Lamine explique le fonctionnement des cotes dans un local de paris sportifs à Bonn en Allemagne. Photo : Marco Wolter
Lamine explique le fonctionnement des cotes dans un local de paris sportifs à Bonn en Allemagne. Photo : Marco Wolter

De la solitude, du temps à tuer et le besoin d’argent pour s’en sortir : beaucoup de facteurs sont réunis pour que les demandeurs d’asile succombent aux jeux d’argent et de hasard. Enquête en Allemagne, eldorado des machines à sous et du pari sportif.

Il ne reste plus que quelques minutes à jouer entre l’Espanyol de Barcelone et le Bétis de Séville. Les footballeurs barcelonais mènent au score par un but à zéro. Lamine a misé 50 euros en cours de partie sur une égalisation de Séville. "Pour gagner il faut suivre le match", explique le Guinéen, qui est devenu un client régulier de ce local de paris sportifs dans le centre-ville de Bonn en Allemagne.

Ici, le café coûte à peine un euro, on entre et on sort comme on veut, personne ne demande à voir un quelconque papier d'identité. Et c’est tant mieux puisque Lamine ne dispose que d’une autorisation provisoire de séjour. Sa demande d’asile, déposée en 2016, a été rejetée.

Lamine est parti de Conakry, où il dit être menacé de mort, pour passer par le Mali, le Burkina Faso et le Niger, avant de patienter huit mois en Libye et de monter dans un bateau pour traverser la Méditerranée. De l’Italie, il a rejoint la France et finalement l’Allemagne jusqu’à arriver dans la région de Bonn, où il vit aujourd'hui.

L’appât du gain immédiat

Sur les écrans disposés un peu partout, le match touche à sa fin. Nous sommes dans les arrêts de jeu. Dans une ultime attaque, un joueur du Bétis envoie la balle dans la surface de réparation, le centre est repris par l’un de ses coéquipiers qui vient marquer d’une reprise de volée le but de l’égalisation à la 94ème minute.

L’arbitre siffle la fin de la rencontre. Ce soir-là, Lamine a eu de la chance. Il empochera 136 euros.


Ce qui rend dépendant est une fréquence soutenue d’événements.
_ Anja Bischof, chercheuse


Ce genre de pari sportif, tout comme les machines à sous, fait partie des jeux d’argent et de hasard à hauts risques car ils comportent un facteur d’addiction essentiel : le gain immédiat. "Personne ne devient dépendant du Lotto, explique Anja Bischof, chercheuse à l’Université de Lübeck. Lorsque je joue mon bulletin de Lotto le lundi, le tirage étant mercredi, le niveau de suspense n'est pas très élevé".

Ce qui n’est pas le cas du pari sportif, où l’on peut même miser en cours de match. "Ce qui rend dépendant est une fréquence soutenue d’événements. Je mise de l’argent et j’ai rapidement le résultat. Le pari sportif est de ce fait rapide, tout comme les jeux dans les casinos."

En Allemagne, on compte près de 326.000 personnes qui présentent des comportements problématiques liés aux jeux de hasard et d’argent d'après le Centre fédéral allemand pour l'éducation à la santé (BZgA). Ces individus ressentent de plus en plus le besoin de jouer et délaissent progressivement leurs autres activités.

C’est lorsqu’elles n’arrivent plus du tout à maîtriser le temps et leur argent qu’elles atteignent le stade du jeu pathologique. Près de 180.000 personnes souffrent de cette dépendance dans le pays, ce qui peut notamment conduire à des conflits familiaux et à des niveaux d’endettement dramatiques.

En Allemagne, les personnes exposées au risque de dépendance au jeu sont plutôt des hommes jeunes, âgés de moins de 25 ans, qui ont un faible niveau de qualification, un faible revenu et ont des origines étrangères, notamment turques.

Certaines salles de jeu, comme ici à Cologne, sont parfois ouvertes 24 heures sur 24. Photo : Marco Wolter

"Cocktail explosif"

S’il n’existe pas d’étude et de statistiques en Allemagne sur la question concernant près d'un million de migrants arrivés lors de la grande vague migratoire de 2015, il parait probable qu’une partie d'entre eux fasse partie du public à risque.

Le manque de moyens financier dû à l'impossibilité pour certains de travailler, l'inactivité et le temps disponible qui en découlent, la solitude ou encore et les traumatismes subis sont autant de facteurs qui favorisent l'intérêt pour les jeux d'argent.

"Toute personne a besoin de distractions, de récompenses", explique Jens Kalke de l’Institut de recherche sur les addictions et les drogues de Hambourg.

Même s’il ne peut prouver de liens avec des vécus liés à la guerre et aux confits, le chercheur ajoute que les études montrent qu’il y a "de fortes relations entre des expériences traumatisantes et le jeu pathologique."

