Christophe Carmarans/RFI | La procédure a été simplifiée depuis que France terre d'asile dispose de locaux au sein même de la préfecture de police du 18e arrondissement.
Christophe Carmarans/RFI | La procédure a été simplifiée depuis que France terre d'asile dispose de locaux au sein même de la préfecture de police du 18e arrondissement.

À l’occasion de la Journée internationale des migrants, programmée ce mardi 18 décembre, nous sommes allés à la rencontre de la Plateforme d’accueil des demandeurs d’asile (PADA) dans le 18e arrondissement de Paris et de son directeur, Pierre Claude. Il nous décrit en détail le long processus de l’obtention du droit d’asile par les réfugiés et nous fait part de leurs difficultés, même si la situation s’est améliorée ces derniers mois. Entretien.

RFI : Pouvez-vous nous décrire l’endroit où nous nous trouvons ?

Pierre Claude : Ici nous nous trouvons au 92 boulevard Ney dans le 18e arrondissement de Paris dans une antenne de la préfecture de police où nous nous sommes installés depuis le mois de mai dernier, une partie des locaux nous étant réservée pour le premier accueil des demandeurs d’asile. C’est à cet endroit que se retrouve aussi regroupés d’une part la préfecture de police – c’est elle qui va donner à la personne une autorisation de séjourner sur le territoire, et d’autre part l’OFII (l’Office Français pour l’Immigration et l’Intégration), une autre administration qui va leur ouvrir des droits sociaux. 

Ces deux administrations sont donc regroupées ici. Et c’est ici qu’elles reçoivent les demandeurs d’asile pour les enregistrer sur le plan administratif, puisque c’est ici qu'ils obtiennent une attestation qui vaut comme autorisation de séjour sur le territoire français. L’OFII les oriente alors vers ce que l’on appelle les conditions matérielles d’accueil : l’hébergement dédié aux demandeurs d’asile, quand les places sont là, et l’allocation des demandeurs d’asile.

C’est donc la "porte d’entrée" des demandeurs d’asile à Paris ?

Oui, ils sont divisés en deux catégories dont la principale regroupe les adultes isolés - donc pas les familles et pas les mineurs. La marche à suivre pour un demandeur d’asile est la suivante : il doit d’abord prendre rendez-vous avec nous par l’intermédiaire d’une plateforme téléphonique où travaillent soixante personnes qui parlent neuf langues. Normalement, dans les cinq jours, les gens peuvent obtenir la plateforme téléphonique qui va leur délivrer un rendez-vous pour, normalement, le lendemain. Donc ça se fait très vite. 

Une fois le rendez-vous pris, nous les recevons ici et nous enregistrons leur demande d'asile. C’est ce qu’on appelle le premier accueil (PADA). Et nous occupons un créneau de rendez-vous pour qu’ils aillent le lendemain au GUDA (Guichet unique du demandeur d’asile) qui se trouve dans ces mêmes locaux du 92 boulevard Ney et où ils vont rencontrer les deux administrations : la préfecture d’un côté et l’OFII de l’autre.

Comment se passe cet enregistrement ?

Les enregistrer cela veut dire que nous entrons les premières informations : identité, origines, âge etc. si bien que le lendemain quand ils se présentent au GUDA, on sait à qui on a affaire. À ce guichet unique, on prend leurs empreintes digitales pour savoir si ces personnes ont déjà demandé l’asile quelque part, dans un autre pays. Ceux qui ont demandé l’asile ailleurs vont dépendre de la procédure dite Dublin qui les oblige à s’enregistrer auprès du premier pays par lequel ils sont arrivés. Cela ouvre une procédure avec l’autre pays. 

Ceux qui sont dans la procédure normale vont devoir envoyer un dossier à l’Ofpra (Office Français pour les réfugiés et Apatrides) qui va statuer sur leur sort et décider s'ils obtiendront le statut de réfugié. 

Et ensuite ?

Lorsque les gens sortent du GUDA (le Guichet unique du demandeur d’asile), ils ont un récépissé en tant que demandeur d’asile. On leur donne alors des droits : on leur verse une allocation mensuelle et on leur donne le droit d’être hébergés. Mais des hébergements, il y en a très peu. C’est une des principales difficultés qu’on rencontre dans la demande d’asile. Quand les demandeurs d'asile partent du GUDA, ils reviennent nous voir pour trouver un domicile. 

C’est à dire que nous leur donnons une domiciliation postale qui se trouve rue Doudeauville, à quatre stations de métro d’ici ou 20 mn à pied, pour le suivi de leur demande d'asile. C'est là qu'ils vont pouvoir recevoir tout leur courrier, notamment les courriers relatifs à leur demande d’asile. On leur permet aussi d’ouvrir des droits comme le droit à la CMU (Couverture Maladie Universelle) et le droit à bénéficier d’un compte en banque qu’ils pourront gérer leur aide mensuelle.

