Le centre d'accueil de Macurano accueille 18 demandeurs d’asile. Tous sont en attente de papiers. Crédit : Patricia Blettery
Le centre d'accueil de Macurano accueille 18 demandeurs d’asile. Tous sont en attente de papiers. Crédit : Patricia Blettery

Alors qu’une nouvelle loi italienne anti-immigration votée en novembre 2018 remet directement en cause le fonctionnement du système d’accueil des migrants, les centres d'hébergement continuent à tendre la main aux migrants. Reportage dans plusieurs villages du sud de l’Italie.

Trois grandes maisons blanches et roses bordées de champs d’oliviers composent le centre d'accueil de Macurano, dans la région des Pouilles, au sud de l'Italie. C'est là que sont orientés les demandeurs d'asile une fois passés par les centres d'identification. Certains centre d'accueils, comme celui de Macurano sont gérés par les municipalités (aussi appelés SPRAR : Centre pour demandeurs d'asile et de réfugiés ), d'autres par la préfecture (les CAS : Centre d’accueil extraordinaire). 

Une vingtaine de jeunes hommes, demandeurs d'asile vivent actuellement à Macurano. Antonio, arrivé en février 2016, vient de Côte d’Ivoire. Il est passé par l’Algérie puis la Libye avant d'arriver en Italie. Il a trouvé un emploi dans un centre équestre et subvient désormais à ses besoins. Sa fierté ? Que ceux qui l’accueillent lui aient déjà donné un prénom italien. En attendant ses papiers, il souhaite continuer ses études de droit.

Stefania Russo gre le centre de Macurano Antonio jeune Ivoirien y vit depuis 18 mois Crdit  Patricia BletteryStefania Russo, la propriétaire des lieux et gestionnaire du centre, l’aide dans ses démarches. Grâce à elle, les résidents ont aussi réussi à trouver un travail dans les villages alentours. Certains ramassent des olives dans les champs, d’autres ont un emploi de maçon, de jardinier, ou encore de serveur. Les Italiens des alentours se sont habitués à leur présence et n’hésitent pas à leur confier de petits travaux. 

Stephania Russo a commencé en tant qu’enseignante d’italien dans des structures d’aide aux migrants. Pour elle, comme pour d’autres diplômés de cette région vieillissante de l’Italie, cette activité est une opportunité. Elle lui a permis de ne pas quitter la région et de faire valoir ses compétences. Comme d'autres, elle a répondu à un appel d’offres de la préfecture de Lecce pour transformer sa propriété en structure d’accueil pour migrants. De nombreux petits hôtels en perte de vitesse ont choisi cette option pour relancer leur activité. 

 Après validation de son dossier par la préfecture, chaque centre d’accueil perçoit une allocation du ministère de l'Intérieur (35 euros par personne et par jour). 

La présence des migrants est un boost pour l’économie de la région. Pour Franco Chiarello, professeur de sociologie à l’Université de Bari, la région souffre d’absence d’emplois et d’un vieillissement de la population préoccupant : "A la fin des années 1950 et dans les années 1960, il y a eu de grandes migrations vers la France, l’Allemagne, la Suisse surtout. Mais également vers le triangle industriel de Gênes-Milan-Turin. Le sud de l’Italie a commencé à se spécialiser dans le textile. Il y avait presque le plein emploi. Mais les capitaux sont partis en Asie. Et les jeunes sont à nouveau repartis soit au nord de l’Italie, soit à l’étranger. Nous avons aujourd'hui dans le Sud de l’Italie la population la plus vieille du pays alors que par le passé, c’était la plus jeune".

L’insertion pas à pas

Une fois en centre d'accueil, les réfugiés sont accompagnés dans leurs démarches administratives. Ils sont aidés dans l'apprentissage de la langue, dans la recherche d'un emploi. 

A Patu (Lecce), un village de 1700 habitants, l’association culturelle Arci Puglia donne la possibilité aux étrangers de suivre des cours d’italien. "Petit à petit, j’ai appris à parler. Et aujourd’hui, je me sens intégré. Je me sens bien. J’arrive à communiquer avec mes amis italiens. C’est donc un grand avantage pour moi d’avoir pu bénéficier de cours ", explique Alfred Obou, Ivoirien de 22 ans, arrivé en Italie il y a 3 ans. 

Parmi les élèves, une maman allaite son jeune enfant. Ce matin, les exercices de langue semblent plus faciles que le quotidien des résidents du centre. Depuis plusieurs jours, il n’y a pas d’eau chaude dans leur logement et il commence à faire froid, se plaignent-ils. Ils n’ont pas non plus perçu leur argent de poche. Simona Maggio, l’enseignante, et interlocutrice principale du groupe de jeunes tente de les rassurer avant le début du cours.  La tension est palpable. 