Selon Jens Kalke, "on parle toujours d’une constellation de motivations." Le scientifique précise qu’il n’existe pas de chiffres, mais que le fait de ne connaître personne, d’aller avec d’autres migrants dans une salle de jeu pour passer le temps, d’avoir besoin d’argent et d’avoir vécu des expériences douloureuses pourrait constituer "un mélange explosif" pour développer au fil des années une addiction.


Les gens nient le facteur chance.
_ Jens Kalke, chercheur


Le jeu pathologique est une maladie qui se développe sur plusieurs années. Comme pour la plupart des dépendances, les symptômes sont notamment l’incapacité d’arrêter et l’isolement.

Les malades ne pensent plus qu’au jeu, que ce soit pendant le travail ou lors de soirées entre amis. Ils planifient en permanence leurs prochaines sorties et misent des sommes de plus en plus grandes.

L’illusion du contrôle

A ces symptômes s’ajoute pour le jeu d’argent la particularité de l’illusion du contrôle, les superstitions et les croyances. "Les gens nient le facteur chance et pensent maitriser la machine parce qu’ils ont le bon système, affirme Jens Kalke. Cela vaut aussi pour le pari sportif, en pensant que par des connaissances particulières on peut dépasser le facteur du hasard."

C’est le cas de Lamine, qui explique que pour lui "le jeu est devenu comme un don" et qu’il "ne doute pas". Il dit ne pas jouer aux machines à sous, trop aléatoires, et qu’au football il parie uniquement sur les championnats européens parce qu’il connait les équipes.

"Ce n’est pas un jeu de hasard", assure le Guinéen en pointant du doigt une partie diffusée sur l’un des écrans du local de pari. "Si je vois une équipe qui domine comme là par exemple, je peux dire qui va perdre ou gagner."

Et pourtant, le pari sportif est bien classé parmi les jeux de hasard en Allemagne. "C’est ce que vous dira aussi chaque joueur de poker", rétorque la chercheuse Anja Bischof. Il dira que ce n’est pas seulement un jeu de hasard mais aussi un jeu d’adresse. Sauf qu’à la fin, que ce soit les machines à sous, le poker ou les paris sportifs, ce sont tous des jeux de hasard."

La démonstration faite par le Centre allemand pour les addictions est ainsi assez parlante. Celui-ci compare le nombre de champions du monde de poker au nombre de champions du monde d’échecs, le jeu de stratégie par excellence. En 20 ans, le poker a connu 20 champions différents. Pour les échecs, seulement trois personnes se partagent les titres sur la même période. Ce qui prouve bien la part d’aléatoire.

Quand le jeu d’argent devient le seul travail "légal"

Pour le moment, Lamine voit cependant sa perception confortée par ses gains réguliers qui lui permettent avant tout de s’en sortir. "Je peux gagner entre 200 et 400 euros par mois", dit-il en mélangeant son café.

Car pour Lamine, c’est bien de cela qu’il s’agit : gagner de l’argent. Il explique qu’en Guinée, il travaillait dans un salon de coiffure mais qu’en Allemagne, son statut ne lui permet pas de travailler. Il fait des petits boulots par ci par là, va coiffer des amis à domicile pour 10 euros.

Si les critères d'accès à l'emploi varient selon les régions en Allemagne, un demandeur d'asile ne peut pas travailler pendant ses trois premiers mois dans le pays. La situation devient plus complexe encore pour les personnes qui n'ont qu'une autorisation provisoire de séjour.  Au-delà du permis de travail, le manque de qualification et la barrière de la langue peuvent constituer des freins à l'embauche.

Même si le chômage est en baisse, près d'un demi-million de réfugiés ou demandeurs d'asile cherchent toujours un emploi actuellement. 

"Aujourd’hui je considère le jeu comme mon travail, affirme Lamine. J’ai un métier mais on ne m’autorise pas à l’exercer. Si par exemple je veux acheter un téléphone ou un blouson et que j’ai un peu d’argent je peux venir ici pour en gagner plus."

En attendant une éventuelle régularisation, Lamine se partage actuellement avec trois autres migrants un logement à Königswinter, une petite localité en périphérie de Bonn. Ses colocataires viennent du Maroc, du Bangladesh et de Guinée.

"Quand je suis arrivé ici, il y avait un match entre Barcelone et Paris, se souvient le jeune homme. Comme on n’avait pas les chaines sportives à la maison, on nous a dit qu’on pouvait prendre le train et voir le match ici à Bonn. C’est ici que j’ai commencé à savoir jouer grâce à un Somalien que j’ai rencontré et qui m’a montré comment ça marche."

Les machines à sou présentent une fréquence élevée d'événements ce qui augmente le risque d'addiction. Photo : picture-alliance/dpa/M. Scholz

Une salle de jeu est un chez-soi

L’Allemagne compte ainsi des milliers de locaux de paris sportifs et de salles de jeu. Le marché du jeu d'argent, sans même compter le pari sportif trop complexe à comptabiliser, pèse près de 46 milliards d'euros.

