Le Mare Jonio est affrété par "Mediterranea Saving" | Photo: ANSA/IGOR PETYX
Le Mare Jonio est affrété par "Mediterranea Saving" | Photo: ANSA/IGOR PETYX

Dans une directive signée mardi, le ministre de l'Intérieur italien a demandé aux navires humanitaires, et plus particulièrement au bateau italien Mare Jonio, de respecter les directives des garde-côtes libyens. En clair, de débarquer les rescapés en Libye. Depuis la reprise des combats à Tripoli, Matteo Salvini craint une arrivée de "terroristes islamistes" qui pourraient, selon lui, être cachés parmi les migrants secourus en mer.

Le ministre italien de l'Intérieur, Matteo Salvini a signé mardi 16 avril une nouvelle directive contre les ONG secourant des migrants au large de la Libye, et plus particulièrement contre le navire italien Mare Jonio.

À travers cette circulaire, l’homme fort du gouvernement italien exhorte le navire humanitaire à "respecter les prérogatives de coordination des autorités étrangères légitimement" en charge des secours. Autrement dit, à respecter les ordres de Tripoli. Sur décision européenne, les garde-côtes libyens sont responsables depuis un an maintenant de la gestion des secours des migrants au large des côtes libyennes.

Matteo Salvini intime donc l’ordre au Mare Jonio et à tous les navires humanitaires d’obéir aux directives libyennes et de ramener les migrants secourus en Libye. Les ONG refusent de débarquer des rescapés dans un port qui n’est pas sûr pour les migrants.

En cas de non-respect de cette directive, Matteo Salvini a menacé de "sanctions". Mediterranea, l’association de militants de gauche qui affrète le Mare Jonio, a répondu via Twitter aux propos du ministère de l’Intérieur, en les balayant d’un revers de main. "Notre préoccupation principale est de contribuer à des vies humaines. Les directives données par un ministère unique sont notre dernière préoccupation".

Demander aux ONG de ramener les migrants en Libye "[serait] une incitation au crime", ajoute Mediterranea. "Si déjà auparavant, c'était un délit de ramener en Libye les personnes secourues, aujourd'hui avec la guerre en cours, c'est tout simplement criminel".

Crainte de voir des "terroristes islamistes" débarquer en Italie

Pour justifier sa nouvelle directive, Matteo Salvini brandit la menace terroriste. Il craint une nouvelle vague de réfugiés depuis la reprise des combats en Libye, avec la menace de voir débarquer sur le sol italien "des centaines de terroristes islamiques" cachés parmi les migrants. Selon lui, des terroristes emprisonnés dans les geôles libyennes pourraient profiter du chaos en Libye pour prendre la mer, et gagner l’Europe grâce aux bateaux humanitaires.

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Matteo Salvini demande ainsi aux ONG de ne plus demander à débarquer dans les ports italiens pour ne pas laisser entrer des terroristes. "L’infiltration terroriste islamiste n’est plus un risque, c’est devenu une certitude : il est par conséquent de mon devoir de réaffirmer qu’aucun accostage ne sera autorisé sur les côtes italiennes", a déclaré à la radio le ministre.

Mediterranea rappelle aussi que le rôle du Mare Jonio est humanitaire, pas policier. "La directive de Matteo Salvini dit que nous risquons d'encourager l'entrée de terroristes dangereux. Nous espérons que, une fois que les personnes débarquées dans le port le plus sûr, le gouvernement [italien] sera en mesure de mener toutes les enquêtes nécessaires pour garantir la sécurité du public", peut-on lire dans leur communiqué.

Les ports italiens sont déjà tous fermés aux navires humanitaires, et certains bateaux sont poursuivis pour aide à l’immigration illégale. Début août 2017, par exemple, la justice italienne a saisi le Juventa de l’ONG allemande Jugend Rettet, accusée de complicité avec les passeurs libyens mais qui clame depuis son innocence.

Crise institutionnelle en Italie

La directive de Matteo Salvini a fait grincer des dents au plus haut sommet de l’État, car elle a été envoyée à la marine italienne et aux garde-côtes italiens pour leur demander de "veiller" à ce que les navires humanitaires n’entrent pas les eaux italiennes. Des instructions qui ont déclenché l’ire du ministère de la Défense et du chef de l’état-major, peu habitués à recevoir des ordres de l’Intérieur.

"Ce n’est pas au ministère de l’Intérieur de Matteo Salvini de dicter le comportement de la Marine et des garde-côtes", explique Filippo Maraglia, membre du collectif Mediterranea, à InfoMigrants. "En Italie, cela est mal vécu, on parle d’ingérence".

En effet, selon l’agence de presse italienne qui cite des sources de l’état-major italien, la directive de Salvini a été reçue comme "une ingérence sans précédent dans l'histoire récente de la République […] Ce qui est arrivé est très grave et constitue une forme de pression indue contre le chef d'état-major de la Défense. Ces choses [ne] se produisent [pas] dans une démocratie. Nous répondons uniquement aux ordres du ministre de la Défense et au chef d'État, qui est le chef suprême des forces armées".

En mars, le Mare Jonio a secouru 49 migrants au large de la Libye, refusant d'attendre une vedette des garde-côtes libyens qui se trouvait dans les environs, et les a conduits vers l'île italienne de Lampedusa, où il a été placé sous séquestre dans le cadre d'une enquête pour aide à l'immigration clandestine. Une semaine plus tard, la justice a levé le séquestre et le bateau a pu repartir au large de la Libye.

 

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