Christophe Carmarans/RFI | Ces migrants attendent de passer devant le Guichet unique pour demandeur d'asile (GUDA) à la préfecture de police du 18e arrondissement de Paris.
Christophe Carmarans/RFI | Ces migrants attendent de passer devant le Guichet unique pour demandeur d'asile (GUDA) à la préfecture de police du 18e arrondissement de Paris.

Après cette première étape, que se passe-t-il ?

Les personnes envoient leur dossier à l'Ofpra (Office Français pour les réfugiés et Apatrides). L'Ofpra reçoit le dossier et convoque le demandeur d'asile pour un entretien. Les gens se rendent à l’entretien, vont expliquer pourquoi ils demandent l’asile. Il y a des interprètes. 

Ensuite, l'Ofpra statue et décide si le demandeur d'asile obtient le statut de réfugié. Les personnes refusées par l'Ofpra peuvent déposer un recours devant une instance juridique spécifique qui s’appelle la Cour nationale du droit d’asile, la CNDA, pour contester la décision de l'Ofpra. La CNDA peut casser la décision de l'Ofpra et donc accorder l’asile. Si je résume, aujourd’hui, à peu près 40% des gens qui demandent l’asile l’obtiennent par l’une ou l’autre de ces deux instances. 

Les gens qui n'obtiennent pas l'asile  doivent retourner dans leur pays d'origine.

Par leurs propres moyens ?

Ca dépend. certains peuvent rentrer par leur propres moyens, d'autres peuvent demander des aides au retour. 

D'autres encore peuvent recommencer la procédure d'asile. Mais pour recommencer la procédure, il faut apporter de nouveaux éléments à son dossier. S'ils demandent l’asile pour les mêmes raisons, ils seront à nouveau déboutés immédiatement.

AVoir un toit pendant sa demande d'asile, c'est compliqué ?

Alors un toit, c’est très compliqué. Nous avons une file active actuelle de 13 000 personnes en attente d’une réponse de l'Ofpra ou de la CNDA. Mais sur ces treize mille personnes, nous pouvons proposer un hébergement à une centaine d'entre eux. Et quand je dis cent personnes, c’est vraiment cent personnes ! 

Une partie des gens qui vont passer au guichet unique vont se voir proposer un hébergement par l’OFII. Cette proposition à l’hébergement est nationale : c’est-à-dire que l’on peut très bien envoyer la personne dans un autre département, n’importe où en France, auquel cas il sera suivi par une préfecture du département en question. Et il sort alors de notre périmètre. Mais globalement, parmi les gens qui entrent dans notre file active et que nous domicilions chez nous, très peu obtiennent un hébergement. C’est la grande difficulté de l’asile en France aujourd’hui : cette question de l’hébergement n’est absolument pas réglée.

>> À lire sur InfoMigrants : "Infographie : comment accéder à une prise en charge et à un hébergement en région parisienne ?"

Mais comment font-ils alors ?

Il y a plusieurs possibilités. Ils dorment dans la rue et ils forment des campements comme actuellement vous en avez Porte d’Aubervilliers ou Porte de La Chapelle et comme il y en a eu dans le temps Porte de La Villette ou du côté de la rue de Flandres. Ou bien ils sont hébergés chez de compatriotes et se dissolvent dans le tissu communautaire qui est très important évidemment à Paris et en région parisienne. D’où l’attractivité de Paris pour les demandes d’asile. D'ailleurs, à peu près la moitié de la demande d’asile en France se fait à Paris.

Vous dites que le pays d’accueil où ils déposent un dossier d'asile doit être le premier pays d'arrivée en Europe. Or, géographiquement, la France ne compte pas de frontière commune avec des pays de demandeurs d’asile, ni d’île comme Lampedusa par exemple. Comment la France peut-elle être un "premier pays d'arrivée" ?

Ils peuvent arriver par avion, en qualité de "touristes" entre guillemets. Surtout, vous avez des gens qui ont traversé des pays limitrophes sans s’y faire enregistrer ou, pour être concret, sans se faire coincer par la police dans ces pays-là. Il faut savoir que dès qu’une personne est arrêtée, on prend ses empreintes digitales, ce qui vaut donc pour enregistrement. Le pays en question est tenu d’enregistrer sa demande, à partir du moment où l’on voit que c’est un ressortissant étranger qui demande asile.

D’où viennent en général les réfugiés que vous accueillez ici à Paris?

À Paris, nous avons une grande majorité d’Afghans. C’est pratiquement la moitié des demandeurs d’asile.

Christophe Carmarans/RFI | Pierre Claude décrit la situation actuelle comme «boiteuse» mais estime qu'elle s'est améliorée.
Christophe Carmarans/RFI | Pierre Claude décrit la situation actuelle comme «boiteuse» mais estime qu'elle s'est améliorée.

Comment évolue le flux migratoire depuis deux, trois ans ?

