Le centre d'accueil pour réfugiés (CAR) est situé à Bobadela, en banlieue de Lisbonne. C'est là que sont dirigés les demandeurs d'asile arrivants au Portugal. Crédit : Maëva Poulet / InfoMigrants.
Le centre d'accueil pour réfugiés (CAR) est situé à Bobadela, en banlieue de Lisbonne. C'est là que sont dirigés les demandeurs d'asile arrivants au Portugal. Crédit : Maëva Poulet / InfoMigrants.

Face à sa démographie en déclin, et dans une volonté de se positionner comme un pays "humaniste", le Portugal ne rechigne pas à attirer de nouveaux arrivants sur son territoire. Pour cela, le pays participe activement aux programmes européens de réinstallation et se positionne de manière favorable à chaque demande de répartition de migrants sauvés en Méditerranée par des navires humanitaires. Mais il reçoit également un nombre croissant de demandes d’asiles "spontanées", déposées par des personnes arrivées par leurs propres moyens au Portugal. Pour eux, le parcours est souvent plus compliqué. InfoMigrants est allé à leur rencontre, dans le centre d’accueil de Bobadela, en banlieue de Lisbonne.

À l’entrée du centre ce mardi matin-là, la salle d’attente s’est déjà bien remplie. Une vingtaine de personnes attend debout près de la porte d’entrée, un document à la main. D’autres, assises sur des chaises disposées le long des murs, pianotent sur leurs téléphones ou discutent entre eux. Un brouhaha mêlant du portugais, du français ou encore de l’espagnol résonne dans la petite pièce.

Ce centre d’accueil pour réfugiés (CAR) se situe à Bobadela, une ville en banlieue de Lisbonne. Géré par le Conseil portugais pour les réfugiés (CPR), une ONG partenaire de l'Agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR) au Portugal, le centre a été construit en 2006 avec l’objectif de proposer un hébergement provisoire aux demandeurs d’asile arrivants au Portugal et de les accompagner administrativement.

À l’origine, le CAR avait été pensé pour moins de 100 personnes. En 2006, 72 personnes en avaient ainsi bénéficié.

Le CAR de Bobadela en banlieue de Lisbonne Crdit  Mava Poulet  InfoMigrantsPlus de 30 nationalités différentes

Mais depuis, les chiffres ont augmenté et le Conseil doit s’organiser autrement. En 2017, le Portugal a enregistré 1 750 demandes d’asile contre 160 en 2008. “À l’échelle du Portugal, c’est donc beaucoup !”, souligne Tito Matos, le directeur du centre.

“Le CAR est la seule structure qui est chargée de recevoir pour héberger et accompagner les demandeurs d’asile 'spontanés'. Autrement dit, toutes les personnes qui se présentent à un poste-frontière du Portugal pour y demander l’asile sont acheminées vers nous”, explique encore Tito Matos.

Par le terme de “demandeurs spontanés”, le CPR distingue donc les migrants arrivés par leurs propres moyens sur le territoire de ceux bénéficiant d’accords européens de "relocalisation" depuis d’autres pays de l’Union européenne (UE), de "réinstallation" à partir de pays hors-UE, ou de "répartition" - ce qui concerne notamment les personnes secourues par les navires humanitaires en Méditerranée.

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Sur ce seul mois de janvier 2019, le CAR suit plus de 500 demandeurs d’asile. Les infrastructures étant saturées, seules les familles et les personnes les plus vulnérables y sont logées. Les mineurs non-accompagnés sont eux dirigés vers le CACR, un centre du Conseil portugais pour les réfugiés qui leur est spécialement dédié. Pour les autres, souvent des hommes seuls, ils sont logés à l’extérieur, dans des hôtels. Mais ils doivent régulièrement se rendre au CAR où ils peuvent prendre rendez-vous avec les équipes du CPR, chargées de leur suivi administratif ou pour suivre des formations.

Si pour les personnes arrivants avec des programmes l’obtention d’un statut est souvent garanti, les "demandeurs spontanés" font eux face à de plus grandes difficultés.

Selon Tito Matos, le centre de Bobadela compte cette année dans ses effectifs plus de 30 pays d’origine différents parmi lesquels l’Angola, la Guinée, la République démocratique du Congo, la Gambie, l’Ukraine, le Pakistan mais aussi des pays d’Amérique latine comme le Venezuela.

Des formations au sein du CAR

Ce jour-là, Ives-Christian Njike Nya, originaire du Cameroun, est au CAR pour assister à une formation sur l’intégration professionnelle. En novembre dernier, il est arrivé au Portugal, grâce à un visa pour tourisme, en vue d’y demander l’asile. "Je me suis renseigné et j’ai cru comprendre que l’accompagnement des demandeurs d’asile était meilleur que dans d’autres pays européens", explique-t-il.

