Aïcha, demandeuse d'asile ivoirienne à Marseille. Crédit : InfoMigrants / Dana Alboz
Aïcha, demandeuse d'asile ivoirienne à Marseille. Crédit : InfoMigrants / Dana Alboz

Arrivée à Marseille dans le sud de la France il y a 18 mois, Aïcha, une demandeuse d’asile de 29 ans, a parcouru des milliers de kilomètres seule pour fuir des violences conjugales et de graves menaces en Côte d’Ivoire. Cette mère célibataire de quatre enfants rêve aujourd’hui de monter une association de défense des droits des femmes. InfoMigrants l’a rencontrée dans le squat St-Just à Marseille où elle est bénévole.

"Je suis partie de Côte d’Ivoire car j’étais menacée pour avoir défendu le droit des femmes après avoir moi-même subi des violences pendant des années. J’ai été mariée de force à 13 ans à un homme qui avait trois fois mon âge. J’étais sa troisième femme et il me battait. Il fallait que je change de vie, mais la décision a été extrêmement difficile car je n’étais pas seule, j’avais à l’époque trois jeunes enfants.

J’ai divorcé malgré la peur. Après cette séparation, j’ai commencé à regrouper des femmes pour les sensibiliser à la condition féminine. Puis j’ai aussi aidé des jeunes filles à fuir des mariages forcés. Le mari de l’une d’entre elles est venu trouver le chef de mon village pour me dénoncer. À partir de là, tout a dérapé. On a commencé à me lancer des cailloux dans la rue, les gens m'insultaient, ils me menaçaient ainsi que mes enfants. Un jour, j’ai même été tabassée par des inconnus. Ils m’ont déshabillée, j’étais totalement nue, ils ont filmé la scène. Ils ont dit qu’ils allaient diffuser la vidéo puis me découper en morceaux et m’enterrer dans la forêt. C’en était trop alors je suis partie, je voulais aller le plus loin possible. J’ai laissé mon fils à ma mère, c’est une femme très forte. Et j’ai fui avec mes deux filles.

Il faisait si froid dans le désert qu’on creusait des trous pour dormir dedans

Je suis allée à Abidjan car, là-bas, je connaissais une amie d’enfance de mon village. Elle ne pouvait pas m’héberger car c’était trop dangereux pour elle. Mais je l’ai suppliée de garder mes filles et elle a accepté. J’ai quitté la ville, personne ne pouvait m’aider. J’ai traversé la frontière pour aller au Burkina, puis de là, je suis allée travailler au Mali pour me faire un peu d’argent comme femme de ménage. On m’a proposé un mariage arrangé avec un Malien qui travaillait en Libye. Je suis repassée brièvement en Côte d’Ivoire pour donner de l’argent pour mes filles et mon fils puis je suis partie vers la Libye.

Une fois à Agadez [au Niger, ndlr], cela a pris environ trois semaines pour planifier mon voyage. J’ai passé neuf jours dans le désert du Ténéré, sans voir un village ni une personne autre que ceux avec qui je voyageais. Nous étions 24 personnes dans deux pickups. Il faisait si froid la nuit dans le désert qu’on creusait des trous dans le sable pour s’abriter et essayer de dormir dedans. J’avais terriblement peur d’être battue ou violée. Mais j’ai finalement réussi à atteindre la Libye.

J’ai donc accepté le mariage avec le Malien car j’ai commencé à avoir très peur en découvrant la situation en Libye, je me suis dit que ça pouvait me protéger. C’était un homme assez gentil, il ne m’a pas maltraitée. Un jour, il est parti travailler et n’est pas revenu pendant une semaine. Pendant ce temps, j’ai commencé à être très malade. Les personnes avec qui nous vivions en collocation avaient peur que je meurs, comme nous étions tous illégaux, ils ne voulaient pas avoir d’ennuis si jamais je mourais, il ne savait plus quoi faire. Alors ils ont payé un passeur pour moi et m’ont mise sur un petit bateau pneumatique pour l’Europe. C’était en mai 2017.