Le flux migratoire a évolué. Nous avions une forte proportion de gens originaires d’Afrique de l’Ouest, une proportion qui diminue mais ce n’est peut-être qu’un phénomène parisien. Et cela se fait au "profit" des Afghans. Il y a eu une baisse des demandes d'asile, sans doute liée aux accords internationaux avec la Turquie. Mais il ne faut pas oublier que la France et l’Europe accueillent peur de réfugiés ou de demandeurs d’asile comparativement à certains pays. Les flux migratoires au sein même du continent africain sont bien plus importants. 

Et puis vous avez des pays comme le Liban qui explosent en termes de demandes d’asile venant surtout de Syrie. Et puis aussi des cas très ponctuels comme les Rohingyas par exemple avec des pays comme le Bangladesh qui accueillent aussi énormément de demandeurs d’asile.

Quelles sont les principales difficultés auxquelles vous êtes confrontés ? Et quelles sont vos priorités en termes de demandes ?

Les priorités ce serait d’abord de mieux répartir les flux de demandeurs d’asile sur le territoire national. C’est la première chose. Parce que c’est vrai qu’il y a une concentration à Paris. On peut le comprendre parce qu’à Paris, il y a des communautés. Donc, moi la première chose que je souhaiterais, c’est que les flux soient équitablement répartis entre les différentes préfectures de France. Le gros problème de la demande d’asile, outre la répartition, c’est l’hébergement. Il faudrait faire en sorte que toutes les structures officielles en charge de l’accueil des demandeurs d’asile proposent, dès le départ, un hébergement aux personnes – et à toutes les personnes – de façon à ce que le suivi de leur dossier puisse se faire dans de bonnes conditions.

La mairie de Paris s’est engagée assez fortement ces derniers mois, c’est un effort significatif ? On pense notamment à la caserne Exelmans dans le XVIe arrondissement…

Oui absolument. Il y a aussi La Boulangerie, un CAES, à côté d’ici, au 84 boulevard Ney. Des efforts assez énormes ont été fait l’année dernière qui ont permis de réduire en temps la procédure des demandes d’asile. Cela pouvait durer jusqu’à quatre ou cinq ans précédemment, des années pendant lesquelles les gens étaient à la rue et ne savent pas quoi faire… 

Aujourd’hui, le temps de la procédure a été réduit à une année - entre le moment où la personne est enregistrée en tant que demandeur d’asile et le moment où elle a sa réponse de la CNDA (la Cour nationale du droit d’asile). 

Christophe Carmarans/RFI | Arrivé de Somalie, Ali Hassan procède à son inscription au Guichet d'accueil unique (GUDA).
Christophe Carmarans/RFI | Arrivé de Somalie, Ali Hassan procède à son inscription au Guichet d'accueil unique (GUDA).

Votre plateforme mobilise combien de personnes au total 

A la PADA de Paris, nous sommes 27 pour 13 000 demandeurs d’asile tout au long de l’année. Nous recevons près de soixante personnes par jour, du lundi au vendredi. C’est un système qui a ses défauts, c’est sûr. Mais on évite les longues files d'attente dehors. Aujourd’hui, comme tout le monde doit passer par le téléphone, il y a une espèce d’égalité, d’équité si vous voulez, qui s’est mise en place. 

Les gens qui venaient avant, ils se tapaient dessus durant la nuit pour "éliminer les plus faibles" et pour être sûrs de pouvoir entrer ! Aujourd’hui, ça n’existe plus. Le nouveau système, aussi complexe soit-il – parce qu’il n’est pas simple de téléphoner et de trouver un opérateur qui parle la bonne langue – permet de rétablir une véritable équité pour les demandeurs d’asile.

Pour conclure, est-ce que l’on peut dire que les choses s’arrangent, même si elles demeurent évidemment extrêmement compliquées 

Disons qu’on a une situation bancale mais qu'on fait notre possible pour l'améliorer, à la fois pour les demandeurs d’asile, et pour les agents qui s’en occupent. 

Par rapport à quatre-cinq ans en arrière, est-ce que vous recevez davantage de demandes ou bien est-ce l’inverse 

Nous recevons moins de demandes d'asile depuis l'accord UE-Turquie et aux accords passés avec la Libye. Sur le plan éthique, c’est une autre question... Mais sur le plan de l’efficacité, ça va mieux ! C’est vraiment un gros "plus"  d’avoir ici notre local dans l’enceinte même des locaux de la préfecture, au deuxième étage. On peut ainsi envoyer les demandeurs dès le lendemain au premier étage où ils vont rencontrer la préfecture qui est dans les locaux et en même temps l’OFII qui est dans les locaux aussi. Tout se fait au même endroit et ça se fait dans les trois jours. 

Et comment ont-ils connaissance de votre existence 

Par le bouche-à-oreille, dans les campements. Et aussi grâce à la maraude de France terre d’asile qui est très présente dans tous les campements et qui essaye de repérer les gens qui pourraient être susceptibles de faire une demande d’asile.

Texte initialement publié sur : RFI

 

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