Des milliers de migrants sont détenus en Libye dans des centres de détention officiels ou des prisons clandestines tenues par des milices. Crédit : Reuters
Des milliers de migrants sont détenus en Libye dans des centres de détention officiels ou des prisons clandestines tenues par des milices. Crédit : Reuters

Des milliers de migrants érythréens croupissent actuellement dans les centres de détention libyens. Peu de portes de sortie s’offrent à eux. Il leur est impossible de rentrer au pays, une dictature qu’ils ont fui, et il leur est impossible de sortir de Libye. Ils ne sont pas prioritaires pour les programmes de relocalisation dont les places sont déjà très rares et réservées aux plus vulnérables.

Depuis le mois d’août, Aman* croupit dans le centre d’Al-Zintan (ou Zintan) tenu par les autorités libyennes à 150 km au sud de Tripoli. Avec 600 autres migrants, il a été déplacé là suite aux combats meurtriers qui avaient secoué la capitale l'été dernier. "Nous étions dans le camp de Tarik al-Matar et l’ONU nous a déplacés ici, c’est horrible", confie-t-il via WhatsApp. "Déjà 9 personnes sont mortes, 7 Erythréens et deux Somaliens", affirme-t-il. La plupart serait mort de tuberculose.

>> À lire : Affrontements entre milices rivales à Tripoli : les migrants pris au piège dans les centres de détention

A Zintan, comme dans la plupart des centres de détention où sont entassés des milliers de migrants, les conditions de vie sont effroyables. "Nous sommes en train de mourir", affirme Aman, qui supplie l’ONU de leur venir en aide.

L’impasse des "relocalisations"

Selon lui, tous les Érythréens enfermés dans le centre de Zintan ont été "enregistrés" comme demandeurs d’asile par le Haut-commissariat pour les réfugiés (HCR). Dans tout autre pays que la Libye, cet enregistrement est synonyme de protection et de l’espoir d’une relocalisation. Pas en Libye. Depuis des mois, rien ne se passe pour Aman et les autres Érythréens de Zintan. "Nous ne recevons aucun soutien. Rien ne se passe", déplore le jeune homme.

Les personnes "enregistrées" par l’ONU sont reconnues comme demandeurs d’asile. Ils peuvent donc demander, en théorie, à bénéficier d’un programme de relocalisation vers un pays tiers (Europe** ou Canada***, Etats-Unis). Mais le chemin est compliqué voire impossible.

Les départs vers les pays d’accueil européens ou américains sont rares et se font au compte-goutte. D’après le HCR, 3 933 personnes ont pu bénéficier du programme de relocalisation vers 12 pays depuis le 1er septembre 2017 : une goutte d’eau lorsqu’on sait que 57 000 demandeurs d’asile (ceux comptabilisés par l’ONU) sont actuellement bloqués en Libye.

À titre d’exemple, entre le 5 février et le 11 février 2019, seules 13 personnes ont été "relocalisées" : 1 au Canada, 1 en France, 5 aux États-Unis, et 6 Royaume-Uni, selon les chiffres de l’ONU.

L’impossible "retour volontaire"

Les places disponibles sont donc rares et surtout, elles ciblent "en priorité les personnes les plus vulnérables", précise Paula Barrachina, la porte-parole du HCR en Libye, contactée par InfoMigrants. "Nous n’avons pas assez d’offres dans les pays d’accueil, alors nous priorisons les demandes. Les malades, les femmes et les enfants sont les premiers à sortir de Libye".

Les autres options qui s’offrent aux Erythréens pour sortir de l’enfer libyen sont quasi- inexistantes. Ils ne peuvent pas bénéficier du "retour volontaire" organisé par l’Organisation internationale des migrations (OIM), puisqu’ils ne peuvent pas – et ne veulent pas - rentrer chez eux, en Erythrée, sous le joug d’une dictature.

Ces derniers mois, d’autres migrants (Maliens, Ivoiriens….) ont en revanche pu sortir de l’enfer libyen par cette voie. Plus de 15 000 d’entre eux sont rentrés chez eux en 2018, selon les chiffres de l’OIM.

De rares "évacuations" possibles pour les plus fragiles

Les Érythréens pourraient-ils bénéficier du programme "d’évacuation" vers le Niger, chapeauté par l’ONU ? Oui, affirme Paula Barrachina. "Le but est de les sortir des prisons". Mais là encore, confesse-t-elle, les évacuations ne sont pas fréquentes et concernent en premier les publics les plus fragiles.

Depuis le mois de septembre 2017, près de 3 200 personnes enfermées en centres de détention ont été évacuées vers Niamey, affirme la porte-parole de l’ONU. "Parmi elles, il y avait environ 2 000 Erythréens, des enfants, des malades, des jeunes aussi". 

L’OIM estime à près de 700 000 le nombre de migrants présents dans le pays.

"Il faut plus de places dans les pays d’accueil"

Alors que faire de ces milliers de jeunes Erythréens, comme Aman, non prioritaires, en relative bonne santé, et qui croupissent dans les prisons libyennes depuis des mois ? Sont-ils condamnés à attendre indéfiniment une hypothétique relocalisation ? Paula Barrachina botte en touche. "Nous demandons plus de places aux pays d’accueil", répond-elle. "Nous savons que c’est très difficile pour toutes ces personnes".

En novembre 2018, le HCR appelait déjà dans un communiqué "tous les pays qui le peuvent à offrir des places de réinstallation supplémentaires".

Dans le centre de Zintan, où les équipes de l’ONU se rendent "régulièrement", la porte-parole de l’organisation internationale reconnaît que "les conditions de vie sont dures, et il est très compliqué d’avoir des médicaments". Paula Barrachina ne peut en revanche pas confirmer les neuf décès dont parle Aman. "Ce sont les autorités libyennes qui gèrent le centre", justifie-t-elle.

*Le nom a été changé

**Les autres pays d’accueil sont européens : la France, l’Italie, les Pays-Bas, l’Allemagne, la Norvège, la Suède, la Suisse, la Belgique, la Finlande, Malte, le Royaume-Uni.

**L’un des États les plus engagés dans le programme de relocalisation reste le Canada. Le pays s’est récemment félicité d’avoir accueilli jusqu’ici 150 victimes d'esclavage en Libye. Il devrait accueillir 750 autres personnes de Libye d’ici deux ans.


 

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