Thierry (à droite) et un ami sont assis devant le centre pour migrants de Caritas à Nicosie. Ils y viennent pour sociabiliser et recevoir du soutien dans leur procédure de demande d'asile. Crédit : Anne-Diandra Louarn / InfoMigrants
Thierry (à droite) et un ami sont assis devant le centre pour migrants de Caritas à Nicosie. Ils y viennent pour sociabiliser et recevoir du soutien dans leur procédure de demande d'asile. Crédit : Anne-Diandra Louarn / InfoMigrants

Depuis plusieurs mois, les passeurs semblent avoir mis en place une nouvelle filière migratoire vers l’Europe : de plus en plus de Camerounais se retrouvent ainsi sur l’île de Chypre alors qu’ils pensaient arriver en Italie. D’autres migrants africains commencent aussi à affluer, alors que les demandeurs d’asile sur cette île située dans le bassin Levantin étaient, jusqu’à présent, principalement Syriens. InfoMigrants s’est rendu dans la capitale chypriote.

Thierry, un père de famille camerounais, a mis toutes ses économies pour se payer un billet d’avion vers un avenir meilleur en Europe. “Je suis parti de Douala et je suis d’abord arrivé à Istanbul. De là, j’ai pris un autre avion, pensant aller en Italie, ça faisait partie du ‘package’ qu’on m’a vendu.” Thierry ne le savait pas encore, mais il se trouvait en fait dans la partie nord de l’île de Chypre, sous occupation turque depuis les années 1970.

Pour se rendre au sud, sous administration européenne, son passeur lui annonce qu’il doit lui faire de faux papiers puis organiser la traversée de la frontière. “Il m’a demandé 400 euros supplémentaires pour ce service, mais je n’avais plus d’argent. Alors pendant six mois, j’ai été obligé de travailler côté turc, dans le bâtiment et la menuiserie, pour pouvoir le payer.” Thierry enchaîne les journées de 12 h, 14 h, 16 h d’affilée pour un salaire de 40 lires turques par jour, soit à peine 6 euros. “Les conditions de vie étaient horribles, j’ai cru que je ne sortirai jamais de cet enfer, mais j’ai fini par passer”.

Cela fait maintenant plus de neuf mois que Thierry habite à Chypre. “Une fois entré côté européen, j’ai immédiatement déposé ma demande d’asile mais je n’ai toujours pas été convoqué à mon entretien. Certains attendent depuis plus d’un an, on ne nous dit rien”. Pour survivre et payer sa chambre qu’il partage avec un ami, il accumule les petits boulots non déclarés. “Le loyer c’est 350 euros. J’arrive à peine à réunir ma part chaque mois. Le gouvernement est censé nous aider avec un chèque mensuel de 100 euros pour le loyer, mais je ne l’ai reçu qu’une seule fois en neuf mois. Il y a beaucoup de retards administratifs ici”, raconte-t-il.

Le centre pour migrants de Caritas se trouve à la frontière entre la partie sud, sous administration européenne, et la République turque de Chypre Nord autoproclamée. Crédit : Anne-Diandra Louarn / InfoMigrantsComme Thierry, les Camerounais sont nombreux ces derniers mois à arriver à Chypre après avoir été trompés par leur passeur. Federico, manager du centre pour migrants de l’ONG Caritas à Nicosie, confirme cette nouvelle tendance. Situé exactement sur la frontière avec le côté turc, le centre, implanté dans les locaux d’une église catholique, accueille en moyenne une centaine de demandeurs d’asile par jour. “Presque la totalité d’entre eux sont arrivés en passant la frontière avec le nord. Actuellement, environ 70% des personnes que nous accueillons sont des Camerounais, dont une majorité de francophones”, explique-t-il.

"Quand on leur montre où ils se trouvent sur une carte, beaucoup se mettent à pleurer"

“Les passeurs leur promettent généralement l’Italie, parfois l’Espagne ou la Grèce. Alors quand ils arrivent ici, qu’on leur montre où ils se trouvent sur une carte, beaucoup se mettent à pleurer, ils sont désespérés et ne comprennent pas”, raconte Federico. “De là, notre rôle est de les accompagner dans leur demande d’asile, mais beaucoup ne veulent pas rester ici. Sauf que c’est assez facile d’entrer à Chypre, mais ils comprennent vite que c’est très difficile d’en sortir, ils se sentent piégés sur cette île qu’ils ne connaissent pas, qu’ils n’ont pas choisie et qui n’est pas toujours très accueillante envers eux”, poursuit-il.

