Deux hommes quittent le camp de Bira. Ils s'apprêtent à tenter le passage de la frontière Bosno-croate. Crédit : Claire Debuyser
Deux hommes quittent le camp de Bira. Ils s'apprêtent à tenter le passage de la frontière Bosno-croate. Crédit : Claire Debuyser

La Bosnie est depuis un an une étape incontournable sur la nouvelle route migratoire des Balkans. Les candidats à l’exil tentent de passer en Croatie, membre de l'Union européenne (UE), mais ils se heurtent souvent à la police qui les renvoie de force en Bosnie. Le petit État des Balkans, pays de transit, se transforme en cul-de-sac pour environ 5 000 personnes, bloquées aux portes de l’UE.

À Bihać, au nord-ouest de la Bosnie, de petits groupes de migrants prennent la route en fin de journée. Avec leurs gros sacs-à-dos et leurs sacs de couchage, ils vont tenter ce que tous ici appellent "le game", un jeu du chat et de la souris avec la police croate. Le but est de franchir la frontière entre la Bosnie et la Croatie à pied, en échappant aux patrouilles de police.

Haris, 23 ans, et son frère Salman, 16 ans, sont Pakistanais. Ils ont déjà tenté six fois de passer en Croatie. Des policiers les ont arrêtés et renvoyés en Bosnie à chaque fois. Pourtant, ce soir-là, ils espèrent que le mauvais temps jouera en leur faveur et qu’il y aura moins de contrôles. "On va prendre la route 217. Ensuite, on rejoindra une autre route, puis on pourra continuer vers l’Italie", explique Haris dans un bon anglais. Les deux frères veulent rejoindre Trieste, la ville italienne la plus proche, à environ 240 km de Bihać. "On va avoir besoin de toute la chance, de toutes les prières et de tous les vœux de réussite possibles pour réussir le voyage à travers la forêt", ajoute le jeune homme plein d’espoir.

Haris et son frère Salman, deux migrants pakistanais. Ils ont déjà essayé six fois de passer la frontière. Ils vont retenter leur chance ce soir-là. Crédit : Claire DebuyserIls ont quitté Peshawar, la grande ville de l’ouest du Pakistan, près de la frontière afghane, après le meurtre de leur père. Ce dernier faisait du commerce à Kaboul. Lors d’un de ses voyages, il s’est fait kidnapper par les Taliban qui réclamaient une rançon. "Notre famille a payé la rançon mais ils l’ont tué quand même, raconte Haris. Après ça, notre mère nous a dit de partir pour notre sécurité. On espère aller en Italie, puis en Espagne ou en France. On aimerait travailler et faire venir notre mère ensuite".

Pour réaliser ce rêve, les deux frères ont traversé l’Iran, la Turquie, la Grèce, l’Albanie et le Monténégro, avant d’arriver en Bosnie il y a six mois. Une situation nouvelle pour ce petit pays qui ne voyait auparavant transiter par son territoire qu’un faible nombre de migrants : 700 en 2017, contre 24 000 l’an dernier. Les Bosniens, qui ont connu la guerre dans les années 90, ont accueilli avec bienveillance ces réfugiés. Mais la situation s’enlise et la compassion laisse place à la lassitude. Les habitants de la région se sentent abandonnés par le gouvernement. Au début de l’hiver, les autorités locales ont fini par autoriser l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) à ouvrir des centres d’hébergement. Il y en a désormais quatre près de la frontière.

Camp surpeuplé

Située en périphérie de la ville de Bihać, l’ancienne usine de Bira accueille des familles, mais surtout des hommes seuls, originaires du Pakistan, d’Afghanistan, d’Iran, de Syrie ou du Maghreb. Des tensions éclatent régulièrement dans ce camp surpeuplé. Prévu pour 1 500 migrants à l’origine, ils sont près de 2 300 à y être actuellement hébergés selon l’OIM.

Ali y vit depuis quatre mois. Il partage un container avec cinq autres personnes. "Ici dans le camp, on ne fait que passer le temps. On ne pense qu’à l’endroit où on veut arriver", soupire le jeune homme. Lui aussi veut aller en Italie pour travailler. Et l’attente commence à peser sur son moral. "Je m’ennuie beaucoup dans le camp et je me sens parfois agressif à cause des conditions dans lesquelles on se trouve. Je n’aime pas n’avoir rien à faire. Je veux travailler, j’ai des plans pour mon futur. J’espère partir bientôt. Je ne veux plus vivre dans le camp", confie-t-il, assis sur son lit.