Le nombre de machines à sous est selon la profession estimé à 240.000, soit cinq fois plus que le nombre de distributeurs automatiques de billets des banques. "Dans certains quartiers, il y en a une salle de jeu à chaque coin de rue et chaque salle est un petit village, un petit chez-soi comme à la maison, qui a une véritable culture d’accueil", note le conseiller en addiction Abuzer Cevik. Celui-ci travaille dans un centre d’aide à Hambourg. Son public est à plus de 90% composé de personnes d’origine étrangère. La plupart vivent depuis plus de dix ans en Allemagne. Il y a majoritairement des Turcs, mais aussi des Iraniens et des Maghrébins.

"Ils viennent de sociétés communautaires où l’on passe son temps libre en groupe. Que ce soit en Turquie ou au Maroc, on joue aux échecs ou aux cartes. Lorsque vous arrivez seul ici il y a un grand besoin d’être avec d’autres personnes." Les salles de jeu et de paris sportifs deviennent ainsi des lieux de rassemblement.

Après l’euphorie, la déception

Abuzer Cevik constate enfin que la déception joue un grand rôle chez ceux qui viennent le consulter. "Beaucoup ont une certaine image de l’Allemagne avant d’arriver. D’abord, il y a l’euphorie d’être ici, de se dire que désormais tout ira bien, mais après un certain temps ils constatent que tout n’est pas optimal."

A la solitude et la confrontation à une société plus individualiste, peut s’ajouter l’impossibilité de trouver un emploi par manque de permis de travail ou de qualification. C’est une frustration particulièrement forte pour ceux qui pensaient pouvoir envoyer de l’argent à leurs proches restés au pays.

Abuzer Cevik a ainsi conseillé des personnes qui avaient pour "mission" de sauver la famille en venant en Allemagne. "Mais cela peut prendre du temps ici, parfois il faut attendre plusieurs années avant de gagner de l’argent ici. Du coup, quand quelqu’un voit qu’il est possible de gagner 1.000 euros dans une salle de jeu avec seulement deux euros de mise, certains se disent que si cela pouvait marcher pour eux, ils pourraient rendre leur famille heureuse et ne pas décevoir leurs attentes."

Dans la salle de pari sportif de Lamine à Bonn, le Guinéen a vu des gens perdre, il dit aussi avoir vu "des gens gagner 700, 800 ou 1.000 euros ici." Quand on lui demande si en arrivant en Allemagne il a été sensibilisé par les pouvoirs publics au risque d’addiction au jeu d’argent, il répond que "non, l’Etat ne te conseille pas pour ça".

Différents niveaux de sensibilisation

Contacté par nos soins pour savoir s’il existe un programme de prévention contre le jeu pathologique lorsqu’une personne dépose sa demande d’asile en Allemagne, l’Office fédéral des migrations et des réfugiés (BAMF) dit ne pas être compétent en la matière et renvoie la balle dans les camps des Länder (les 16 Etats qui composent la République fédérale d'Allemagne), affirmant que "les Länder sont responsables de l’hébergement et des soins de santé".

Et là les approches varient. Le Land de Rhénanie de Nord Westphalie par exemple, où se trouve la ville de Bonn, répond qu’il n’existe pas de mesures spécifiques pour les migrants en la matière, mais que du matériel d’information dans différentes langues sont disponibles, notamment pour les centres d’hébergement.

De la même manière le Land de Saxe-Anhalt dans l’Est affirme qu’une "prévention spécifique en matière de risque d’addiction aux jeux d’argent et de hasard n’est pas prévue dans le cadre d’une procédure d’accueil".

Idem pour la ville de Berlin qui estime que cette prévention "ne fait pas partie de la procédure standard d’accueil des demandeurs d’asile" mais nous redirige vers une application (Projekt Guidance) pour informer les migrants sur les addictions de manière générale.

Le Land de Bade-Wurtemberg dans le sud de l’Allemagne assure qu’il existe des groupes de travail sur la dépendance et la migration créés en 2017 sous l’impulsion des ministères de la Santé régionaux pour mieux cerner la problématique.

Enfin, la Bavière informe sur les risques de jeu pathologique avec des brochures rédigées en 14 langues. Par ailleurs, les autorités disent pendre contact avec les centres d’hébergement pour y organiser des tables rondes. Le ministère de l’intégration bavarois ajoute néanmoins que "l’expérience pratique montre que seule une faible part des personnes qui vont consulter des centres d’aide contre les addictions sont issus du cercle des demandeurs d’asile."

Pour le conseiller en addiction Abuzer Cevik, "les gens ne sont pas préparés à la vie ici. Il y a certes des cours d’intégration, des cours de langue, mais ce n’est pas suffisant". De la même manière, il estime que les solutions proposées à ceux qui développent une addiction ne correspondent pas à la culture de beaucoup de migrants.


 

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