Quand je pense à mon parcours, je me dis que je suis morte et que tout ceci est un rêve

La traversée a été terrible. C’était la panique sur le bateau, on était à peu près 140, on prenait l’eau, les gens étaient dans tous les sens. J’ai même été écrasée sous plusieurs hommes, ils me marchaient dessus. J’ai cru que j’allais mourir car mon visage était sous l’eau, j’ai commencé à réciter mes prières. Jusqu’à ce qu’un passager me voit et me tire de là. Peu après, la bateau Aquarius nous a secourus. On est arrivés en Italie.

Encore aujourd’hui, je n’arrive pas à croire que je suis en vie. Je repense à tout cela, et je me dit que je suis morte et qu’en fait tout ceci n’est qu’un rêve. Je tremble encore quand j’y pense.

À mon arrivée en Italie, on m’a ausculté et j’ai appris que j’étais enceinte. C’est pour cela que j’étais malade tout ce temps. L’accueil et les conditions de vie étaient horribles là-bas. On n’était pas libre, je ne pouvais pas imaginer rester en Italie. Et j’avais fait trop de chemin pour reculer alors j’ai continué ma route. J’ai attendu qu’on me verse un peu d’argent, puis j’ai pris un train : Naples, Rome, Milan et Vintimille. J’ai donné 200 euros à un passeur pour venir en France mais il m’a pris mon argent et n’a rien fait. Il m’a laissé là. Sans argent en poche, je suis quand même allée à la gare. J’ai décidé de bien m’habiller, de mettre de belles lunettes de soleil, j’étais assise bien droite, jambes croisées, je faisais semblant de lire des choses sur mon téléphone qui ne marchait plus, juste pour me faire passer pour ‘madame tout le monde’. Ça a marché, personne ne m’a contrôlée !

Je veux dire aux femmes qu’elles n’ont pas besoin d’un homme pour s’en sortir

Je suis arrivée à Cannes, sans argent, je ne savais pas où j’étais, j’ai cru devenir folle. Un gentil monsieur m’a donné 5 euros et m’a conseillé de ne pas rester là. J’ai regardé une carte : hors de question d’aller à Paris, il y a bien trop de monde, bien trop de migrants comme moi. J’ai vu Marseille et c’est comme ça, par hasard, que je suis arrivée ici. C’était en juillet 2017. J’ai appelé le 115 et j’ai commencé à avoir une prise en charge. J’ai accouché ici. Maintenant je suis en CADA avec mon bébé.

J’ai fait une demande d’asile, j’ai eu un premier entretien. Depuis dix mois, je n’ai plus aucune nouvelles. Malgré cela, je pense qu’on est bien accueillis en France. Je suis heureuse ici, mon bébé peut grandir sereinement. J’ai décidé d’aider les gens du squat comme on m’a aidé, moi. Donc je suis bénévole, j’aide à ranger et à maintenir le squat St-Just à Marseille. Il y a plein de femmes ici, je peux les conseiller, les aider, les écouter.

Environ 250 personnes dont plusieurs femmes enceintes et mres isoles vivent dans le Squat St-Just  Marseille o Acha est bnvole Crdit  InfoMigrants  Anne-Diandra LouarnLe plus dur pour moi aujourd’hui, c’est d’être séparée de mes autres enfants. Tout ce que je veux, c’est les retrouver. Mais mon ex-mari ivoirien, par vengeance, a récupéré mes filles. Mon aînée a 11 ans, elle sera bientôt une jeune fille. J’ai si peur pour elle, qu’elle vive la même chose que moi. Je ne sais pas comment l’empêcher.

Mon combat, c’est de continuer à sensibiliser les femmes, comme je le faisais en Côte d’Ivoire. Je veux dire aux femmes de ne pas se laisser faire, d’être forte. Elles peuvent s’en sortir sans un homme. Ça me fait mal au cœur de voir des femmes, immigrées, même ici en France, qui n’ont même pas de carte bleue à elles, aucune indépendance... 

Si j’arrive à avoir mes papiers, j’aimerais monter une association d’aide aux femmes. Et mon plus grand rêve est d’être réunie avec mes enfants que j’aime tant."

 

Et aussi