Chaque jour, le Demie 75 reçoit entre 30 et 60 migrants. Crédit : InfoMigrants
Chaque jour, le Demie 75 reçoit entre 30 et 60 migrants. Crédit : InfoMigrants

Chaque jour entre 30 et 60 jeunes migrants se présentent au Demie de Paris, unique bureau d'évaluation pour les mineurs isolés étrangers. Le personnel du centre a la lourde tâche d’évaluer leur âge, avant leur prise en charge par l’Aide sociale à l’enfance (ASE).

"Qui a rendez-vous aujourd’hui ? Montrez-moi les feuilles de rendez-vous. Les autres, vous passerez après". Il est 9h et le Demie 75 (Dispositif d’évaluation des mineurs isolés étrangers), géré par la Croix-Rouge, ouvre ses portes. Depuis plusieurs minutes, une quinzaine de jeunes attend patiemment devant le 5 rue du Moulin Joly, dans le 11ème arrondissement de Paris, sous une pluie battante. A Paris, le Demie est l'unique local chargé de prendre en charge les mineurs isolés étrangers. 

À l’intérieur, le personnel répartit les migrants : au fond des locaux, se trouvent les jeunes venus passer un entretien d’évaluation de leur minorité. À l’entrée, se pressent les personnes qui se rendent au Demie pour la première fois. Le silence règne. Quelques-uns lisent une bande dessinée mise à disposition, d’autres ont la tête plongée dans leurs bras. Les visages sont fermés, crispés.

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Les jeunes savent que c’est ici que se joue leur avenir. Si leur minorité est confirmée, ils seront pris en charge et hébergés par l’Aide sociale à l’enfance (ASE). En revanche, si le Demie estime qu'ils ont plus de 18 ans, c'est le retour à la rue. Les migrants majeurs doivent intégrer un autre dispositif propre aux demandeurs d’asile.

700 migrants reçus au Demie 75 chaque mois

Chaque jour, le Demie voit défiler entre 30 et 60 migrants, environ 700 par mois. "La majorité sont des hommes originaires d’Afrique subsaharienne. On voit beaucoup de Guinéens depuis l’an dernier. Et on a aussi 2% de jeunes filles", précise Stéphanie Leroux, la directrice du Demie 75, qui nous reçoit dans son bureau.

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À quelques mètres de là, dans une pièce accolée à l’accueil, Amira* reçoit Salif, un jeune homme d’origine burkinabé. C'est la première fois que le jeune garçon se présente au Demie 75.  "Comment t’appelles-tu ? Quelle est ta date de naissance ? Comment es-tu arrivé en France ? Par où es-tu passé ? As-tu des problèmes de santé ?". Les questions d'Amira fusent. Les réponses, elles, sont succinctes. Le jeune homme ne semble pas à l’aise. Le coude sur le bureau, il se tient la tête comme s’il voulait l’empêchait de tomber. 

"Je suis fatigué. Je suis à la rue depuis 2 jours, je n’ai pas mangé", souffle Salif. Après seulement quelques minutes d’entretien, le jeune homme reçoit un autre rendez-vous, début octobre. 

Un jeune homme lit une bande dessinée en attendant son évaluation. Crédit : InfoMigrantsAvant lui, Amira s’est entretenue avec Moussa*. Originaire de Guinée, Moussa se disait mineur et affirmait avoir fui un mariage forcé dans son pays. Après une demi-heure de discussion, le couperet est tombé. "Je pense que tu es majeur. Je vais le noter et le transmettre à l’ASE. Tu peux repasser demain pour venir récupérer ta notification de refus". L'évaluatrice ajoute qu'il peut bénéficier d’un hébergement pour la nuit. 

Pour la suite, Moussa devra se débrouiller par lui-même. Le jeune homme, silencieux, prend son sac à dos et quitte le Demie 75, désabusé. "Malgré son document d’identité stipulant qu’il est mineur, son attitude, son comportement et son physique me font dire qu’il est majeur", explique Amira. "Et puis, j’ai constaté trop d’incohérences dans son récit. Notamment sur le mariage forcé. Je sais que dans sa culture, on ne marie pas les hommes de force". Moussa a été prévenu d'un recours : il peut plaider à nouveau sa cause devant le juge pour enfants.

"Nous ne faisons ni d’entretiens expéditifs, ni des délits de faciès"

Salif et Moussa viennent de passer un entretien de "premier niveau". Le "second niveau" ne concerne pas les jeunes "déclarés" majeurs, comme Moussa. "La deuxième évaluation repose sur plusieurs critères : état civil, composition familiale, conditions de vie dans le pays d’origine, motif de départ, présentation du parcours migratoire, conditions de vie en France, projet en France. Cet entretien dure en moyenne une heure", précise la directrice, Stéphanie Leroux. 

Les délais de réponse sont d’environ trois semaines. Trois semaines pendant lesquelles l'ASE est sollicité par le Demie pour prendre la décision finale. Une période pendant laquelle les jeunes sont pris en charge et hébergés par France Terre d’asile (FTA) - qui dispose d'environ 300 places dans des hôtels ou des foyers de la capitale. 

Une fois reconnu mineur, le jeune est redirigé vers un foyer, une famille d’accueil, un hôtel ou un appartement du territoire français – le mineur évalué à Paris ne sera pas forcément pris en charge en région parisienne. 

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Le fonctionnement du Demie 75 est critiqué par nombre de collectifs et d’associations. Dans un rapport intitulé "C’est la loterie : traitement arbitraire des enfants migrants non accompagnés à Paris", Human Rights Watch (HRW) estime que "de nombreux jeunes demandant à être protégés par le service d’Aide sociale à l’enfance (ASE) sont refusés de façon sommaire et erronée, sur le seul critère de leur apparence physique. D’autres sont rejetés sans recevoir de décision écrite, au terme d’entretiens de cinq minutes seulement, en violation de la réglementation française". Même son de cloche chez l’ONG Médecins sans frontières (MSF) qui dénonce également des décisions prises au faciès.

"Je m’inscris en faux contre toutes ces accusations", se défend Stéphanie Leroux du Demie 75."Nous ne faisons ni d’entretiens expéditifs, ni de délits de faciès. Si nous avons un doute, nous l’écrivons dans nos conclusions mais c’est l’ASE qui décide !"

*Les prénoms ont été modifiés

Le Demie 75 est ouvert du lundi au vendredi de 9h à 17h au 5 rue du Moulin Joly, 75011 Paris. Métro : Couronnes (ligne 2)

 

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