Le bus scolaire incendié le 20 mars 2019 près de Milan. Crédit : Ansa / US Vigili Del Fuoco
Le bus scolaire incendié le 20 mars 2019 près de Milan. Crédit : Ansa / US Vigili Del Fuoco

L’Italien d’origine sénégalaise qui a pris en otage 51 enfants dans un bus scolaire avant de l’incendier a confié avoir prémédité son acte et n’avoir aucun regret. Les Italiens sont sous le choc mais tentent de ne pas céder aux discours anti-immigration.

Est-ce un accès de folie qui a conduit Ousseynou Sy à prendre en otage 51 adolescents mercredi 20 mars dans un bus scolaire près de Milan en Italie ? "J'entendais les voix des enfants [morts] en mer qui me disaient : ‘Fais quelque chose d'éclatant pour nous mais sans faire de mal aux enfants’", a déclaré ce chauffeur de 47 ans aux enquêteurs, a-t-on appris dans les médias locaux ces derniers jours. Une expertise psychiatrique a été demandée par son avocat.

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Ousseynou Sy a également confié qu’il voulait utiliser ses otages comme “boucliers humains” afin d’atteindre l’aéroport de Linate à proximité et de prendre dans la foulée un avion pour quitter le pays : "Je voulais aller sur la piste de l'aéroport avec les enfants que j'aurais utilisés comme un bouclier, et de là partir en avion pour l'Afrique de manière éclatante", a-t-il détaillé, ajoutant à plusieurs reprises qu’il ne voulait “faire de mal à personne”, selon le journal Corriere della Sera.

Il sera finalement arrêté dans sa course par les carabiniers italiens qui ont pu sortir in extremis les otages du véhicule incendié par ce chauffeur d’origine sénégalais ayant obtenu la nationalité italienne il y a 18 ans.

“Si c’était à refaire, je le referais. Cent fois”

La piste du “coup de folie” semble toutefois difficile à étayer, car Ousseynou Sy a prémédité son geste. Selon le quotidien Messagero, il aurait même fait une première tentative de prise d'otages deux jours avant les faits. C’est la saisie par l'Italie du navire humanitaire Mare Jonio, bloqué le 18 mars au large de l'île italienne de Lampedusa avec 48 migrants à bord, qui l’a poussé à passer à l’acte.

Ousseynou Sy n'a, en outre, exprimé aucun regret : "C'était une chose que je devais faire et que je referais. Cent fois. Pourquoi l'ai-je fait ? Pour envoyer un signal à l'Afrique. Les Africains doivent rester en Afrique", a-t-il expliqué en interrogatoire, exprimant également sa haine "des Blancs" qui ont "envahi et colonisé" l'Afrique, obligeant aujourd'hui les Africains à émigrer et "mourir en Méditerranée".

Le gouvernement réclame la déchéance de nationalité

Dans un contexte de fortes tensions autour de l'immigration - l’Italie a vu débarquer plus de 700 000 migrants sur ses côtes depuis 2013 - la population semble divisée en deux. D’un côté, les anti-immigration, gouvernement en tête, qui alimentent leurs discours en exploitant ce drame. De l’autre, les défenseurs de la cause des migrants, qui mettent en garde contre les amalgames et les discours haineux.

Vice-Premier ministre et chef de file du Mouvement Cinq Etoiles (M5S, antisystème) Luigi di Maio a estimé que le chauffeur était avant tout "un criminel". Il appelle toutefois à la déchéance de sa nationalité italienne. Il emboîte ainsi le pas au ministre de l’Intérieur Matteo Salvini (extrême droite) qui a fait adopter à l’automne un décret-loi "immigration et sécurité" permettant de retirer la nationalité italienne en cas de condamnation pour terrorisme. Le chauffeur a été inculpé pour "prise d'otages, massacre et incendie" avec la circonstance aggravante de "terrorisme".

À gauche cependant, le nouveau secrétaire général du Parti démocrate, Nicola Zingaretti, a fustigé le discours tenu par le gouvernement, relevant qu'il s'agissait de la première attaque "terroriste" depuis des années en Italie. Lui et plusieurs figures de défense des droits des migrants ont préféré faire la lumière sur les héros de cette histoire. Il réclament ainsi la naturalisation immédiate de Ramyun Égyptien de 14 ans, et Adam, un Marocain de 13 ans. Les jeunes otages ont réussi à donner l’alerte et à prévenir les secours à temps. Né en Italie, ils n’en ont pas la nationalité, le droit du sol n’existant pas dans la Péninsule.

"Baisser le ton me paraît fondamental"

Plus distancié, le ministre de l’Intérieur de précédent gouvernement, Marco Minniti, a, quant à lui, mis en garde contre toute récupération politique, à droite comme à gauche. Il a estimé jeudi qu’un "continuel bombardement médiatique [était] dangereux, car les mots ont un poids".

En février 2018, avant les élections qui ont mené au pouvoir la coalition populiste, un militant italien d'extrême droite, Luca Traini, avait tiré sur une dizaine d'Africains à Macerata (centre) pour venger le meurtre d'une jeune femme attribué à un dealer nigérian. Brenton Tarrant, qui vient d'être inculpé en Nouvelle-Zélande pour le massacre de 49 fidèles dans des mosquées de Christchurch, avait inscrit le nom de Luca Traini sur l'une des ses armes.

"Baisser le ton me paraît fondamental" a déclaré vendredi le procureur national anti-mafia Cafiero de Raho, à La Stampa. "N'oublions pas l'existence d'un fort extrémisme de droite qui se nourrit de haine raciale et d'un dangereux terrorisme anarco-insurrectionnel qui surfe sur les thèmes de l'immigration".

 

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