La clinique mobile de MSF à la Porte de la Villette dans le nord de Paris, le 19 janvier 2019. Crédit : InfoMigrants
La clinique mobile de MSF à la Porte de la Villette dans le nord de Paris, le 19 janvier 2019. Crédit : InfoMigrants

Chaque semaine, l'ONG Médecins sans frontières (MSF) installe sa clinique mobile dans un quartier du nord de Paris pour venir en aide aux migrants complètement coupés de l’univers médical. Médecins et infirmières offrent ainsi à cette population invisible un premier accès aux soins. Reportage.

Sissoko entre dans la caravane blanche et s’assoit sur une chaise coincée entre le bureau, la table d’examen, et l’armoire à médicaments. Il est le dixième patient de la matinée. Alain, face à lui, pose les premières questions. "Vous parlez français ? Racontez-moi : qu’est-ce qui ne va pas ?"

Alain est médecin pour l’ONG Médecins sans frontières (MSF). Depuis 11h, ce matin-là, il reçoit des migrants sans papiers, des dublinés, des déboutés du droit d’asile, dans sa mini-clinique mobile, installée ce jour-là, Porte de la Villette, dans le nord de Paris. Ses patients ont tous le même profil, ils vivent dans les campements insalubres du nord de la capitale et sont généralement complètement coupés de l’univers médical.

Sissoko sort son portable pour lui expliquer sa venue. "Vous voyez, sur mon téléphone, j’ai pris en photo la radio qu’on m’a faite, en Italie. C’était il y a deux ans. J’ai été opéré en haut de la jambe, elle était cassée. Maintenant, j’ai très mal". Le médecin regarde le portable. "Vous avez eu une fracture du col du fémur et vous avez des broches dans la jambe… Il faut les faire enlever", lui explique-t-il doucement. Sissoko, qui est arrivé en France il y a un mois, ne sait pas où aller, ni à qui s’adresser pour se faire opérer.

La clinique mobile de MSF sinstalle l o les migrants ont besoin delle Crdit  InfoMigrantsAlain se montre prévenant. "Vous devez aller à l’Hôtel-Dieu, c’est un hôpital. Je vais vous remettre une lettre, vous la donnerez là-bas. Ils s’occuperont de vous". Le Malien de 31 ans ressort de la clinique mobile, l’air sceptique. "Vous êtes sûr que je peux être soigné ? Comme je n’ai pas de papiers…" Charlotte, Caroline, Pilar, et le reste de l’équipe de MSF, postés devant la clinique, le rassurent. "Ils vont s’occuper de vous, ne vous inquiétez pas".

"S'installer là où on a besoin de nous"

Depuis le mois d’avril 2018, une fois par semaine, la clinique mobile de MSF sillonne la capitale à la rencontre des populations les plus vulnérables. Elle s’installe "là où on a le plus besoin d’elle", explique Caroline Douay, coordinatrice de projet pour MSF à Paris et en Île-de-France. "On se place sur un lieu défini à l'avance à Paris, avec un médecin, une infirmière et un ou deux interprètes".

Alain le mdecin de MSF face  Sissoko un Malien de 31 ans Crdit  InfoMigrantsAprès avoir été installée au métro Jaurès, dans le nord de Paris, puis à proximité du camp du Millénaire – désormais disparu -, et à Porte de la Chapelle ces dernières semaines, elle s’arrête aujourd’hui à la Porte de la Villette, à quelques pas du périphérique. "C’est la première fois qu’on vient ici…", continue Caroline Douay. "On nous a prévenus qu’il y a avait un campement ici où les gens étaient complètement livrés à eux-mêmes. Alors, on a décidé de s’installer là pour voir s'il y a des besoins, s’ils veulent voir un médecin".

Derrière le camion-clinique de MSF, de l’autre côté de la rue au milieu d’un rond-point, s’étale en effet un important campement de migrants. On y aperçoit plusieurs dizaines de tentes, installées sous le périphérique parisien. Les associations estiment qu’environ 300 personnes, majoritairement des Soudanais et des Érythréens, vivent là.

Problèmes de pieds, de mycoses, d'engelures

Ce jeudi matin, Rachid et Ali, les deux interprètes de MSF, ont traversé la rue pour aller à leur rencontre. Le premier parle l'arabe, le second le farsi. "On va simplement dire aux gens qu’ils peuvent venir nous voir s’ils ont un problème. C’est ce qu’on fait généralement le matin quand on arrive et que les autres installent la clinique", explique Rachid qui revient accompagné d’Ousmane, un Soudanais dont le pied en partie plâtré est particulièrement enflé.

