Leoluca Orlando, maire de Palerme et Luigi De Magistris, maire de Naples. Crédit : capture d'écran Facebook
Leoluca Orlando, maire de Palerme et Luigi De Magistris, maire de Naples. Crédit : capture d'écran Facebook

En Italie, les maires de plusieurs grandes villes s’élèvent contre la politique anti-immigration incarnée par le ministre de l’Intérieur Matteo Salvini. Ils veulent notamment ouvrir leurs ports aux migrants secourus en Méditerranée, défiant ainsi Rome. InfoMigrants s’est entretenu avec deux maires frondeurs.

Devant l’intransigeance du ministre de l’Intérieur Matteo Salvini qui a décrété la fermeture de tous les ports d’Italie aux navires humanitaires portant secours aux migrants en détresse en Méditerranée, plusieurs voix dissidentes se font entendre à travers la péninsule. C’est le cas de Leoluca Orlando et Luigi De Magistris, respectivement maires des villes de Palerme et Naples. Les deux élus veulent montrer que l’Italie ne se résume pas à la politique migratoire d’extrême droite de Matteo Salvini.

En première ligne de leurs critiques, le fameux "décret Salvini". Adopté fin novembre par le Parlement, il abolit notamment les permis de séjour humanitaires qui étaient jusqu’à présent octroyés à quelque 25 % des demandeurs d'asile pour une durée de deux ans. À la place, des visas plus courts pour une “protection spéciale” ou en cas de “catastrophe naturelle dans le pays d'origine” ont été mis en place. Le texte permet, en outre, d'expulser tout demandeur ayant commis certains délits en Italie, il généralise l'utilisation des pistolets électriques et facilite l'évacuation des bâtiments occupés. Le système d’accueil est aussi totalement revu, plaçant désormais les demandeurs d’asile pendant 30 jours dans des hotposts.

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La fermeture des ports n’a "aucun fondement légal"

Si la fermeture des ports s’inscrit aussi dans cette démarche de durcissement de la politique migratoire, elle n’a, en revanche, “aucun fondement légal”, souligne Luigi De Magistris, l’édile de Naples, dans un entretien accordé à InfoMigrants. “Il n’existe aucune ordonnance sur la fermeture des ports, qui, d’ailleurs, n’est pas en Italie une prérogative du ministre de l’Intérieur, mais plutôt du ministre des Infrastructures”. 

Pour donner de la voix à cet argument, le maire a largement communiqué auprès de ses homologues. “Nous avons créé un réseau de mobilisation entre de nombreuses communes de Campanie puis partout en Italie, et de nombreuses associations, capables même dans les endroits touchés par la pauvreté d’ouvrir une porte, ouvrir le cœur, et créer un réseau d’assistance matériel”. 

Selon lui, les élus locaux “peuvent faire la différence” et “l’Europe du futur doit justement partir des maires, des villes et des territoires” afin de redonner un visage humain et solidaire à l’Europe.

Leur engagement s’est récemment illustré lorsque le Sea-Watch et le Sea-Eye cherchaient un port d’accueil sûr pour y débarquer 49 migrants secourus en mer fin décembre. Tandis que Malte et d’autres gouvernements européens négociaient la répartition des rescapés parqués dans leurs navires humanitaires pendant 19 jours, plusieurs mains tendues à l’échelle locale sont apparues.

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“Au vu des conditions dans lesquelles se trouvent les personnes que vous avez sauvées, au nom de toute la Ville de Naples, je vous propose formellement de venir dans notre ville où vous pourrez être accueillis dans notre port”, a écrit Luigi De Magistris dans une lettre adressée au capitaine du Sea Watch, faisant fi des interdictions de Rome. “Et si le ministre Salvini va jusqu’à vous empêcher d’entrer, sachez que nous avons déjà 20 bateaux disponibles pour se rendre jusqu’au Sea Watch 3 et récupérer vos passagers pour les amener à terre”, peut-on encore lire.

Une flotte napolitaine de 400 navires pour aider les rescapés en mer

Et le maire n’a pas hésité à joindre des actes à sa parole : au total, il dit avoir composé “une flotte napolitaine” d’environ 400 bateaux – navires de pêche, canots et autres embarcations” afin de porter assistance aux migrants secourus dès lors qu’ils s’approchent des eaux territoriales de la ville, à 12 miles nautiques, a-t-il détaillé. Cette flotte pourra être de nouveau mobilisée en cas de besoin.

La proposition a été très bien accueillie à bord du Sea Watch, selon Luigi De Magistris qui a échangé avec l’équipage. “Le capitaine était sur le point de décider – si la négociation avec l’UE ne se débloquait pas – de venir à Naples. Il ne l’a pas fait dans les jours qui ont suivi notre lettre car la mer était particulièrement agitée et ne permettait pas de rallier le port de Naples en toute sécurité.” Pour autant, “nous considérons que notre mobilisation, celle d’autres maires et d’autres composantes importantes de la société civile, a contribué de manière décisive et déterminante à la solution de la crise”, poursuit-il.

Contrairement à Venise, Gêne ou Vérone qui ont choisi de soutenir ouvertement la loi Salvini, d'autres grandes villes comme Naples affichent leur opposition au gouvernement. “Le port de Palerme aussi est ouvert”, assure son maire Leoluca Orlando, également joint par InfoMigrants. L’édile sicilien mène, lui aussi, depuis plusieurs mois une véritable fronde contre Matteo Salvini, et refuse d’appliquer sa nouvelle loi sur l’immigration. “C’est un texte anticonstitutionnel qui ne respecte pas les droits de l’Homme. Il pousse à la criminalisation car il transforme les migrants en clandestins, peu importe leur situation, peu importe s’ils sont établis et intégrés dans notre pays depuis longtemps”, affirme-t-il.

Les maires de Milan, Padoue ou encore Florence se sont également positionnés contre le décret Salvini et la fermeture des ports. Contactée par InfoMigrants, l’ONG Sea Watch a confié qu’elle espérait que ce mouvement de soutien allait se poursuivre.

Pour le maire sicilien Leoluca Orlando, ce n’est que le début du combat. Il se dit très soutenu par ses concitoyens affirmant notamment que peu après avoir annoncé son opposition à la loi anti-immigration, une manifestation spontanée de soutien s’était formée devant la mairie. “Ils étaient des milliers venus me dire qu’ils étaient d’accord. Le gouvernement actuel blesse les migrants, il blesse aussi notre culture, nos traditions, notre histoire”, estime-t-il. Expliquant qu’en tant que maire il ne peut saisir lui-même la Cour constitutionnelle, il se dit prêt à être poursuivi en justice afin de défendre son point de vue. “Je serais très heureux de me retrouver au tribunal. Je suis avocat de formation, j’ai tous les arguments pour démonter cette loi et prouver qu’elle n’est pas légale et j’ai hâte de pouvoir le faire”, conclut-il.

 

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