Violences policières

Après deux échecs, Ali compte bientôt retenter le passage de la frontière croate. Les mésaventures de certains de ses compagnons ne le découragent pas. Dans l’une des tentes où s’entasse une centaine de migrants, le jeune pakistanais désigne quatre hommes endormis, rentrés au camp le matin-même, épuisés. L’un d’entre eux a un bandage à la jambe gauche. "Hier, ils ont franchi la frontière. Ils avaient réussi, ils étaient en Croatie. Ils m’ont raconté qu’ils étaient en train de se reposer un peu. Ils étaient assis quand des chiens sont arrivés par derrière et les ont blessés. Ce sont les policiers croates qui ont lancé ces chiens sur eux", rapporte Ali. "Les policiers ont pris leurs couvertures, leurs manteaux, ainsi que leurs téléphones, et ils les ont cassés. Ils ne rendent jamais aux réfugiés leurs affaires, pas même leurs chaussures parfois".

Des ONG documentent ces violences policières, comme l’organisation "Are You Syrious", basée en Croatie, qui dispose de relais dans les pays européens traversés par les migrants. Pour sa présidente, Milena Zajovic, "la police casse les téléphones pour que les gens ne puissent pas filmer, pour détruire les preuves d’abus, et empêcher les gens de recommencer vu qu'ils utilisent les sites comme Google Maps pour pouvoir se diriger à travers la forêt".

Trois jeunes Pakistanais dans l'une des grandes tentes du camp de Bira, à Bihać. Crédit : Claire DebuyserD’après plusieurs témoignages recueillis par InfoMigrants, la police croate ne remet pas les migrants arrêtés aux policiers bosniens. Elle se contente de les renvoyer de l’autre côté de la frontière. C’est ce qui vient d’arriver à Hamza, qui a fui le Pakistan, et ses amis, de retour au camp de Bira : "Les policiers croates nous ont arrêtés il y a deux jours et ils ont cassé nos téléphones. Ils nous ont relâchés en Bosnie, mais on a dû marcher 15 km ce matin pour revenir au camp".

À une heure de route de Bihać, la petite commune de Velika Kladuša est l’autre point de passage privilégié des migrants. Dans un restaurant qui leur offre des repas gratuits, Mourad dévore le plat de pâtes devant lui. Le jeune homme de 24 ans vient d’Algérie. Lui et ses amis avaient déjà marché neuf jours en Croatie et atteint Rijeka, une ville proche de la Slovénie, quand ils se sont fait arrêter. "Les policiers ne nous ont rien donné à manger, se plaint Mourad. On a passé la nuit dans un fourgon. Il faisait froid, c’était impossible de dormir. Le lendemain, les policiers nous ont reconduit jusqu’à la frontière à Kladuša".

Haris et son frère Salman, pakistanais. Ils vont tenter pour la 7e fois "le game", le passage en Croatie à pied.  Crédit : Claire DebuyserPendant leur périple à travers la forêt et les montagnes, le petit groupe a aperçu deux ours. La région peut s’avérer dangereuse car elle abrite de nombreux animaux sauvages (ours, loups, lynx, etc.). Malgré toutes ces difficultés, Mourad ne compte pas renoncer : "On est obligés de passer. On a beaucoup marché pour arriver jusqu’ici ; c’est bientôt la fin. Chez nous, il n’y a pas de travail, pas d’aide, poursuit-il. Je veux me construire une vie, m’installer là où je trouverai le bonheur". Mourad espère rejoindre Paris, où il a de la famille.

Hausse des arrivées en Bosnie

Certains migrants qui ont fait une pause pendant l’hiver reprennent la route avec l’arrivée du printemps. Le nombre d’entrées illégales en Bosnie repart à la hausse : 700 arrivées de migrants au mois de janvier, 900 en février, et 341 lors de la première semaine de mars, selon le Service des Étrangers du pays. Des chiffres supérieurs à ceux de la même période l’année dernière.

Peter Van der Auweraert, le directeur de l’OIM en Bosnie-Herzégovine, redoute l’évolution de la situation dans les prochains mois : "S’il y a d’importantes arrivées dans le pays mais que les migrants ont plus de mal à passer en Croatie que l’an dernier, beaucoup de gens se retrouveront coincés en Bosnie, et on aura un problème car il n’y a pas de capacité d’hébergement supplémentaire. On retomberait alors dans la situation de l’été dernier, avec des gens qui dormaient dans les parcs".

 

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