Maria Mapporidou, le 11 juin à Nicosie. Crédit : Anne-Diandra Louarn / InfoMigrants
Maria Mapporidou, le 11 juin à Nicosie. Crédit : Anne-Diandra Louarn / InfoMigrants

Il n’a fallu que quelques clics pour chambouler le quotidien de Maria Mapporidou. Choquée par l’affaire d’un tueur en série qui s’en prenait à des travailleuses étrangères, elle décide d’organiser une petite manifestation à Nicosie, la capitale chypriote, grâce aux réseaux sociaux. Son appel sera relayé et suivi par des milliers de personnes, secouant sérieusement la vie politique du pays et ouvrant un véritable débat de société. Rencontre.

“Pas un jour ne passe sans que je pense à elles”, souffle Maria Mapporidou, une Chypriote de 43 ans. “Elles”, ce sont les cinq femmes et les deux fillettes assassinées par un déséquilibré désormais célèbre pour être le premier tueur en série de l’histoire de Chypre. Déjà très militante sur les réseaux sociaux pour défendre la cause animale, Maria Mapporidou a été totalement happée par le destin tragique de ces sept migrantes qui était passé totalement inaperçu jusqu’à la mi-avril.

Alors que ces femmes étaient portées disparues depuis des années, Maria découvre avec effroi cette affaire dans la presse, en même temps que le reste du pays. “Cela m’a pris au moins une semaine avant de réaliser ce qu’il se passait. Depuis des années, ces femmes migrantes disparaissaient à tour de rôle, sans que la police ne s’inquiète et sans que l’on ne soit informés”, explique-t-elle à InfoMigrants depuis la terrasse d’un café du centre-ville de Nicosie, la capitale chypriote où elle réside.

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Originaires des Philippines, de Roumanie et du Népal, les victimes étaient venues chercher une vie meilleure sur la petite île européenne et travaillaient comme domestiques pour un salaire de misère. Après la découverte, par hasard, du premier corps par un touriste, l’auteur des crimes, un officier de l'armée âgé de 35 ans, s’est rapidement fait connaître. Il livre alors au compte-goutte des informations permettant à la police de localiser peu à peu les restes des sept victimes dont il a confessé le meurtre dans une lettre de 10 pages aux détails sordides. Le dernier corps, celui de la fillette de six ans originaire des Philippines, a été découvert mercredi 12 juin au fond d’un lac au sud-ouest de Nicosie.

Des manifestations devenues virales grâce aux réseaux sociaux

“Tout le monde, moi la première, est en état de choc depuis que cette affaire a été révélée. Avec mon âme d’activiste, je n’ai jamais pu me taire dans ce genre de situation. Je ne pouvais pas rester sans rien faire. Alors un matin, j’ai décidé d’organiser un rassemblement. J’ai créé un événement sur Facebook, j’ai invité des amis et envoyé quelques e-mails à la presse locale sans trop y croire. Je pensais qu’on serait cinq ou six”, poursuit Maria.

Sa première manifestation, organisée le 26 avril, rassemblera 1 500 personnes devant le palais présidentiel à Nicosie. “J’ai été très surprise que ça devienne viral, d’autant plus que les manifestations ne font pas vraiment partie de la culture chypriote. Pendant des jours, j’ai enchaîné les interviews pour la presse locale et internationale. Des dizaines, peut-être des centaines de personnes m’ont contacté. Je suppose que tout le monde attendait que quelqu’un fasse quelque chose”, commente cette ingénieure de profession.

La semaine suivante, environ un millier de personnes font encore le déplacement à l’appel de Maria. “Les gens ont commencé à comprendre que la police n’avait pas fait correctement son travail en classant sans suite ces disparitions et en ne les prenant pas au sérieux. Ils ont aussi commencé à réaliser qu’il existe un racisme institutionnel à Chypre. Et que si ces femmes avaient été Chypriotes, ces meurtres auraient pu être évités”, souligne Maria, sur un ton posé mais ferme.

