Une famille de migrants arrivent en territoire autrichien, après avoir traversé le frontière avec la Slovénie, ce mardi 20 octobre 2015. Crédit : Reuters
Une famille de migrants arrivent en territoire autrichien, après avoir traversé le frontière avec la Slovénie, ce mardi 20 octobre 2015. Crédit : Reuters

Certains ont fui précipitamment, d'autres ont pris le temps de préparer leur trajet : que prennent les migrants quand ils quittent leur pays pour s'engager sur la route de l'exil ? Des photos, des objets d'une importante valeur sentimentale ? Ou se contentent-ils d'affaires pratiques : vêtements et argent ? InfoMigrants a posé la question à une dizaine d'entre eux.

Ceux qui sont partis précipitamment

Malik Diallo vient de Guinée-Conakry. Il vit dans un CAO  en région parisienne. Il est dubliné et attend de pouvoir déposer sa demande d'asile en France. 

"J’avais peur pour ma vie. Je suis parti très vite, en cachette. J’ai pris mon téléphone, trois chemises et deux pantalons. J’ai tout mis dans un sac et je suis parti. Je n’ai pas eu le temps de prendre autre chose. Je n’ai même pas pris de photos de ma femme, elle est restée au pays. J’aurais voulu prendre mon diplôme. Je regrette de l’avoir laissé. J’avais obtenu ma licence dans le domaine de la traduction. Je n'avais presque rien sinon... Ah si, un billet de 10 000 francs guinéens [1 euros]."

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Sissoko vient du Mali. Il a traversé la Libye puis la Méditerranée en 2016. Il vit dans un centre d'accueil en région parisienne. Il est dubliné et attend de pouvoir demander l'asile en France.

"Quand j’ai quitté mon pays, je n’avais qu’un sac à dos sur moi. J’avais mis dedans un pantalon, un manteau et du pain. Je n’ai rien pris comme photos ou comme documents administratifs, je n’ai pas eu le temps. Je regrette de ne pas avoir pris des documents qui allaient me servir pour mon dossier d’asile, comme le document qui explique que mon père a été tué par la rébellion. J'aurais voulu prendre des photos de mon père en habit militaire, ces photos auraient prouvé que les papiers concernant mon père ne sont pas des faux."

Sissoko  Paris le 12 fvrier 2019 Crdit  InfoMigrantsLandry vient du Cameroun. Il est en Tunisie depuis plusieurs mois et cherche à gagner l'Europe via la mer Méditerranée. 

"Je suis parti vite, je n’ai rien pris à part mon téléphone et ma carte bancaire. J’ai pu vider mon compte avant de m’enfuir. C’est en arrivant au Nigeria que je me suis acheté des vêtements de rechange et des affaires de toilette. De toute façon, quand vous vous apprêtez à traverser le désert, les passeurs vous demandent de ne rien garder sauf de l’eau. Si vous avez des choses de valeurs, des bijoux, des chaussures neuves, ils vous les prennent, ils vous dépouillent."

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Jacques est Congolais, c'est un ancien militaire proche du président Joseph Kabila. Il a quitté son pays du jour au lendemain. Après un passage dans le camp de Moria, en Grèce, Jacques est aujourd'hui en France où il a déposé une demande d'asile.

"Je suis parti précipitamment. J’ai traversé le fleuve Congo. Dans mon sac, j’ai mis un peu de pain et des cacahuètes. J’ai pris ma brosse à dents aussi. Je gardais mon téléphone dans ma poche. Je n’avais pas d’habits de rechange, je n’avais que ce que je portais sur moi le jour du départ. Je n’ai pas eu le temps de penser à autre chose. Je n’avais même pas d’argent liquide. C'est un ami qui m'a dépanné et a payé les pêcheurs qui m'ont fait sortir du pays [via le fleuve Congo]. Si je pouvais remonter le temps, j’aurais pris ma carte d’identité militaire, cela m’aurait aidé pour mon dossier de réfugié."

Jacques a pris en photo la pirogue sur laquelle il a quitt la RDC pour rejoindre Brazzaville Crdit  infoMigrants Ceux qui sont partis sans rien

Yonas est Érythréen. Après avoir fui son pays, il a traversé le Soudan et atteint la Libye. Depuis plusieurs années, Yonas est coincé dans le pays, enfermé dans des conditions terribles dans un centre de détention.

"Je n’ai rien pris. Je ne pouvais rien faire, rien prendre. Avoir un sac, même petit, vous rend suspect en Érythrée. J’ai pris mon portable et je me suis mis en route. Si vous paraissez suspect, les gens peuvent vous dénoncer. Vous devez être invisible si vous décidez de sortir du pays. Alors je n’ai pas pris de sac, pas d’eau, pas de nourriture. Traverser la frontière est très risqué, les militaires peuvent vous tuer."

