Abdoulaye ( à gauche sur la photo) a 16 ans, il a tenté de se rendre en Europe il y a deux ans dans l'espoir de trouver du travail. © Julia Dumont
Abdoulaye ( à gauche sur la photo) a 16 ans, il a tenté de se rendre en Europe il y a deux ans dans l'espoir de trouver du travail. © Julia Dumont

En 2018, les mineurs non accompagnés en France étaient majoritairement originaires de Guinée, selon l’Ofpra. Beaucoup de ces adolescents choisissent de quitter leur pays dans l’espoir de trouver un travail en Europe et de soutenir financièrement leurs parents. InfoMigrants a rencontré leurs proches.

Oumou* se souvient bien de la nuit où son frère est parti. L’adolescent de 15 ans a quitté le domicile familial de Dubréka, à une soixantaine de kilomètres de Conakry, quelques mois après la mort de son père, en pleine nuit. Ses sœurs étaient endormies et sa mère était sortie. Avant de partir, il avait dérobé à sa mère l’argent de la vente de plusieurs terrains.

Il a contacté sa famille quelques jours plus tard alors qu’il se trouvait au Maroc. "Il m’a dit qu’il était parti pour chercher du travail et aider maman parce que notre père était décédé", raconte Oumou, âgée de 20 ans.

Dans cette famille modeste, la mort du père a bouleversé l’équilibre familial. La mère qui vendait des condiments n’arrivait plus à subvenir aux besoins de ses enfants. "C’est à ce moment-là que j’ai dû quitter l’école pour travailler dans la couture", se souvient la jeune Oumou.

Après six mois au Maroc, son frère a demandé à sa famille de lui envoyer de l’argent pour qu’il poursuive sa route vers l’Espagne. Pour financer sa traversée, la famille a dû vendre les derniers terrains que le père de famille leur avait laissés.

"Je préfère vivre dans la rue à Paris"

Le frère de Rouguiatou aussi est parti alors qu’il n’avait que 15 ans. Après la mort de leur père il y a une dizaine d’années, leur mère est allée travailler au village et Rouguiatou, alors âgée de 10 ans, est restée seule avec son frère et sa petite sœur. La fratrie a dû quitter l’école et commencer à vendre des légumes au marché pour survivre.

Un jour, son frère est parti sans rien dire à sa mère, ni à ses sœurs, le jeune homme vit aujourd’hui en France mais il a confié à sa sœur qu’il dormait à la rue. Pourtant, la jeune fille rêve à son tour de tenter la traversée de la Méditerranée. "Je préfère vivre dans la rue à Paris qu’ici parce qu’on a trop souffert", explique-t-elle.

Dans l’étude qu’elle a menée en 2018 avec ses étudiants de l’université Kofi Annan de Conakry sur les causes des départs des jeunes Guinéens vers l’Europe, Ester Botta Somparé, sociologue italo-guinéenne, a observé que "l’idée d’aider le père", voire d’endosser son rôle, était très importante pour les jeunes - même si dans une majorité de cas, le reste de la famille apporte un soutien financier à la mort du chef de famille. Oumou et Rouguiatou, elles, affirment que personne ne leur est venu en aide.

"Il existe aussi chez les jeunes Guinéens l’idée que l’on pourrait avoir un bon travail et faire des études en Europe alors qu’on ne peut pas le faire ici", avance de son côté Demba Cissé, l'un des étudiants du professeur Samparé, qui a participé à l’étude sur les causes des départs.

"Je voulais trouver du travail ou poursuivre mes études en Europe"

C’est ce qu’était parti chercher Abdoulaye avant de finalement revenir au pays. Le jeune homme de 16 ans n’avait que 14 ans quand il a décidé de quitter sa famille pour "trouver un travail ou poursuivre [ses] études en Europe". Élevé au sein d’une famille pauvre de Conakry, il pensait que ses parents ne pourraient pas lui payer des études.