“Mes manifestations semblent avoir été une sorte de déclencheur”

Sous pression de l’opinion publique, le ministre de la Justice a démissionné après la seconde manifestation organisée par la quadragénaire et le chef de la police a, quant à lui, été limogé. Le président Nicos Anastasiades a également reconnu que la police avait “agi de manière négligente, erronée et non professionnelle". Une enquête interne a été ouverte.

“Mes manifestations semblent avoir été une sorte de déclencheur. J’ai l’impression que cela a fait une différence. Nous avons maintenant l’opportunité de nous rassembler de nouveau pour faire des actions plus organisées. Le gouvernement sait que nous ne resterons plus silencieux”, se félicite Maria. Mais ce qui compte le plus pour elle, c’est que “les Chypriotes puissent enfin voir les conditions de vie scandaleuses de ces femmes migrantes. Elle ne peuvent plus être ignorées.”

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Il est très courant à Chypre que des familles recrutent une femme étrangère pour travailler comme domestique. Elles bénéficient d’un permis de travail et d’un statut spécial. De leur côté, ces femmes, originaires des Philippines, du Sri Lanka, du Népal, de l’Inde et du Vietnam, se rendent à Chypre ou y sont envoyées par leur famille afin de reverser ensuite leur salaire au pays.

Abus, chantage et exploitation en tous genres

Selon le Département du registre civil et de la migration chypriote, plus de 74 000 permis de résidence ont été délivrés entre mai 2018 et mai 2019, parmi lesquels plus de 20 500 ont été accordés à des travailleuses domestiques étrangères. “Il ne s’agit pas forcément de familles aisées. Ce sont bien souvent des personnes âgées ou handicapées qui embauchent ces femmes pour les aider à la maison. Les familles reçoivent une subvention de la part du gouvernement pour les payer. Leur salaire tourne généralement autour de 350 euros par mois”, explique Doros Polycarpou, expert des questions migratoires et co-fondateur de l’ONG de défense des migrants Kisa, basée à Nicosie.

“Ces femmes ne sont pas traitées comme les Chypriotes. Elle perçoivent le même salaire depuis 1991, leur permis de travail est lié à leur employeur, si elles le quittent, elles perdent leur droit de séjour. Elles sont donc dépendantes de leur employeur et les abus sont nombreux, ainsi que les cas de chantage et d’exploitation en tous genres”, poursuit l’expert. Cette situation explique, selon lui, pourquoi la police n’a pas traité les disparitions des sept victimes sérieusement. “C’est un système qui produit deux catégories de citoyens et qui rend ces femmes extrêmement vulnérables. C’est dans ce contexte que le tueur en série a pu agir impunément”.

Le Dpartement du Registre civil et de la Migration  Nicosie Crdit  Anne-Diandra Louarn  InfoMigrantsLe Département du registre civil et de la migration indique que 50 étrangères ont été victimes de trafics humains en 2018, dont 42 Indiennes, six Vietnamiennes et deux Philippines.      

Mais pour Maria, le problème est bien plus vaste. La quadragénaire a ainsi compilé une liste de 32 autres femmes étrangères portées disparues. Parmi elles, figurent notamment une jeune Nigériane de 15 ans et une Guinéenne de 17 ans. “Nous sommes un tout petit pays de 850 000 habitants, nous sommes sur une île, elles ne peuvent pas s’être évaporées ! Où sont-elles ?”, interroge-t-elle.

La police n’a pas, pour l’heure, établi de lien entre ces 32 autres migrantes disparues et le tueur en série, mais leurs cas sont en cours de réexamen. “Je n’ai plus vraiment confiance en notre système. Pour autant, je vais attendre que les différentes enquêtes soient terminées avant d’agir de nouveau”, prévient Maria. “Et croyez-moi que si je ne suis pas satisfaite avec les résultats des enquêtes, je n’hésiterai pas une seconde à remettre la pression et à redescendre dans la rue. J’ai maintenant une voix et je compte l’utiliser pour ces femmes qui n’en ont pas”.

 

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