Babacar Diouf du Sénégal, Moussa Issa du Tchad et Hassan Abdullah également du Tchad prennent les cours de français de Marie-France Etchegoin tous les lundis soir. Crédit : InfoMigrants
Babacar Diouf du Sénégal, Moussa Issa du Tchad et Hassan Abdullah également du Tchad prennent les cours de français de Marie-France Etchegoin tous les lundis soir. Crédit : InfoMigrants

Dans son ouvrage “J’apprends le français” paru au printemps, l’écrivain Marie-France Etchegoin livre un témoignage poignant de son expérience de professeur de français bénévole à Paris. InfoMigrants a assisté à l’un de ses cours. Reportage.

- “Je m’appelle Alcir, je suis Soudanais. Je suis en France depuis 10 mois”.

- “Je m’appelle Babacar, je suis en France depuis le 17 février 2018. Je viens du Sénégal, mais je ne parle pas vraiment français”.

- “Je m’appelle Aslan*. Je suis Afghanistan.”

“Je suis Afghan”, reprend avec bienveillance Marie-France Etchegoin**. Tous les lundis soir pendant deux heures, cette journaliste et écrivain se transforme en professeur de français bénévole au centre d’hébergement d’urgence (CHU) Jean Quarré***, dans le 19e arrondissement de Paris. “Je suis Afghan. Mais je viens d’Afghanistan”, continue-t-elle, en demandant à chacun de ses élèves de donner sa nationalité puis son pays.

Comme à chaque fois, ou presque, le cours commence par ce tour de table des présentations. Une quinzaine d’élèves de neuf nationalités différentes ont répondu présent ce jour-là. Tout le monde se connait déjà, mais l’idée ici est de reprendre les bases, malgré des niveaux de français disparates. “Je vais vous apprendre trois verbes : ‘Je suis’, ‘Je m’appelle’ et ‘Je viens’. Et si vous ne savez pas ce que ‘verbe’ veut dire, ce n’est pas grave”, poursuit Marie-France Etchegoin.

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Tandis que chacun répète, conjugue, balbutie et recommence, le cours glisse vers des exercices de prononciation, à commencer par le son des voyelles A, E, I O, U puis les combinaisons OU, OI, UI, ON, AN ou IN. Certains se tordent la bouche en tentant de sortir un son proche de celui de Marie-France, d’autres pouffent de rire. “É, è, ê, ai, ez ont presque le même son. Tout comme o, au, eau”, continue-t-elle devant les mines déconfites de certains qui s’appliquent tout de même à noircir les lignes de leur cahier. Après une heure intense de grammaire, Marie-France sort chocolats et gâteaux de son sac, accueillis par des sourires de soulagement. “On prend une petite pause, on en a besoin”, lance-t-elle.

"Ma méthode d’apprentissage c’est de créer un lien avec les élèves"

“Quelle que soit la méthode d’apprentissage, elle n’est efficace qu’à condition d’arriver à créer un lien, même subtile. Je ne suis pas assistante sociale ni conseillère juridique, mais à travers les cours, ils peuvent partager leurs soucis”, estime la professeur. Son astuce est simple : “Ils parlent un peu d’eux, je parle un peu de moi. Je ne les considère pas comme des demandeurs d’asile mais des personnes à part entière.” Pour encourager l’apprentissage par le partage, rien de tel qu’une leçon sur les émotions : “On commence simplement par ‘Je suis content / pas content’, ‘Je suis fatigué’, ‘Je suis malade’ et de là, on digresse vers divers sujets”, explique Marie-France. Parler de géographie fonctionne aussi très bien. “Quels endroits connaissez-vous à Paris ?”, demande-t-elle. Plusieurs répondent alors en cœur et en riant : “Porte de La Chapelle”.

La plupart y ont vécu, en arrivant à Paris. C’est le cas de Hassan Abdullah, 21 ans, qui a passé sept jours dehors puis 15 mois dans le centre humanitaire de La Chapelle – aujourd’hui fermé. “J’étais fatigué parce que c’était la fin de mon voyage, c’était dur mais ce n’est pas grave”, confie-t-il.