A Pat le cours ditalien a lieu tous les jours de 9h30  12h30 Crdit  Patricia BletteryDeux fois par semaine, le cours commence par un point sur l’actualité. Et pour cause. "Le matin, ils achètent le journal, ils regardent la télévision et sont souvent démunis face aux nouvelles mesures du gouvernement. Le décret-loi contre l'immigration et l'insécurité vient tout juste d’être voté. Ils savent qu’ils sont désignés par le gouvernement comme une des causes des problèmes de l’Italie. Tout cela est extrêmement anxiogène. Ils ne savent pas ce qu’ils vont devenir", nous explique Rosanna Cacciatore, la responsable. 

En effet, beaucoup de jeunes présents ce matin là ont un visa humanitaire d’une durée de deux ans, mais ce statut va être supprimé dans le cadre de la nouvelle loi. Ils risquent donc de se retrouver sans statut légal, donc sans accompagnement possible.

>> À relire : "En Italie, des migrants hébergés en centre d'accueil jetés à la rue après le 'décret Salvini'"

La politique migratoire en Italie devrait considérablement se durcir avec l’adoption de ce cette loi chère au ministre de l’Intérieur Matteo Salvini. Le texte prévoit, entre autres, de réduire les durées de séjour des demandeurs d’asile en Italie et d’expulser les migrants plus rapidement.

Le texte remplace en particulier les permis de séjour humanitaires, actuellement octroyés à 25% des demandeurs d'asile et d'une durée de deux ans, par divers autres permis, comme "protection spéciale", d'une durée d'un an, ou "catastrophe naturelle dans le pays d'origine", d'une durée de six mois. Le texte redessine aussi la carte du système d'accueil des demandeurs d'asile. Ces derniers seront regroupés dans de grands centres par mesures d'économies.

Accompagner en allant au-delà de l'assistance administrative et des cours de langue

A Andrano, l’ONG GUS, Groupe de solidarité humaine, mène un projet similaire à celui de Arci Puglia avec une attention particulière à l’accès aux soins. "Nous avons affaire à des personnes particulièrement vulnérables, qui ont tout quitté et qui ont failli périr lors de leur voyage. Quand ils ont besoin de consulter des médecins, nous essayons de faciliter leurs démarches et de les accompagner. C’est la municipalité qui a souhaité être partie prenante de l’accueil aux migrants afin de ne pas favoriser la création de structures privées qui pourraient tirer profit de l’aide à ces populations défavorisées", explique Paola de Paolis, chargée des affaires sociales à la mairie d’Andrano.

Un peu plus loin, à Bari, l’association Solidaria organise à l'automne, un événement citoyen "Tavolata senza frontiere" (Table sans frontières) afin de promouvoir l'accueil des migrants. Italiens et étrangers se retrouvent autour d’un repas pour faire connaissance. "Nous savons ce que c’est de repartir de zéro, de tout découvrir, de ne pas comprendre les habitudes des gens quand on débarque dans un pays", explique au cours du repas un retraité italien. Comme de nombreux habitants de la région, il a dû lui aussi quitter son pays pour s’exiler en France dans les années 70.  Pour lui, l’histoire qui s’écrit sur cette terre n’est pas vraiment nouvelle. De nombreuses civilisations au cours des siècles ont élu domicile là comme les Grecs, les Romains, les Sarrasins, les Français,  les Espagnols, ou plus récemment les Albanais.

Mario De Paolis le professeur de vannerie avec un de ses lves  Lecce Crdit  Patricia BletteryCes rencontres avec la population locale, sa culture, ses traditions sont une des priorités de l’Arci (Association récréative et culturelle italienne) de la région des Pouilles, une ONG italienne qui milite depuis une quinzaine d’années pour l’accueil et l’intégration des migrants. "Changer de repères, de vie et s’intégrer ne va pas de soi", explique Umberto Cataldo,  responsable des formations. L’idée de ces formations, ce n’est pas d’imposer la culture du sud de l’Italie. Mais de faire prendre conscience à ces personnes qu’ils ont des compétences qui peuvent être valorisées sur notre territoire. 

A Lecce, des ateliers de céramique et de vannerie donnent lieu à un échange de savoir-faire. "Le tressage résume bien ce que nous avons à faire avec ces nouveaux arrivants venus du Pakistan, d’Afghanistan, de Gambie, du Mali, de Guinée-Conakry, résume le professeur de vannerie. Nous mêlons des matériaux différents, des couleurs différentes. Les fibres de roseaux et d’oliviers s’entremêlent, se rencontrent, tout comme les cultures. C’est une technique ancestrale , où chacun peut apporter ses compétences tout en se mélangeant aux autres" Paniers, couffins, nasses sont ensuite vendus sur les marchés des environs et contribuent à mettre en valeur l’artisanat local.


 

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