REUTERS/Hani Amara/File Photo | Des migrants sont repérés dans un canot pneumatique et secourus par les gardes-côtes libyens dans la mer Méditerranée au large de la Libye, le 15 janvier 2018.
REUTERS/Hani Amara/File Photo | Des migrants sont repérés dans un canot pneumatique et secourus par les gardes-côtes libyens dans la mer Méditerranée au large de la Libye, le 15 janvier 2018.

De nombreux lecteurs questionnent la rédaction d’InfoMigrants sur la sécurité des traversées en mer Méditerranée. Une interrogation revient souvent : pourquoi les migrants, notamment les femmes et les enfants, tentent la traversée sans gilets de sauvetage ? La rédaction fait le point.

"Pourquoi les migrants montent sur les canots sans gilets de sauvetage ?", "Pourquoi prendre autant de risques sans gilets ?", "Combien coûte un gilet pour ne pas en prendre un avant de partir avec des enfants ?". Voici en substance quelques messages reçus par InfoMigrants au fil des reportages et témoignages publiés sur le site.

En effet, la grande majorité des migrants qui tentent de se rendre en Europe depuis les côtes libyennes ne portent pas de gilets de sauvetage. Cette absence de protection a été confirmée auprès d'InfoMigrants par les sauveteurs de l’Aquarius - le navire humanitaire qui portait secours aux migrants en détresse en Méditerranée jusqu’à la fin de l’année 2018.

>> À revoir, le long format : Ainsi sauvait l'Aquarius, 10 jours à bord du navire humanitaire en Méditerrannée

En deux ans de mission, entre 2016 et 2018, Anthony, un des membres de l’équipe de sauvetage de l’Aquarius, n’a jamais croisé de canot où tous les occupants étaient équipés d’un gilet de sauvetage. "Au contraire, c’est très rare. Au cours des dizaines de sauvetage auquel j'ai participé, je n’ai même jamais croisé d’enfants qui avaient été correctement sécurisés à bord", explique-t-il. Même son de cloche de la part de Iasonas, un autre sauveteur de l’Aquarius joint par InfoMigrants. "Au cours de mes missions, je n’ai jamais vu d’Africains subsahariens avec des gilets de sauvetage".

En haute mer, pourtant, en cas de naufrages, les noyades peuvent être très rapides, surtout sans bouée ni gilet. Une personne peut se noyer en une "quinzaine de minutes", précise Anthony. Voire en 30 secondes, quand on ne sait pas nager, précise l’ONG Sea Watch.

"Un ‘extra’ qui coûte cher"

Mais en Libye, un gilet de sauvetage se monnaye cher. Il se négocie en amont de la traversée dans le forfait négocié avec le passeur ou il peut être acheté individuellement. Dans les deux cas, "c’est un ‘extra’ qui coûte cher et beaucoup ne peuvent pas se le permettre financièrement", explique Maurice Stierl, l’un des fondateurs d’Alarm phone, une plateforme téléphonique qui réceptionne les appels de détresse en mer Méditerranée.

"Beaucoup de migrants n’ont donc pas les moyens d’assurer leur sécurité avant une traversée", ajoute-t-il. Généralement, les prix se monnayent entre 50 euros et 400 euros, à en croire les témoignages recueillis par InfoMigrants. "Ils varient en fonction de la qualité du gilet et du forfait négocié avec les trafiquants", précise Sissoko, un Malien survivant d’un naufrage en 2016.

"Moi, le passeur m’en a donné un parce que j’étais blessé. Mais je ne sais pas pourquoi il m’a aidé", explique-t-il. Aucun des 129 autres passagers, assis à côté de Sissoko, n’a eu de gilet. "Il n’a rien donné aux enfants. Mais de toute façon, le gilet était trop petit, alors je n’ai pas pu m’en servir", se rappelle-t-il.

"Demander un gilet, c’est prendre le risque de se faire frapper"

Dans les rues de Tripoli, aucun magasin ne met en vente des gilets de sauvetage – contrairement à Izmir, par exemple, point de départ de la Turquie vers la Grèce où de nombreux commerces profitent d’un juteux marché et exposent des gilets dans les devantures de leurs boutiques. "Là-bas [à Tripoli], en marchant dans la rue, impossible de trouver des gilets en vente", se rappelle Sissoko.

De nombreux migrants supplient donc les passeurs quelques minutes avant la traversée. Ils sont pris de panique en voyant les bateaux surchargés et en mauvaise état. "Souvent, les passeurs sur la plage frappent les migrants qui réclament des gilets de sauvetage. Je me rappelle que le jour du départ, un Ivoirien à côté de moi a vu que son canot était légèrement percé et que l’eau rentrait dedans. Il a demandé un gilet, il a dit qu'il ne partirait pas sans ça. Les Libyens l’ont fait descendre et l’ont tabassé."

"Ne pas attirer la marine libyenne", explique un passeur

D’autres migrants racontent que leurs gilets ont été confisqués au moment de monter sur les bateaux. "J’ai payé 300 dinars libyens [60 euros] à un passeur dans Tripoli pour pouvoir me procurer un gilet de sauvetage, mais on me l’a pris quand je suis arrivé sur la plage", confie un ami de Sissoko, un autre survivant de la traversée.

Selon un passeur basé à Tripoli, cité par un migrant, "un gilet de sauvetage [de couleur orange], ce n’est pas discret. Ça peut attirer la marine libyenne". De plus, "porter un gilet prend de la place. Or nous devons remplir au maximum les canots", a ajouté le trafiquant.

Désespérés, certains migrants cherchent à se confectionner eux-mêmes une protection. "Parfois, j’ai sorti de l’eau des personnes qui portaient des chambres à air de vélos ou de voiture autour de la taille…", explique Anthony, l’ancien sauveteur de l’Aquarius.

Des gilets jamais aux normes

Reste que même les gilets - qui ne sont pas confisqués - et qui sont utilisés lors des traversées sont particulièrement dangereux. Ils sont de très mauvaise qualité et ne sont presque jamais aux normes, expliquent les ONG. "J’ai vu des migrants porter des vieux gilets qu’on utilisait dans les années 1970 pour le canyoning ou la planche à voile", explique encore Anthony. "A la première vague, avec ces gilets, la personne finit sous l’eau".

Au total, plus de 2 250 personnes sont mortes en mer Méditerranée en 2018. Malgré les températures hivernales, les mauvaises conditions météo, des centaines de migrants continuent d’emprunter cette voie maritime pour tenter de rejoindre l’Europe.

 

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