Le jardin de l'hôtel Magdas à Vienne. Crédit : Anne-Diandra Louarn/InfoMigrants
Le jardin de l'hôtel Magdas à Vienne. Crédit : Anne-Diandra Louarn/InfoMigrants

Ils inspirent souvent l’empathie, la pitié ou parfois la crainte. Mais à l’hôtel Magdas à Vienne en Autriche, les réfugiés qui sont recrutés -et formés sur place- sont présentés comme une équipe internationale, polyglotte, branchée et talentueuse. Une bouffée d’oxygène dans un pays où le gouvernement ultraconservateur a plutôt eu tendance à les stigmatiser.

Son allemand est encore un peu hésitant, mais Gault Ibrahim n’a aucun mal à se faire comprendre et à communiquer son entrain. “J’aime bien apprendre une nouvelle langue et un métier à la fois”, s’exclame-t-il. À tout juste 18 ans, ce jeune Somalien est apprenti depuis cinq mois dans les cuisines de l’hôtel Magdas à Vienne. Comme lui, une dizaine de réfugiés se forment dans cet établissement singulier, niché entre le canal du Danube et le Prater, l’un des poumons verts de la capitale autrichienne. 

>> LONG-FORMAT : Autriche, décourager l'immigration à tout prix

Une fois diplômés, les réfugiés peuvent devenir à leur tour formateurs, employés de l’hôtel ou bien travailler dans le secteur hôtelier dans un autre établissement. Actuellement, les deux tiers du personnel de Magdas sont originaires d’un pays étranger et peuvent s’exprimer dans plus de 20 langues différentes.

Gault Ibrahim 18 ans originaire de Somalie Crdit  Aasim SaleemInfoMigrantsCette diversité se retrouve notamment dans les assiettes du restaurant de l’hôtel, mais aussi sur ses murs où des portraits des employés sont affichés à l’entrée. La direction veut y voir un mur de ‘success stories’ plutôt qu’une revendication quelque peu “marketing” de son multiculturalisme. Car comme l'affirme Gabriela Sonnleitner, manager de Magdas : “Les réfugiés ne sont pas un argument de vente”.

Des portraits demploys rfugis  lentre de lhtel Magdas Crdit  Anne-Diandra LouarnInfoMigrantsDes chambres sans télévision “pour inciter les gens à se parler”

Meubles de récup’, plantes vertes à foison, décoration vintage de choix et canapés confortables : de prime abord, l’hôtel Magdas veut avant tout apparaître comme un lieu tendance et convivial où l’on peut venir aussi bien boire un café que participer à un séminaire d’entreprise ou tout simplement séjourner en tant que touriste à la découverte de Vienne. “Notre clientèle n’est pas différente de celle des autres établissements autrichiens”, assure Gabriela Sonnleitner, précisant qu’après 3,5 ans d’exercice et 1,5 million d’euros de travaux de rénovation, l’hôtel -propriété de l’association Caritas- est désormais en phase de stabilisation. “Nous sommes un hôtel comme les autres avec un très bon taux de réservations et des clients qui viennent de partout dans le monde.”

Les chambres sont à l’image des parties communes : à la fois vintage et modernes, colorées et sobres. Tous les meubles sont recyclés et d’occasion à part la literie. Inutile de chercher une télévision, il n’y en a pas. “À la place, on incite les gens à se parler. Et nous avons aussi des livres mis à disposition gratuitement partout dans l’hôtel. Les clients peuvent même les emporter avec eux”, explique Gabriela Sonnleitner.

Le bar de lhtel Magdas  Vienne Crdit  Aasim SaleemInfoMigrantsBrigitte Adler-Rikert et Michael Kzigan, deux touristes allemands de passage à l’hôtel Magdas depuis deux nuits, ne s’attendaient pas à un lieu si moderne et design : “Je suis vraiment surprise de voir ce qu’ils ont réussi à faire de cet immeuble qui était à l’origine une maison de retraite”, réagit la première tandis que le second renchérit : “Le service est très bon et l’environnement magnifique. Et en plus, nous nous sommes dit que le projet derrière cet hôtel avait l'air intéressant et qu'il valait la peine de le voir de plus près afin de soutenir la cause [des réfugiés]”.