Il a directement été orienté vers le CAR, qui lui fournit une chambre d’hôtel, ses repas, et de l’aide dans ses démarches. Sa demande d’asile a déjà été déposée et Ives-Christian a désormais un titre de séjour de six mois, le temps de l’instruction de son dossier. Ce document lui permet de travailler. "Quand j’ai eu le titre, le CAR m’a proposé de venir faire une formation pour savoir comment trouver un travail", poursuit-il.

Ives-Christian Njike Nya originaire du Cameroun est arriv au Portugal en novembre dernier Crdit  Mava Poulet  InfoMigrantsDans la salle de formation, l’intervenante se présente en portugais, en anglais puis en français. Elle fait partie du Cabinet d’insertion professionnelle (GIP), un service gratuit installé dans les locaux du CAR. Ces séances sont justement là pour permettre aux nouveaux arrivants de "poser des questions" et d’apprendre à "connaître leurs droits au Portugal", souligne Filipa Silvestre, coordinatrice du GIP. "Nous voulons leur éviter de travailler illégalement que ce soit dans l’agriculture ou dans les petites entreprises".

"Je vais vous demander de vous présenter et d’expliquer quels sont les problèmes que vous avez rencontré au Portugal depuis votre arrivée", lance la formatrice à la quinzaine de participants présents ce jour-là, toujours en trois langues. Tour à tour, chacun se lève. Parmi les préoccupations régulièrement évoquées figurent la difficulté à apprendre la langue, à se déplacer faute de transports réguliers en banlieue de Lisbonne, et à comprendre le fonctionnement du marché du travail. "J’avais trouvé un emploi, mais au moment de faire le contrat, on m’a dit qu’il me manquait un document de sécurité sociale. Je pensais pourtant que j’avais tout ce qu’il fallait !", assure un jeune guinéen.

Le retour des “dublinés”

Le CAR reçoit aussi des "dublinés", qui ont reçu une obligation de revenir au Portugal. C’est le cas d’Ilda Kalenga, qui a quitté la RDC en 2014. Elle a d’abord passé plusieurs mois en Angola avant de prendre un avion pour le Portugal, d’où elle a poursuivi son voyage pour l’Allemagne.

Mais en déposant sa demande d’asile en Allemagne, Ilda s’est retrouvée confrontée à la réalité du règlement de Dublin. Celui-ci indique que le pays responsable de la demande d’asile d’un migrant est le premier État membre de l’Union européenne où ont été enregistrées ses empreintes digitales. Dans son cas, c’est le Portugal.

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"On m’a demandé de rentrer au Portugal, pour moi c’était terrible ! Je ne voulais pas vivre dans ce pays qui me semblait pauvre et que j'imaginais fait uniquement de petits villages", se souvient-elle. À son retour en octobre 2015, elle bénéficie d’un suivi médical intensif pour de graves problèmes de santé. "Je pensais arriver en 'prison', finalement je suis reconnaissante de la prise charge que j’ai eu à ce moment-là", souffle Ilda.

Ilda Kalenga a quitt la RDC en 2014 Crdit  Mava Poulet  InfoMigrantsGrâce à l’aide du CAR, elle a trouvé un emploi dans une société de nettoyage. Aujourd’hui, elle est autonome et habite une petite maison de la banlieue de Lisbonne qu’elle partage avec d’autres locataires. "Je n’avais pas choisi ce pays mais maintenant je ne me vois pas ailleurs", poursuit la cinquantenaire. Reste qu’elle n’a toujours pas reçu de titre stable et enchaîne les autorisations de séjour de six mois.

Au CAR ce mardi, elle a ramené des vêtements en tissus traditionnels africains. Avec l’aide de Filipa Silvestre et du GIP, elle s’est inscrite à une formation pour faire valoir ses connaissances en couture, une activité qu’elle exerçait en RDC. Avec un objectif en tête : "ouvrir un atelier à Lisbonne".

Beaucoup "n’obtiendront pas le titre de réfugiés"

Outre ce soutien à l’insertion et l’accompagnement sur le plan médical et administratif, le CAR propose également des cours de portugais plusieurs fois par semaine.

Mais ces aides ne signifient pas qu’obtenir une protection internationale est plus facile au Portugal. Selon Tito Matos, beaucoup de personnes accompagnées par le CAR en ce moment n’en n'obtiendront pas. Elles pourront voir leur demande être refusée ou recevront, comme Ilda, des titres de séjour provisoire renouvelables en attendant une décision.

En 2017, le pays a rejeté 64% des demandes d’asile déposées sur son territoire, avec seulement 500 statuts délivrés - en majorité des titres de "protection subsidiaire". Les procédures pouvant être longues, 476 demandes étaient encore en attente.

En juin dernier dans la presse portugaise, Teresa Tito de Morais, présidente du Conseil portugais pour les réfugiés, affirmait ne pas être surprise par ces chiffres. D’après elle, la plupart des requêtes sont déposées par des "demandeurs spontanés" et ne réunissent pas les conditions exigées par la Convention de Genève, qui définit les modalités selon lesquelles un État doit accorder le statut de réfugié.

 

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