Le camp de Moria sur l’île grecque de Lesbos, janvier 2019. Crédit : Claire Paccalin
Le camp de Moria sur l’île grecque de Lesbos, janvier 2019. Crédit : Claire Paccalin

Dans le camp de Moria sur l’île de Lesbos, la situation est toujours plus déplorable. Malgré l’évacuation des personnes les plus vulnérables décidées par les autorités grecques fin 2018 au moins 5 000 personnes y vivent toujours.

La patience n’est pas seulement une vertu, elle est devenue une nécessité pour les résidents du camp de Moria à Lesbos. Les conteneurs et les tentes mouillées du camp semblent être devenus la norme pour les migrants bloqués en Grèce. Ces derniers passent la majeure partie de la journée à faire la queue pour obtenir des repas, des médicaments et régler des démarches administratives. Beaucoup ont appris le mot grec "perimene", attendre en français. 

"Toujours perimene", souffle un migrant camerounais. "Perimene à l’hôpital, perimene pour manger… combien de perimene ? Je passe ma vie à attendre depuis que je suis arrivé en Grèce", s’insurge-t-il.

La surpopulation provoque des tensions

Parfois, cette attente devient source de tension. Ce jour-là, une bagarre a d'ailleurs éclaté entre deux femmes afghanes, obligeant la sécurité du camp à intervenir pour les séparer. La cause de cette dispute : l’une aurait obtenu un rendez-vous administratif plus rapidement que l’autre. Les conflits de ce genre sont fréquents dans le camp de Moria.

"Aucune des personnes ici n’a quitté son pays avec l’intention de venir et de rester dans le camp. Ils sont donc tous très frustrés", explique le directeur du camp, Giannis Balbakakis. Cet ancien général de l’armée a fait le choix de reprendre le travail, après deux ans à la retraite, pour diriger le camp de la Moria. "Nous avons des tensions et des problèmes parce que [les migranrs] sont inquiets de ne pas savoir lorsqu’ils quitteront le camp", dit-il. 

Un résident du camp Moria à Lesbos fait la queue pour déposer les papiers d'identité nécessaires à demande l'asile. Crédit : Claire Paccalin, janvier 2019Lorsque la population du camp a atteint 9 000 personnes à la fin 2018, le gouvernement grec a décidé de déplacer les résidents considérés comme les plus vulnérables vers la Grèce continentale. Au moins 5 000 migrants vivent toujours à Moria, dont la capacité maximale est de 3 100 personnes.  

Si les migrants sont si nombreux à Moria, c’est parce que l’île de Lesbos, située à proximité des côtes grecques, est devenue un "hotspot" de l’Union européenne (UE). C’est sur cette île, que les premières demandes d’asiles sont enregistrées. Avant 2015, les migrants quittaient rapidement l'île. Désormais, la plupart d'entre eux doivent attendre sur place que leurs demandes d'asile soient traitées. Les démarches peuvent prendre des mois, parfois des années. 

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Ces mesures visent à décourager les passages illégaux de la Turquie vers les îles grecques et la présence de Frontex, l’agence de surveillance des frontières et des garde-côtes de l’UE, a été renforcée. Depuis, le nombre d’arrivées a chuté de 856 723 en 2015 à 32 497 en 2018.

"Je ne me sens pas en sécurité la nuit"  

Environ 60% des résidents du camp dorment dans des conteneurs et 40% dans des tentes. Les mineurs non-accompagnés vivent dans une zone clôturée, séparée des adultes. "Dans la journée, je me sens en sécurité", confie un Afghan de 17 ans. "Mais la nuit, les gens consomment de l'alcool et entrent dans notre zone". 

Deux jours plus tôt, un Afghan de 15 ans alcoolisé a provoqué un incendie dans une autre partie du camp. Les pompiers ont pu rapidement intervenir et personne n'a été blessé.

Un incendie à l'intérieur du camp Moria à Lesbos, en Grèce. Le directeur du camp a déclaré que le véhicule avait été allumé délibérément par un garçon afghan de 15 ans alcoolisé au moment des faits. Photo amateur, janvier 2019"Ici, c'est très dangereux. Lorsqu’une personne est alcoolisée, elle n'est plus elle-même et vous ne pouvez plus la contrôler. Tous les jours, il y avait des combats en Afghanistan, mais c'était mieux que le camp Moria, car ici je n’ai pas ma famille pour me protéger".

“Nous faisons de notre mieux” 

La section principale du camp est divisée en deux zones, l’une est réservée aux familles, l’autre aux hommes seuls. Le jour de notre visite, un Afghan tient à nous montrer le conteneur dans lequel il vit avec son épouse, ses trois enfants et six autres familles. À l’intérieur ils s’entassent dans le froid et l’humidité.

La zone du camp de la Moria réservée aux mineurs non accompagnés. Crédit : Claire Paccalin, janvier 2019Les coupures de courant régulières expliquent l’absence de lumière et de chauffage. Ce "lieu est inapproprié" pour que ses enfants et son bébé de quatre mois puissent y grandir, explique-t-il désespérément inquiet pour le bien-être de sa famille et ne sachant pas dans combien de temps leur demande d'asile sera traitée.

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Les résidents du camp viennent de plus de quarante pays différents. Tous répètent "Moria, No good" (Moria, c’est mauvais). Selon le directeur du camp, malgré les critiques, son équipe "fait de son mieux". "Nous sommes à l’aise avec nos consciences, nous effectuons un travail humanitaire", se défend Giannis Balbakakis. "J’encadre des gens qui travaillent ici pour 495 € par mois. Quiconque pense pouvoir faire le travail mieux que nous est le bienvenu".

Une femme afghane nourrit son bébé âgé de quatre mois, camp de Moria, à Lesbos.  Capture d'écran de la vidéo de Claire Paccalin, janvier 2019Selon Médecins sans frontières (MSF), qui gère deux cliniques sur l'île de Lesbos, l'Union européenne et le gouvernement grec ne s'acquittent pas de leurs responsabilités pour assurer le bien-être des demandeurs d'asile. "Trois ans après la signature de l'accord UE-Turquie, les conditions de vie difficiles dans les centres d'accueil en Grèce continuent de nuire gravement à la santé des migrants et des réfugiés", selon le chef de la mission MSF en Grèce, Tommaso Santo. 

MSF appelle les "autorités grecques et l'Union Européenne à évacuer immédiatement les personnes les plus vulnérables vers des logements convenables vers le continent et dans les autres États membres de l'UE".

 

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