Au Tchad, d’où il est originaire, Hassan Abdullah était conducteur de bus dans la région frontalière avec la Libye. “J’ai commencé à avoir des problèmes […] J’ai passé plusieurs mois en prison avec à peine de quoi boire, parfois un peu de pain à manger.” Gravement malade, il est transféré dans une grande prison de la capitale N’Djamena où il sera violemment battu pendant 15 jours avant d’être finalement hospitalisé. “Un soir, j’ai sauté par la fenêtre du 2e étage de l’hôpital et je me suis enfui. J’ai appelé ma mère, mais elle m’a dit de ne pas venir car elle était surveillée.”

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Hassan Abdullah se tourne alors vers un ami de confiance qui travaillait comme lui à la frontière. Celui-ci le conduit en Libye où il passera des mois prostré dans une maison à Sabratha, dans l'ouest du pays. “C’était trop dangereux de sortir à cause des risques d’agressions, surtout ceux qui ont la peau noire”, raconte-t-il. Une nuit, il tente la traversée de la Méditerranée. Il sera secouru 7h plus tard par un navire humanitaire et déposé à Naples. À trois reprises, il tente de passer, dit-il, “au pays de la liberté”, en France, via Vintimille mais se fait reconduire en Italie par la police française. La quatrième tentative sera la bonne. Il souhaite désormais devenir électricien, un métier concret, qui embauche et "qui permet de rencontrer plein de Parisiens", croit le jeune homme.

"J’aime m’asseoir sur un banc et écouter les gens parler en français"

“J’adore les cours de français avec Marie-France car on peut parler un peu d’autre chose. Grâce à elle, maintenant je comprends ce que les gens disent dans la rue. J’aime bien m’asseoir sur un banc et les écouter parler en français.” Son moment préféré de la semaine : le jour du marché place des Fêtes, dans le nord de Paris, à quelques mètres du CHU. “Bientôt, j’irai moi aussi acheter mes fruits et mes légumes en discutant avec les vendeurs et les Parisiens”, espère-t-il. “Je fais tout pour y arriver !”

Les mises en situation sont particulièrement appréciées des élèves de Marie-France. "Comment faire ses courses? Comment demander son chemin? Ou encore comment parler à un médecin?" sont autant de sketch de la vie de tous les jours joués par les élèves pendant les cours. “Ce sont des phrases et des mots qu’on utilise tous les jours. On n’a pas forcément besoin de savoir ce qu’est un pronom ou un verbe”, commente Moussa Issa, un autre Tchadien de 22 ans. “Moi ce que je veux c’est parler avec les gens d’ici et les écouter sans arrêt”, exprime le jeune homme discret qui a fui son pays après avoir été criblé de balles dans un affrontement entre l’armée et Boko Haram.

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Il y a ceux qui sont dans l’écoute et l’observation comme Moussa Issa, et ceux qui ont besoin de mettre des mots sur ce qu’ils vivent ou ont vécu. Dans tous les cas, apprendre le français leur redonne peu à peu confiance. “Le fait de pouvoir communiquer, pouvoir demander son chemin, comprendre ce qu’il se passe lors d’un rendez-vous administratif, c’est ne plus être dépossédé de son destin, on n’est plus juste un individu ballotté et en attente”, explique Marie-France selon qui l’accès à la langue est “primordial” pour redonner pouvoir et dignité aux réfugiés. Mais aussi pour apporter plus d’harmonie entre ceux qui accueillent et ceux qui sont accueillis.

“Plus on apprend de langues, plus on est humain”, écrit l’auteur dans son ouvrage "J’apprends le français", reprenant les mots du poète de la Rome antique, Ennius. “L’accueil de l'étranger n'est pas une charité mais un échange. Il nous ouvre un monde dont nous n’avons pas idée. Il démultiplie nos points de vue, enrichit nos perceptions”, écrit-elle. Et de conclure : “Faut-il être candide pour imaginer une planète débarrassée des fléaux, des guerres, de la dictature, de la terreur, de la pauvreté et des désordres climatiques qui nourrissent les élans migratoires ? Aucun rempart, aucune ligne n’y résistera. Nous avons tous intérêt à devenir des êtres en voyage. Et à faire de notre langue un repère et un repos.”

* Le prénom a été modifié

** Marie-France Etchegoin a récemment publié “J’apprends le français” (JC Lattès), un ouvrage où elle relate sa rencontre singulière par les mots avec des réfugiés et demandeurs d’asile.

*** Les cours de Marie-France Etchegoin ne sont pas ouverts au public, mais dispensés pour les résidents du CHU Jean Quarré. Pour trouver des cours des français, cliquez iciiciici ou ici.

 

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