Mohammed (droite), Hossam (centre) et Ahmed sont trois Libanais demandeurs d'asile à Chypre. Crédit : Charif Bibi / InfoMigrants
Mohammed (droite), Hossam (centre) et Ahmed sont trois Libanais demandeurs d'asile à Chypre. Crédit : Charif Bibi / InfoMigrants

Bien que le Liban ne soit pas un pays considéré comme “produisant des réfugiés”, certains de ses ressortissants semblent vouloir s’engouffrer dans le flux migratoire actuel pour vivre une vie meilleure en Europe. InfoMigrants a rencontré trois d’entre eux, dont un mineur, à Chypre.

C’est un accent chantant tout à fait reconnaissable que l’on peut entendre sur le parvis de l’hôtel Remy, un établissement qui héberge les demandeurs d’asile en plein coeur de la capitale chypriote, Nicosie. Cet accent est celui de la région de Tripoli dans le nord du Liban; et il sort de la bouche de trois jeunes hommes en pleine discussion. De quoi surprendre puisque ce pays est considéré comme sûr. Et pourtant.

“Je suis Libanais. J’ai choisi de quitter mon pays, ma famille et toute ma vie car je n’ai aucun avenir au Liban”, confie Mohammed, l’un des trois hommes rencontrés par InfoMigrants. “Je ne me sens plus libre d’exprimer mes points de vue”, poursuit-il devant ses deux comparses qui acquiescent, Hossam, 30 ans, et Ahmed, 17 ans.

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Avant son départ, Mohammed était membre d’une association de défense des droits de l’Homme. “C’était une passion pour moi. Mais à la suite de conflits politiques dans le pays, notre liberté d’expression a pris un grand coup et notre association a même dû cesser ses activités. Elle n’existe plus aujourd’hui”, déplore le quadragénaire.

Pêcheur de profession, Mohammed ne parvenait plus non plus à à exercer son métier. “Au Liban, nos côtes sont tellement polluées que je ne pouvais plus travailler. Les quantités de déchets que je collectais chaque jour en mer dépassaient l’entendement. À la fin, je ne pêchais plus que des déchets, plus un seul poisson”, raconte-t-il. “À 40 ans, je me suis retrouvé sans argent, sans maison et au chômage forcé sans savoir comment j’allais me nourrir le lendemain. Ce n’est pas une vie.”

Hossam, lui aussi pêcheur et ami de longue date de Mohammed, explique ne pas avoir eu d’autre choix que de partir, lui aussi.

“La traversée a duré 25 heures. C'était très dur et terrifiant."

Les deux amis ont choisi Chypre, avant tout parce qu’il s’agit de l’Europe et d’un pays qui de leur point de vue “respecte les droits de l’Homme”. La petite île est également très proche des côtes libanaises. “Fin 2018, après une longue période de réflexion avec des amis et des membres de ma famille, nous avons estimé que la seule solution était l'immigration. N’ayant pas les moyens de payer un passeur pour l’Europe, nous avons décidé d’utiliser mon bateau de pêche”, explique Mohammed.  

“La traversée a duré 25 heures. C'était très dur et terrifiant. Nous sommes arrivés sur la plage de Limassol le 2 mai 2019. L’accueil a été très chaleureux. Nous avons été conduits dans un centre d'accueil dans la ville de Cocinotrimethia où nous avons passé 15 jours, après quoi ils nous ont déposés dans cet hôtel [Remy] à Nicosie", précise Mohammed.

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Avant de prendre la mer, Mohammed et Hossam ont constitué un petit groupe de proches qui souhaitent partir avec eux. Dix personnes au total, dont deux femmes et trois enfants, tous Libanais, ont fait le voyage. Mohammed et Hossam avaient, auparavant, collecté des fonds pour moderniser le vieux bateau de pêche qu’ils possédaient. “Nous avons, par exemple, acheté une boussole de navigation et monté des barrières en bois des deux côtés du bateau pour nous protéger de l'eau. Nous avons aussi installé un réservoir d'eau potable de 300 mètres cubes. Et nous avons également ajouté un canot de sauvetage et des réserves de nourriture”, affirme Mohammed.

“Je regardais la météo tous les jours et je me préparais en regardant des vidéos YouTube pour apprendre quelques notions de grec”, raconte le pêcheur.

Les deux amis ne regrettent pas une seule seconde leur décision, même si le quotidien de demandeur d’asile est semé d'embûches. Ils ont déposé leur demande d’asile et attendent que leur entretien soit fixé pour plaider leur cause. Les délais d’attente actuels en Chypre vont jusqu’à cinq ans pendant lesquels il est quasiment impossible de travailler ou de se loger convenablement.

“Je ne retournerai pas au Liban pour autant, nous n’avons pas de vie là-bas”, martèle Hossam.

"Je reviendrai, même si je dois nager jusqu'au Liban"

Ahmed, le troisième, resté silencieux jusqu’alors, ne l’entend pas de la sorte. “Moi je veux retourner au Liban. Je veux retourner chez mes parents et dans ma ville, je regrette profondément ma décision", confie le mineur de 17 ans.

Lui aussi sans-papiers, Ahmed affirme être coincé à Chypre. “J'ai contacté l'ambassade du Liban plusieurs fois pour qu’ils m'aident à rentrer.Je n’ai jamais réussi à prendre rendez-vous avec eux et je ne sais même pas où ils se trouvent." 

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Pour aider Ahmed à retourner au Liban, l’ambassade demande au jeune homme des papiers d’identité que celui-ci a perdu lors de son périple. "Je n’ai plus aucun papier, l’ambassade refuse donc d’enregistrer ma demande. Ma famille au Liban est plutôt âgée, je leur ai demandé de l’aide mais ils m'ont répondu que ce n’était pas leur problème".

Découragé, à bout de force, le jeune Ahmed ne veut toutefois pas se résigner à construire une vie à Chypre. “Je sais que je reviendrai dans des conditions de vie très difficiles", a-t-il déclaré. "Mais je reviendrai, même si je dois nager jusqu’au Liban", conclut le mineur.

 

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