“Un environnement normal pour que nos employés se sentent comme tout le monde”

Une cause qui a permis à l’hôtel d’obtenir bonne presse, reconnaît la manager Gabriela Sonnleitner, mais qui est loin d’occuper toute la place. En cultivant cette ambiance rétro et branchée, l’équipe de l’hôtel a voulu, depuis le début de l’aventure, donner une image moderne du social, où le réfugié n’est pas là pour inspirer la pitié, mais plutôt représenter l’ouverture d’esprit. 

“C’est important pour nous de créer un environnement ‘normal’ pour nos employés. Et c’est aussi ce qu’ils veulent : ‘être comme tout le monde’, apprendre un métier, se loger, construire une vie, être intégrés”, affirme Gabriela Sonnleitner. “On ne présente pas nos employés comme des réfugiés, mais plutôt comme ‘une équipe internationale’. Car il faut se rendre compte que c’est parfois difficile pour eux de parler de leur passé, de ce qu’ils ont vécu sur le chemin de l’Europe et de se sentir ‘spéciaux’”, poursuit-elle.

Gabriela Sonnleitner manager de lhtel Magdas  Vienne Crdit  Aasim SaleemInfoMigrantsBien que l’équipe mette un point d’honneur à traiter ses employés réfugiés comme n’importe quel autre Autrichien, certains ajustements ont tout de même été nécessaires, admet Gabriela Sonnleitner. “La première difficulté est celle de la barrière de la langue et la barrière culturelle. C’est évident que nous fournissons plus d’efforts pour leur enseigner par exemple la gastronomie autrichienne, les boissons d’ici ou d’autres connaissances de base qu’un Autrichien aurait naturellement”, explique-t-elle. 

Quelques fou rires et malentendus plus tard, l’équipe a aujourd’hui défini un cadre d’apprentissage clair dans lequel le réfugié a la place et le temps pour améliorer son allemand, mais aussi intégrer les codes et les subtilités culturelles de l’Autriche.

>> À (re)lire sur InfoMigrants :  Reportage : "Le foot est le meilleur moyen que j’ai trouvé pour m’intégrer en Autriche"

60 000 clients et seulement une poignée d’incidents ciblant les réfugiés

Si le jeune Gault Ibrahim travaillant en cuisine et ses autres collègues sont ravis de cet apprentissage sur-mesure, il a tout de même fallu du temps pour qu’ils trouvent leur place dans le quartier. “Nos voisins étaient d’abord anxieux lorsque nous avons lancé le projet, puis nous les avons informés, nous les avons invités aussi”, raconte la manager.

Et c’est bien là l’autre grand challenge aux yeux de Gabriela Sonnleitner : être acceptés à l’échelle locale. Pour elle, il était important que les mentalités changent et que venir prendre un café chez Magdas devienne une habitude pour les habitants du quartier. “Le but est que tout le monde puisse venir parler à un réfugié et comprendre qu’ils sont comme nous. Nous croyons fermement que si chacun d’entre nous rencontrait un réfugié, parlait à un réfugié, mettait un visage et un peu d’humanité sur ce mot alors toutes les peurs disparaîtraient”.

Gault Ibrahim travaille dans les cuisine de lhtel Magdas depuis plusieurs mois Crdit  Aasim SaleemInfoMigrantsÀ ce jour, 60 000 personnes ont séjourné à l’hôtel Magdas et la direction n’a eu vent que d’une poignée d’incidents jugés xénophobes. Gault Ibrahim confirme. Il se réjouit aussi de l’atmosphère d’entraide et de solidarité que l’hôtel a su créer. Une atmosphère qui lui permet désormais de rêver sereinement d’un avenir aux côtés des siens, lui qui est arrivé en Autriche en tant que mineur non-accompagné il y a trois ans et demi. "Je suis simplement heureux de vivre en sécurité et de pouvoir travailler. Travailler pour que ma famille restée en Somalie puisse un jour avoir aussi cette chance”, conclut-il.

>> À (re)lire sur InfoMigrants :  Torture, dépression : à Vienne, des psychothérapeutes s’allient pour traiter les "blessures invisibles" des migrants

 

Et aussi