"C’est un de mes frères qui est en Algérie qui a financé mon projet. Il m’a encouragé à partir et a payé plus de 2 000 euros pour que j’aille jusqu’en Libye", raconte le jeune homme au corps frêle et au visage enfantin.

Encore choqué par ce qu’il a vécu en Libye, l’adolescent assure aujourd’hui qu’il a abandonné tout projet de départ. Emprisonné pendant six mois, il a été contraint au travail forcé pendant plusieurs semaines. "Le matin, les hommes qui nous gardaient nous obligeaient à prendre de la drogue, du Tramadol. Ils nous disaient que c’était pour que l’on soit forts et que l’on travaille bien. Si tu refuses de travailler là-bas, on te tabasse", raconte Abdoulaye avec quelques difficultés d’élocution et les mains qui tremblent.

Le jeune a été rapatrié de Libye par l’OIM (Organisation internationale pour les migrations) en janvier 2018 mais n’a pas repris le chemin de l’école. Il se dit déçu par l’accompagnement de l’OIM qui ne l’aurait toujours pas recontacté après lui avoir promis un accès à une formation.

Dans son bureau de Conakry, Idrissa Somparé, gestionnaire de projet pour l’OIM en Guinée, se défend d'abandonner les jeunes. Il affirme qu’un certain nombre de jeunes sont difficiles à joindre car constamment en mouvement. Il explique aussi les retards et les failles des prises en charge par un financement insuffisant des retours volontaires.

"L’initiative conjointe de l’OIM et de l’Union européenne pour faciliter le retour des jeunes africains depuis la Libye a été lancée en 2017 avec un budget de 5 millions d’euros pour accompagner 2 000 personnes. En novembre 2017, nous avions déjà rapatrié 2 400 personnes […] En deux ans, nous avons fait rentrer 12 700 Guinéens".

"Les jeunes qui sont en Europe ne montrent jamais sur les réseaux sociaux les mauvais côtés de leur vie"

Pour Aboubacar Sidiki Camara, étudiant en sociologie qui a participé à l’étude sur les causes des départs dirigée par Ester Botta Somparé, les réseaux sociaux jouent un rôle prédominant. "Les jeunes qui sont en Europe ne montrent jamais les mauvais côtés de leur vie [sur Facebook] Et toutes les négociations pour les départs se font sur les réseaux sociaux", affirme-t-il.

Dans un pays où 60 % de la population est analphabète, l’étudiant estime aussi que les parents ne réalisent pas forcément les dangers d'un mauvais usage d’internet. "Les familles ne se rendent pas compte des ravages que les smartphones font dans la société", déplore-t-il.

C’est précisément en voyant une photo sur Facebook qu’Ousmane* et ses amis collégiens ont commencé à envisager de quitter Mamou, dans le centre de la Guinée, où ils sont scolarisés. "Au cours d’une soirée entre copains, on a trouvé la photo d’un garçon qui était en classe avec nous au primaire. Il était à Paris et s’était photographié avec la tour Eiffel. C’est en voyant cette photo que nous avons commencé à en parler", raconte l’adolescent aujourd’hui âgé de 15 ans.

Le groupe de copains avait décidé de partir à la suite d’une grève de professeurs de trois mois l’année dernière.

Totalement inconscient de la réalité du trajet, Ousmane avait économisé de l’argent de poche pendant plusieurs mois et avait rassemblé 400 000 francs guinéens (soit un petit peu moins de 40 euros), une somme loin de suffire à le mener à destination.

C’est aussi internet qui lui a montré la réalité du parcours migratoire."J’avais surtout peur des Arabes en Libye parce qu’ils torturent les gens et les amènent dans le désert", raconte-t-il en tripotant un ours en peluche usé. Un moment de silence dans la pièce. Ousmane se recroqueville dans son fauteuil, un sourire gêné aux lèvres. L’adolescent semble se rendre compte en parlant que sa place n’aurait jamais pu être là-bas.

* Les prénoms ont été changés

Ousmane 15 ans a planifi un dpart pour lEurope aprs avoir vu une photo dun ami prise  Paris  Julia Dumont
 

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