La psychologue Alexandra Blattner (à gauche) discute avec l'Iranienne Parisa | Photo: Benjamin Bathke
La psychologue Alexandra Blattner (à gauche) discute avec l'Iranienne Parisa | Photo: Benjamin Bathke

Peu de réfugiés en Allemagne parlent de leurs expériences douloureuses ou entament des thérapies avec des psychologues classiques. La clinique de santé mentale "SoulTalk" tente d'y remédier en formant des réfugiés à écouter les états d’âme et les difficultés des nouveaux arrivants.

"Comment ça va ?", voilà une question qu'un réfugié n'entend pas souvent. Pourtant, elle pourrait permettre d'évacuer les stress et l'anxiété causés par des événements traumatisants.

"Ces personnes endurent beaucoup de stress et traversent beaucoup d'épreuves en fuyant leur pays", explique la psychologue Alexandra Blattner qui travaille au centre d'accueil pour les demandeurs d'asile de Schweinfurt en Bavière, en Allemagne. Selon elle, "il est tout aussi important de prendre soin de sa santé mentale que de sa santé physique."

Alexandra Blattner est la cheffe du service psychologique de la clinique de santé mentale "SoulTalk", qui offre au sein d'un centre d'accueil pour demandeurs d'asile, un concept de conseil psycho-social unique en son genre en Allemagne. SoulTalk est cogéré par Médecins sans frontières (MSF)  et l'hôpital local Saint Joseph. La clinique propose de séances d'entraide psychologique et des cours de psychoéducation aux demandeurs d'asile. 

"Nous soutenons les réfugiés qui sont dans une situation difficile de façon à ce qu’il ne tombent pas malades de façon chronique", affirme Joost Butenop, conseiller en santé du gouvernement régional de Bavière.

À chaque rencontre, un groupe de réfugiés formés pour apporter une aide psychologique demandent à des demandeurs d'asile : "Comment ça va ?", dans leur langue maternelle. Cette approche qui combine une langue commune, un pays d'origine et un vécu de migration partagés, contribue à établir un lien de confiance et à amener ces exilés à se confier. Alexandra Blattner assure que "beaucoup de demandeurs d'asile ne veulent pas parler à leurs familles de leurs problèmes, il est donc indispensable de proposer une autre oreille dans leur langue maternelle."

La clinique SoulTalk est la seule en son genre en Allemagne  Photo Benjamin BathkePendant les séances en groupe, les demandeurs d'asile se voient également transmettre des techniques de management du stress, des stratégies d'adaptation et des mécanismes de résilience.

De la prévention avant la thérapie

Les ONG médicales et d'aide aux migrants estiment que l'accès aux soins de santé mentale est largement insuffisant en Allemagne. Selon une récente étude, trois réfugiés sur quatre venus de Syrie, d’Irak et d’Afghanistan ont connu la violence et souffrent des conséquences physiques et psychologiques. Depuis mars 2017, plus de 500 demandeurs d'asile ont participé à des séances de psychoéducation et d’aide assurées par des réfugiés. 

Grace fait partie de ceux qui ont suivi des séances de SoulTalk. Cette mère célibataire de 29 ans explique qu'elle a fui la Côte d'Ivoire il y a deux ans avant d'arriver en Allemagne en septembre 2018. Elle adhère au concept SoulTalk "parce que vous vous retrouvez face à un groupe pour parler de plein de sujets, que ce soit de stress, de toutes sortes de difficultés et de problèmes psychologiques".

Grace dit avoir quitté la Côte d’Ivoire parce que sa famille l’a forcée à avoir un enfant alors qu’elle est lesbienne. "Certaines personnes en Afrique ne l’acceptent pas", regrette-t-elle.

Comme Grace plus de 500 personnes ont sollicit laide de SoulTalk depuis 2017  Benjamin BathkeLe cœur et l’âme du projet

De son côté, Parisa, d'origine iranienne, fait partie des 3 conseillères qui travaillent actuellement pour SoulTalk. Mariée et mère de famille, elle a fait des études dans le domaine social en Iran avant d’arriver à Schweinfurt en octobre 2015. À cette époque, les médecins examinaient 70 arrivants par jour. 

Chaque centre d’accueil prodigue gratuitement des soins de santé, mais le centre de Schweinfurt est le seul dans le pays à assurer une assistance psychologique. Ailleurs, les demandeurs d’asile - sauf en cas de maladies graves - doivent payer s’ils veulent avoir accès à un suivi psychologique professionnel. Au-delà de la contrainte financière, se pose ensuite la difficulté de la langue qui peut nécessiter les services d’un interprète.

"Je suis contente quand, grâce à nous, quelqu'un réussit à mieux dormir"

Lors de leur première séance avec des demandeurs d'asile, Parisa et deux autres conseillers venus de Syrie et de Djibouti ont commencé par expliquer leur travail. "Nous leur disons que nous ne sommes pas des médecins mais des travailleurs sociaux, que nous ne pouvons pas prescrire de médicaments ou une thérapie". Après le rituel du "Comment ça va ?", les conseillers décortiquent les réponses. Parisa et ses collègues cherchent à savoir ce que signifie exactement "je vais bien" ou "je vais mal".

Selon Parisa, celles et ceux qui consultent SoulTalk sont satisfaits. "Je suis heureuse quand, grâce à nous, quelqu'un réussit à mieux dormir ou lorsque quelqu’un me dit que je l’ai aidé à avoir davantage confiance en soi, à être plus optimiste."

Ces images permettent dvaluer le niveau de stress dun  dix   Photo Benjamin BathkeAu départ, certains exilés craignaient que leurs informations ne soient transmises aux autorités. Mais grâce au travail pédagogique et au bouche à oreille, Parisa assure que ces craintes ont fini par se dissiper. 

"Beaucoup des migrants qui sollicitent notre aide finissent aussi par comprendre que leurs problèmes physiques comme des maux de tête ou d’estomac proviennent éventuellement d’un stress psychologique, explique Parisa.

En quête de financement

Certaines détracteurs, cependant, estiment qu’il peut être dangereux de confier des problèmes à des novices comme Parisa. Des critiques que le conseiller en santé de Bavière Joost Butenop balaie du revers de la main. "C’est un projet de prévention, qui a une autre approche que la psychologie ou la psychiatrie, souligne-t-il. Les conseillers ne s’aventurent pas sur le terrain de plaies psychologiques que seuls des professionnels peuvent soigner."

Reste que pour l'heure SoulTalk est en quête de financement pour assurer son avenir. Le projet a remporté un concours de financement participatif lors du Prix allemand de l’intégration en remportant plus de 35 000 euros. Mais avec le départ - prévu - de Médecins sans frontières du projet, cette somme ne suffira pas pour l'année 2019. L’hôpital Saint Joseph est actuellement à la recherche de sponsors privés et de soutiens de la part du gouvernement régional.

 

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