ailleurs du précédent programme européen de "relocalisation", courant de 2015 à 2017, qui avait permis au Portugal de recevoir 1 552 réfugiés.

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Lutter contre le vieillissement de la population

Une position, à contre-courant de certains de ses partenaires européens, que le Portugal assume. Plus d’une fois, le Premier ministre a même indiqué que le pays avait “besoin” de nouveaux arrivants pour remédier au vieillissement de la population et à la baisse de la natalité. Pour cela, le Portugal a annoncé mi-juin qu’il allait régulariser la situation de plus de 30 000 immigrés clandestins déjà présents sur son territoire et qu’il comptait attirer 75 000 nouveaux immigrants par an.

Pour Pedro Calado, Haut-Commissaire aux Migrations du Portugal (ACM), un institut public chargé de la mise en œuvre des politiques publiques en matière de migration, ces annonces sont en effet une nécessité pour le Portugal. “L’Observatoire des Migrations de notre institut détaille dans son dernier rapport des données très importantes, notamment concernant la démographie catastrophique du pays qui, s’il se maintient à ce rythme, pourrait perdre 10 à 15 % de sa population d’ici à 2030”, a-t-il indiqué à InfoMigrants.

L’économie portugaise a également “besoin de nouveaux arrivants” pour contribuer à son développement économique. D’autant que, selon Pedro Calado, les chiffres de l’Observatoire des Migrations indiquent clairement que les “étrangers vivant au Portugal [toutes nationalités confondues, y compris européens et brésiliens, NDLR] sont six fois plus enclin que les Portugais à ouvrir des commerces”.

Une “mémoire de l’émigration”

Mais, selon l'ACM, il n’est pas question pour autant de voir l’afflux de migrants vers l’Europe uniquement comme une opportunité. “Il s’agit avant tout de sauver des vies”, rappelle Pedro Calado qui estime que le pays est très bien placé, en raison de sa propre histoire, pour comprendre cela : “Dans les années 1970, de nombreux Portugais sont partis, notamment en France. Si ça avait lieu aujourd’hui, on les appellerait très certainement des ‘migrants illégaux’. Donc oui, nous savons très bien ce que les gens peuvent fuir : la misère, une situation politique particulière, la pauvreté”.

Pour rappel, en une décennie, de 1960 à 1970, dans un contexte de dictature et de misère sociale au Portugal, le nombre de Portugais en France est passé de 50 000 à plus de 700 000.

“Au Portugal, cette ‘mémoire de l’émigration’ est très présente. Nous ne faisons pas face à des partis d’extrême-droite au Parlement par exemple”, confirme auprès d’InfoMigrants Mónica Frechaut, responsable de la communication au Conselho Português para os refugiados (CPR), partenaire opérationnel du HCR au Portugal, chargé de l’accueil et de l’intégration des réfugiés. 

L’une des dernières explications à cette volonté d’accueil est, selon Pedro Calado, liée au concept de “solidarité européenne”, qui tient à cœur au gouvernement. “Le Portugal a bénéficié ces dix dernières années, pendant la crise qu’il a traversé, de la solidarité des autres pays européens. Pour ce qui est de la ‘crise migratoire’, c’est pareil : nous devons être solidaires dans la répartition des personnes arrivant en Europe. Autrement, le Portugal aurait pu rester à regarder cela de loin car nous ne sommes ni un pays d’arrivée, ni de transit, ni une destination privilégiée”, affirme-t-il.

Absence de communautés

Reste que du côté des demandeurs d’asile, se rendre au Portugal n’apparaît pas toujours comme un choix évident. Parmi le millier de personnes qui est arrivé au Portugal via le dernier programme de relocalisation européen, 720 auraient déjà quitté le pays selon Amnesty International, citant les autorités portugaises. 

Mohamad Abou Ras, 28 ans, est originaire de Damas, en Syrie, il a été relocalisé au Portugal en 2016. Après des études de droit en Syrie, il est retourné sur les bancs de l’Université à Lisbonne, en filière de management. Sur son temps libre, il gère des groupes Facebook et WhatsApp pour répondre aux questions des demandeurs d’asile sur le Portugal.

“Depuis l’annonce de l’envoi d’équipes en Égypte pour sélectionner des réfugiés, je reçois de nombreux messages”, assure-t-il à la rédaction d’InfoMigrants.

“Mais ce n’est pas toujours facile de venir ici au Portugal car, souvent, personne n’a de la famille sur place : il n’y a pas de communautés bien établies comme il peut y avoir en Allemagne ou en France”, poursuit-il.

Même si, d’après le jeune homme, “les Portugais sont amicaux, ouverts d’esprit” et qu’il fait “bon vivre” au Portugal, il n’y a pas toujours de “véritables stratégies d’accueil” pour les réfugiés. “Dans le cadre du programme de relocalisation dont j’ai bénéficié, rien n’était clair sur ce qui était pris en charge, sur nos droits, sur ce que nous devions faire par nous-mêmes. Moi, j’ai eu mon premier cours de portugais au bout d’un an ! Pour trouver des opportunités, travailler, c’est également dur.”

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Une plateforme pour trouver du travail

Mohamad Abou Ras se dit tout de même “chanceux”  car il a été “relocalisé” à Lisbonne. Mais ce n’est pas le cas de tous les arrivants, qui sont dispatchés dans les municipalités acceptant de les accueillir, parfois dans des zones rurales où l’isolement culturel est plus prononcé.

“Quand vous avez une famille, des enfants et que vous vous retrouvez dans un petit village du Nord du Portugal, ce n’est pas facile. Certains partent pour ça. Moi je suis jeune, j’étudie et je vis dans la capitale, si j’avais une famille et pas de travail dans une zone plus isolée, je serais peut-être parti.”

Pour Mónica Frechaut, le nombre de réfugiés qui quittent le pays s’explique aussi, encore une fois, par l’absence “d’attaches familiales” sur place. Quant aux dispositifs mis en place, ils sont “sans cesse réévalués", l’accueil de réfugiés étant encore une problématique “récente et nouvelle” pour le Portugal.

En ce qui concerne les opportunités économiques au Portugal, Pedro Calado reconnaît que les salaires sont plus bas que dans d’autres pays européens mais, selon lui, l’immigration ne se base pas que là-dessus : “Il y a d’autres facteurs : la sécurité, le climat, la capacité de se faire des amis, que l’on trouve au Portugal”. Conscient des difficultés à trouver un emploi, le gouvernement a d’ailleurs lancé en mai dernier une plateforme multilingue, “Refujobs”, utilisable à la fois par des réfugiés cherchant un emploi et par des employeurs.

Pour Pedro Calado, “aucun pays européen ne peut encore se prétendre ‘champion de l’intégration’, mais le Portugal à la volonté de faire”.


 

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