Photo d'un sauvetage par l'équipage de l'Aquarius en 2016. Crédit : Pauline Bandelier
Photo d'un sauvetage par l'équipage de l'Aquarius en 2016. Crédit : Pauline Bandelier

Pauline Bandelier, journaliste indépendante, a passé trois mois en 2016 à bord de l’Aquarius, le navire humanitaire de l’ONG SOS Méditerranée. Elle a recueilli une trentaine de témoignages et a suivi plusieurs exilés pendant des années à leur arrivée en Europe. Leurs parcours fait aujourd’hui l’objet d’un ouvrage intitulé “Paroles de migrants”.

L’Aquarius a pris la mer pour la première fois en février 2016. La journaliste Pauline Bandelier se trouvait à bord. Elle passera en tout trois mois aux côtés de l’équipage, assistant aux sauvetages et à de grands moments d’émotion.

De cette aventure humaine hors norme est né un ouvrage, “Parole de migrants”, paru le 4 avril chez Hugo Doc. Pauline Bandelier y présente les témoignages d’une trentaine de migrants. Elle suivra même plusieurs d’entre eux pendant trois ans, à leur arrivée en Europe. InfoMigrants s’est entretenu avec l'auteure.

Que retenez-vous de vos trois mois sur l’Aquarius ?

C’était la première mission, on était tous très innocents. Je retiens avant tout des émotions très fortes, positives comme négatives. Dans ce contexte, tout est exacerbé, surtout dans un milieu clos comme un bateau.

Les sauvetages sont évidemment de grands moments, mais il y a aussi toute la vie à bord qui m’a laissé des souvenirs d’une grande richesse. L’équipage est multiculturel, il y avait même des réfugiés syriens qui faisaient partie des marins.

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Cela dit, on est aussi confronté à des choses très difficiles. J’ai souvenir d’un sauvetage qui a mal tourné, des gens se sont noyés, d’autres sont arrivés sur le bateau en état de démence. Cela m’a profondément marquée.

Les migrants qui sont secourus nous font part de leur soulagement, mais beaucoup sont également traumatisés par ce qu’ils ont vécu. Certains ont été victimes de tortures, de viols, ils ont vu des gens mourir sous leurs yeux. Ce sont beaucoup de traumatismes que l’on recueille. Moi je n’étais pas préparée.

D’ailleurs mon retour en France a été difficile. On aimerait pouvoir parler de ce que l’on a vécu autour de nous, mais peu de gens comprennent et surtout, l’immigration reste un sujet délicat à aborder en société. J’ai été en décalage quelques temps avant de revenir à ma vie normale. Les humanitaires, eux, sont en décalage permanent.

Photo d'un rescapé à bord de l'Aquarius en 2016. Crédit Pauline BandelierTrois ans après, à quoi ressemblent les vies de ces migrants que vous avez rencontrés sur l’Aquarius ?

Ils ont tous des parcours différents, ils vivent dans des pays différents, mais ce qui me frappe c’est que trois ans après ils sont quasiment tous dans des situations administratives très compliquées et peinent à s’intégrer.

Je pense par exemple à cette jeune femme, une Camerounaise anglophone, qui vit en Allemagne et qui a trouvé une formation en alternance dans le secteur de l’aide à la personne. Elle travaille, fait tout pour s’intégrer, pourtant sa demande d’asile vient d’être refusée. C’est très paradoxal car elle contribue à un secteur économique en forte demande et pourtant elle est aujourd’hui découragée. Elle n’a aucune perspective de pouvoir faire venir ses enfants restés au Cameroun.

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Il y a également le cas de Cyril, un autre Camerounais, qui fait carrière dans le cinéma en Italie. Il a fui pour des questions de règlements de comptes politiques, mais dispose d’un certain capital culturel et financier. Il a tout de même réalisé des études de médiateur culturel en Italie et travaille aujourd’hui dans le cinéma, sauf qu’il est victime de discrimination au quotidien et il est beaucoup moins bien payé que ses collègues italiens.

Une fois en Europe, les migrants ne s’attendent pas à des années de galère, pourtant les questions administratives empêchent de faire des plans d’avenir. Aujourd’hui certains me disent : “Si j’avais su, je ne l’aurais pas fait”.

Actuellement, la plupart des bateaux humanitaires sont empêchés de travailler par les différents gouvernements européens. Qu’est-ce que cette situation vous évoque ?

C’est une politique assez cynique. Je n’aurais jamais pu imaginer qu’on en arrive à renvoyer délibérément des bateaux chargés de migrants en Libye. C’est pourtant maintenant une réalité qui change la dynamique des routes migratoires mais ne les tarit pas.

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Entre février 2016 et décembre 2018, les équipes de l’Aquarius affirment avoir secouru quelque 30 000 migrants en mer Méditerranée avant d'être immobilisé pour des raisons administratives et judiciaires. SOS Méditerranée cherche actuellement un nouveau bateau et un pavillon afin de reprendre la mer dans les prochains mois.

 

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