Ceux qui ont eu le temps de faire leurs bagages

Farida est Syrienne. Elle vit aujourd'hui en Allemagne et a obtenu son statut de réfugié.

"J’ai pris ma clé de maison, même si ma maison à Hama [non loin de Homs] n’existe plus. Même si j’ai tout perdu, cette clé, c’est un lien avec mon pays. Quand j’étais en Syrie, je ne comprenais pas pourquoi les réfugiés palestiniens gardaient leurs clés avec eux, je pensais que c’était exagéré. Maintenant je les comprends."

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Sami est Syrien. Il vit aujourd'hui en Allemagne et a obtenu son statut de réfugié.

"J’ai pris le châle de ma mère. Elle a ri quand je lui ai demandé, et m’a dit que c’était pour les femmes. Elle ne savait pas que je voulais à travers ce bout de tissu l’avoir près de moi. Je la porte souvent cette écharpe. Même en été. Chaque fois que ma mère me manque, je le respire, et je pense à elle."

Sari avec lcharpe de sa mre Crdit  InfoMigrantsAfousatou est Ivoirienne. Elle a quitté son pays il y a une dizaine d'années. Elle vit aujourd'hui à Paris et exerce le métier de cuisinière.

"Je suis partie en avion directement de Côte d’Ivoire à Paris. Je n’ai pris qu’une valise cabine avec quelques vêtements et une trousse de toilettes. J’avais ma carte d’identité et mon passeport. J’ai pris quelques affaires de ma mère et de mes sœurs. Je regrette de ne pas avoir pris une cocotte que m’avait offerte ma grand-mère."

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Sylla Ibrahima Sory est Guinéen. Après avoir été arrêté en Algérie et expulsé vers le Niger, le jeune homme, fatigué, a choisi de rentrer dans son pays grâce au programme de retour volontaire de l'OIM. 

"Lorsque je suis parti, j’ai pris mon téléphone portable, un Androïd, et un gros sac rempli de vêtements. J’ai pris mon passeport et ma carte scolaire. J’avais beaucoup de vêtements. Sur la route, j’ai donné beaucoup de pantalons et de tee-shirts à des personnes qui n’avaient rien. Quand j’ai été à court d’argent, j’ai vendu quelques vêtements. J’avais aussi pris un petit carnet dans lequel j’ai noté tous les numéros de téléphone de mes proches. Je me disais que ça me serait utile si je perdais mon portable, ou si on me le volait."

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Christ vient du Congo-Brazzaville. Il a fui son pays en 2015 avant de rejoindre la Grèce et plus précisément, le camp de Moria. Le jeune homme, qui rêve depuis son enfance d'être basketteur professionnel, vit aujourd'hui à Thessalonique, il attend d'être régularisé. Christ a intégré le club de basket de l’Aris Salonique, un club grec très réputé.

"J’avais une petite valise et un sac à dos pour prendre l’avion et aller au Maroc puis en Turquie. A l’intérieur j’ai mis des affaires de sports, une paire de tennis et surtout mon ballon de basket. Je l’avais dégonflé mais je voulais le garder avec moi. J’avais aussi une photo que j’ai gardée avec moi, celle de Serge Ibaka [un basketteur professionnel né à Kinshasa, qui joue en NBA aujourd’hui, ndlr]. Je regrette de ne pas avoir pris la paire de basket avec laquelle j’ai débuté, c’était des chaussures taille 52, alors que je faisais du 47 à l’époque, les gens se moquaient de moi, mais c’était ma première paire pour jouer. Je n’ai rien gardé avec moi ensuite, à part la photo de Serge Ibaka. Le reste, je l’ai passé par-dessus bord quand j’ai traversé la mer Égée. Le canot prenait l’eau. Toutes les personnes à bord ont jeté leurs sacs pour alléger l’embarcation."

La photo de Serge Ibaka  droite que Christ a garde avec lui pendant son exil Crdit  InfoMigrantsAbdullah est Afghan. Il vivait en Iran depuis plusieurs années. Il a quitté le pays il y a 5 ans avant de prendre la route de l’Europe. Il vit en France depuis quelques semaines. Il est demandeur d’asile et dubliné.

"Je suis parti de Téhéran avec un sac à dos, et un seul vêtement de rechange. J’ai aussi pris des baskets et un blouson. J’ai pris des fruits secs : 

des amandes, des raisins secs et des dattes, ça dure plus longtemps et c'est énergisant. Pour payer mon taxi/passeur et ne pas me faire racketter, j’ai caché de l’argent dans mon boxer et dans ma ceinture."

 


 

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