Ousmane un Soudanais au pied cass  qui vit sous le priphrique de la Porte de la Villette Crdit  InfoMigrantsAprès un bref entretien devant sa tente, Ousmane a finalement accepté de les suivre pour se faire ausculter. "J’ai mal et je n’ai pas de chaussettes pour protéger mes doigts de pieds", explique le patient en arrivant devant la clinique. À l’instar d’Ousmane, la plupart des patients reçus à la clinique mobile se présentent avec des problèmes aux pieds. "Ils marchent beaucoup, ils ne changent pas de chaussettes, ils ont parfois des chaussures qui ne sont pas à leur pointure", explique le médecin. "Et puis, il y a le froid, l’humidité, et tout se complique… On a beaucoup de problèmes de mycoses, d’engelures..."

Hiver oblige, d’autres viennent aussi pour des problèmes de toux. "Ils sont souvent enrhumés ou ont des symptômes grippaux", précise à son tour Pilar, une infirmière à la retraite qui aide ponctuellement à la clinique MSF. "Je travaille sous la tente, qui est surtout une salle d’attente", sourit-elle en regardant les migrants se presser à l’intérieur autour du chauffage d’appoint. "J’aide le médecin ici. Quand je peux soigner les gens, je les soigne, quand les cas sont plus sérieux, là, je les adresse au docteur dans la caravane", explique-t-elle en examinant un patient.

La clinique est aussi un lieu d’écoute, précise Pilar. "Ici, les patients souffrent beaucoup de problèmes psychologiques". L’exil, la vie à la rue, rendent les personnes très vulnérables. "Beaucoup disent qu’ils sont fatigués par la vie", ajoute-t-elle. Jamal, un Afghan d’une vingtaine d’années fait partie de ceux-là. Venu en fin de matinée avec un de ses amis, il sort du cabinet du médecin, les yeux rougis de larmes. "Ça ne va pas, j’ai mal ici", dit-il en nous désignant sa tête. "Le médecin ne peut pas m’aider… Je suis venu en France, mais à quoi ça sert, personne ne peut m’aider. Je vis dehors depuis 2017. Je n’en peux plus", continue-t-il avant de s’éloigner. "Autant retourner en Afghanistan…" Il mime de se prendre une balle dans la tête. "Je me ferai tuer par les Taliban, mais c’est peut-être mieux comme ça. J’arrêtai enfin de me sentir épuisé".

Lieu médical, lieu d'écoute

Dehors, quelques migrants hésitent à rentrer malgré le froid. La clinique n’est pas connue, les visages de l'équipe de MSF pas encore familiers. La matinée est plutôt calme contrairement à l’après-midi, où l’afflux est plus important. Au total, 50 personnes seront reçues dans la journée. "Un chiffre qui se situe dans la moyenne haute", précise Charlotte Nouette-Delorme, chargée de la communication chez MSF.

Ali un des interprtes de MSF aide lquipe mdicale sous la tente Crdit  InfoMigrantsDans la clinique mobile, les médecins exercent différemment de leurs habitudes "puisque le public est différent". "On aura tendance par exemple à donner plus facilement des antibiotiques à nos patients à cause de leurs conditions de vie, du quotidien à la rue", explique le médecin qui accueille dans la caravane son 15e patient. Dans les camps, en effet, une égratignure peut s’infecter plus facilement, les microbes se transmettre plus rapidement, 

La clinique mobile n’est pas seulement un lieu médical, c’est aussi un lieu de vie, qui fait office de permanence sociale. On rassure, on cherche à dépanner. "Tu peux appeler une association ? Ce monsieur n’a pas de manteau, il faut lui en trouver un", entend-t-on parfois. "Si vous avez besoin de trouver à manger, il y a des lieux de distribution de nourriture, on peut vous écrire les adresses". "Vous n’avez pas de chaussettes propres ? Pas de problème, on va vous en donner".

Sissoko, le patient qui avait si mal à la hanche, repartira finalement le sourire aux lèvres. "Ça fait du bien d'être soigné et écouté, surtout quand on est seul, comme moi". Le migrant malien se rendra à la Porte de la Chapelle pour "manger un morceau", avant de marcher jusqu'à l'Hôtel-Dieu. "Je me dis que je vais enfin trouver une solution là-bas. On va soigner ma jambe et la douleur s'arrêtera", sourit-il en s'éloignant, la lettre du médecin de MSF serrée dans sa main. "Une fois que j'irai mieux, la vie dehors sera un peu moins dure pour moi. Je pourrais dormir. Dormir à nouveau sans me réveiller toutes les heures". 

Le campement de la Porte de la Villette non loin de la clinique mobile Crdit  InfoMigrants***

La clinique mobile de MSF est présente tous les jeudis, à proximité des campements. Mais son emplacement change régulièrement. Jeudi 24 janvier, la clinique mobile sera installée Porte de la Villette, à proximité du Darty, sur le rond-point Auguste Baron.


 

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