Maher, son épouse et trois de leurs quatre enfants. Crédit : Anne-Diandra Louarn / InfoMigrants
Maher, son épouse et trois de leurs quatre enfants. Crédit : Anne-Diandra Louarn / InfoMigrants

InfoMigrants a rencontré Maher et sa famille installés à Nicosie, la capitale de Chypre. Malgré leur statut de réfugiés, leur quotidien reste précaire. Ils vivent dans une chambre pour six et n’espèrent qu’une chose : quitter la petite île pour vivre dans un autre pays européen où ils pensent pouvoir avoir un meilleur avenir.

“Je m’appelle Maher, je suis Syrien, marié et père de 4 enfants âgés de 5 à 12 ans. Ma famille et moi avons fui la Syrie il y a des années et avons trouvé refuge d’abord au Liban. Mais la vie est devenue de plus en plus difficile, nous ne tolérions plus le racisme envers nous. Les portes de la plupart des ambassades européennes nous sont restées fermées et j'ai rendu visite à toutes les institutions humanitaires, cherchant un moyen de nous sortir de là en toute sécurité. En vain.

Comme il n’est pas possible de retourner en Syrie, j’ai commencé rapidement à penser à l’Europe. Il m’a fallu quatre ans pour réussir à planifier notre voyage, car je voulais qu'on parte tous ensemble.

12 000 dollars pour entrer à Chypre

Un jour, alors que je me rendais au travail à Beyrouth, j'ai aperçu un panneau en vitrine d’une agence de voyage. On pouvait lire : “Séjours touristiques dans la zone turque de Chypre”. Je suis entré dans l’agence pour demander des renseignements. J’ai été très clair sur le fait que je voulais partir. On m’a répondu que ce n’était pas un problème, mais qu’il fallait en revanche que je paie un peu plus que le prix affiché. Ils m’ont demandé 16 000 dollars, j’ai réussi à faire descendre le prix à 12 000 dollars pour ma famille et moi.

>> À (re)lire sur InfoMigrants : Chypre : comment la mobilisation d’une citoyenne a permis de sensibiliser au sort des travailleuses étrangères

Nous sommes partis de Beyrouth en avion pour Istanbul. Et de là, nous avons rejoint la partie nord [sous occupation turque] de l’île de Chypre le 1er octobre dernier. Une fois à l’aéroport, nous avons été détenus à cause de nos papiers car nous sommes des réfugiés palestiniens de Syrie. Nous n’avons eu aucune autre explication à notre détention. J'ai dit aux agents de sécurité que je venais pour du tourisme mais ils ne m'ont pas écouté.

Au deuxième jour de détention, un de mes fils est tombé malade, il a du diabète et son taux de sucre dans le sang était devenu instable. Son diabète a été diagnostiqué quand il a été blessé par un éclat d’obus à Damas.

Nous avons été emmenés à l’hôpital. Les hommes de la sécurité nous surveillaient. Ma femme est restée en détention avec mes trois autres enfants.

Lun des fils de Maher joue dans un recoin de la chambre o ils vivent  six Crdit  Anne-Diandra Louarn  InfoMigrantsMon fils et moi sommes restés à l'hôpital pendant trois jours, au cours desquels j'ai réussi à communiquer avec certains de mes amis. Je leur ai demandé d'appeler les organisations internationales pour intervenir et nous aider, faute de quoi je serais renvoyé au Liban. Un délégué d'une organisation de défense des droits de l'homme est alors venu me rendre visite à l'hôpital, puis il a également rendu visite à ma femme et à mes enfants au centre de détention ainsi qu’à cinq autres familles dans le même cas que nous. Nous avons ainsi pu être relâchés et remis au bureau du HCR à Chypre, côté européen cette fois-ci.

Mon fils a été emmené directement dans un hôpital côté chypriote, et je suis resté avec lui bien sûr. Ma femme et les autres enfants ont été emmenés dans un centre d’accueil ici du côté chypriote. Dès son arrivée, ils ont pris ses empreintes et la traductrice lui a dit très clairement que si elle refusait, elle serait transférée en prison. Quand mon fils et moi sommes sortis de l'hôpital après quatre jours, nous avons été emmenés dans le même centre que ma femme.

Nous avons obtenu le statut de réfugié, mais ça n’a rien changé

Nous avons quitté le centre d'accueil rapidement pour nous rendre dans un hôtel loué par le ministère des Affaires sociales à Nicosie. Après 15 jours, ils nous ont placés dans un autre hôtel. À chaque fois, nous étions dans une chambre de moins de 10 mètres carrés pour nous six. Au bout de trois mois de protestations, nous avons pu déménager dans cet hôtel où nous sommes maintenant depuis février. Ce n’est pas idéal, nous dormons à six dans la même pièce, mais au moins nous avons une machine à laver et une cuisine.

Maher sa femme et leurs quatre enfants vivent dans cette pice dun btiment lou par le gouvernement pour loger les rfugis et demandeurs dasile Crdit  Anne-Diandra Louarn  InfoMigrantsNous avons obtenu le statut de réfugié le 27 février dernier et cela n’a rien changé à notre situation précaire. J’ai réussi à décrocher un emploi dans la construction. Le salaire devrait être de 900€ mais j’ai accepté de n’être payé que 790€. Ici, c’est le seul moyen pour qu’un patron accepte d’embaucher un réfugié.

Les plupart des migrants que je rencontre ne voulaient pas venir ici à Chypre, ils pensaient se rendre en Italie ou en Grèce mais il se retrouvent ici après avoir été trompés par leur passeur. Il y a tant de trafiquants d'êtres humains. Chaque jour, je rencontre un nouveau migrant victime de passeurs.

>> À (re)lire sur InfoMigrants : Reportage : ces migrants camerounais “piégés” à Chypre alors qu’ils pensaient aller en Italie

Nous sommes censés toucher 435€ d’aide par mois, mais jusqu’à présent nous n’avons reçu que 250€. Et il y a tellement de retards administratifs ici que depuis février, nous n’avons reçu qu’un seul paiement. J’ai été obligé de vendre tout ce que je possédais pour fuir la guerre, puis les violences. Tout ça pour tomber dans un pays où nous sommes totalement laissés pour compte.

Mon fils aîné me pose beaucoup de questions embarrassantes

Pour essayer de nous intégrer, nous avons demandé des formations, notamment pour apprendre l’anglais et le grec. Nous avons même organisé des manifestations pour exiger des cours de langues. Nous avons fini par obtenir heure de grec par semaine pendant quatre mois. Mais cela ne nous a pas suffi.

La chambre que se partage la famille dispose dun coin cuisine et de toilettes Crdit  Anne-Diandra Louarn  InfoMigrantsGrâce à l’intervention de la Croix-Rouge, nous avons réussi à scolariser nos enfants. Ils sont arrivés en cours d’année mais ils s’en sortent déjà bien et parlent même grec et anglais ! Malgré tout, ils sont évidemment très perturbés par cette vie. Mon fils aîné me pose beaucoup de questions embarrassantes. Combien de temps resterons-nous dans cette situation ? Quel est notre avenir ? Il me dit souvent qu’il aimerait juste être un garçon normal comme ses camarades.

Que voulez-vous lui répondre ? C’est très compliqué d’autant plus que je n’ai pas l’intention de rester à Chypre, une fois que je recevrai nos documents de voyage et collecterai assez d’argent, nous partirons aux Pays-Bas me rejoindre ma soeur qui est installée là-bas.”

 

Et aussi