“J’ai bien pensé à aller en Grèce à la nage”, confirme Thierry. “Mais je me suis ravisé, c’est bien trop dangereux.” Le Camerounais se fait peu à peu à l’idée d’abandonner son rêve, qu’était la France, pour se faire une place à Chypre. “Je pense que les migrants peuvent avoir un avenir ici, même si ce n’était pas leur choix, à condition que le gouvernement nous laisse travailler, car pour l’instant c’est le parcours du combattant. Nous les Africains, on ne demande pas un gros salaire, nous sommes très économes, on sait vivre avec peu. On a juste besoin d’un peu de respect car on participe à l’économie du pays comme tout le monde”.

Des migrants patientent au frais  lintrieur du centre gr par Caritas  Nicosie Crdit  Anne-Diandra Louarn  InfoMigrantsEn 2018, parmi les demandes d’asile traitées par le gouvernement chypriote, près d’un Camerounais sur deux a réussi à obtenir l’asile ou la protection subsidiaire. Leur taux de rejet des demandes est le plus faible, après celui des Syriens qui obtiennent quasiment tous l’asile ou la protection, selon les chiffres du rapport AIDA, que l’ONG Cyprus Refugee Council a transmis à InfoMigrants.

Les passeurs, qui ont repéré la brèche, font ainsi petit à petit grossir cette nouvelle filière camerounaise, selon les ONG locales. Mais le traitement des dossiers de demandes d’asile a du mal à suivre dans cette petite île de 850 000 habitants qui se trouve de plus en plus débordée par l’afflux de migrants depuis trois ans. Toujours selon le rapport AIDA, 507 Camerounais ont demandé l’asile à Chypre en 2018 : 25 ont obtenu le statut de réfugié, 2 la protection subsidiaire et 30 ont été rejetés. Les autres demeurent en attente.

"Guinée, RDC ou encore Nigeria... Le nombre de migrants africains va augmenter cette année"

Si le Cameroun est actuellement le seul pays africain qui apparaît dans le top 10 des demandes d’asile à Chypre, le Cyprus Refugee Council (CyRC) s’attend à voir d’autres pays faire leur entrée. “Nous voyons de plus en plus de personnes en provenance de République démocratique du Congo, de Guinée ou encore du Nigéria et de la Côte d’Ivoire”, affirme Memnon, conseiller légal au CyRC.

C’est le cas de Linda*, arrivée il y a quelques jours à Nicosie, après un périple traumatisant depuis sa Guinée Conakry natale. “J’ai fui car j’étais battue par mes frères, ils voulaient me marier de force à un homme”, confie la jeune femme de 23 ans. Elle est d’abord passée par le Mali, puis par l’Algérie et la Libye. “Arrivée en Libye, le passeur a voulu me violer. Un ami avec qui je voyageais m’a aidé à quitter le pays au plus vite. J’ai pris le premier bateau possible et je suis arrivée dans le nord de l’île de Chypre”, raconte la jeune femme qui peine à trouver ses mots, encore sous le coup de l’émotion.

Quelques tonneaux et des barbels sparent la partie europenne de la partie turque juste devant le centre de Caritas Crdit  Anne-Diandra Louarn  InfoMigrants“La traversée a été très longue, je ne sais même pas combien de temps ça nous a pris, j’ai perdu la notion du temps, j’ai eu trop peur... Désolée, je n’arrive pas à en parler.” Une fois en zone turque, le passeur lui fait croire qu’elle sera bientôt en Italie. “Après quelques jours enfermée dans une maison, un monsieur est venu me chercher un soir et m’a emmenée en voiture jusqu’à la partie sud de l’île. Il m’a dit : ‘Voilà tu es en Europe’. Chypre ? Je ne savais même pas ce que c’était, je ne pouvais pas y croire.”

Ces récits sont de plus en plus fréquents, rapportent les ONG. En comptant les nombreux dossiers de demandes d’asile en attente et les nouveaux arrivants, “c’est sûr que le nombre de migrants et particulièrement d’Africains va augmenter encore cette année”, selon Memnon du CyRC. “Avec cette frontière avec la Turquie qui est une vraie passoire, Chypre a vraiment une problématique unique en Europe et c’est un véritable challenge, autant pour le gouvernement que pour les ONG. Tout reste à faire”, conclut-il.

* Son prénom a été modifié 

 

Et aussi