La cour du centre rétention du Mesnil-Amelot, à proximité de l'aéroport de Roissy Charles-De-Gaulle en mai 2019. Crédit : InfoMigrants / Maëva Poulet
La cour du centre rétention du Mesnil-Amelot, à proximité de l'aéroport de Roissy Charles-De-Gaulle en mai 2019. Crédit : InfoMigrants / Maëva Poulet

Deux jeunes militants soudanais, dont une femme enceinte, ont évité de justesse une expulsion vers Khartoum par les autorités françaises jeudi. De retour en centre de rétention administratif (CRA) au Mesnil-Amelot à proximité de l'aéroport de Roissy, ils sont toujours sous le coup d’une obligation de quitter le territoire français (OQTF). Ils peuvent être renvoyés à tout moment.

"Ma femme ne s’alimente plus, sa situation s’est dégradée", s’alarme Rashid*, un Soudanais de 33 ans, dont l’expulsion était prévue jeudi 11 juillet. Son épouse Rim*, 24 ans et enceinte de 7 semaines et lui ont été escorté à l’aéroport de Roissy dans la soirée, pour être embarqués dans un vol en direction de Khartoum.

En contact avec InfoMigrants, le couple d’opposant soudanais - qui a refusé de prendre l’avion - était de retour ce vendredi matin au centre de rétention administratif (CRA) du Mesnil-Amelot en région parisienne. Leur expulsion n’est pas pour autant suspendue.

Rashid et Rim, qui font l'objet d'une obligation de quitter le territoire français (OQTF), sont enfermés dans le CRA du Mesnil-Amelot depuis le 12 juin. C’est dans ce centre que Rim a appris sa grossesse. Un certificat médical produit par le médecin de la structure indique d’ailleurs que l'état de la jeune femme enceinte ne permet pas son maintien en détention.

Pourtant, selon la préfecture, contactée par InfoMigrants, "un médecin de l'Ofii [l'Office français d'immigration et d'intégration] a confirmé ce jour [jeudi] la compatibilité de l'état de santé avec un vol en vue de leur éloignement vers leur pays d'origine".

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Tentative de viol

Le couple a très peur d’un retour au pays. Rashid raconte qu’ils ont quitté Khartoum le 19 mai 2019, deux mois après avoir été arrêtés et torturés par les autorités soudanaises parce qu’ils avaient participé à des manifestations, violemment réprimées par les militaires au pouvoir.

Lui est ingénieur en électricité et originaire d’une famille du Darfour, engagée politiquement. Plusieurs membres de sa famille se trouvent en prison depuis les protestations de Khartoum. Pendant les manifestations, sa femme, Rim, a été très active. Dentiste de formation, elle a fourni une aide médicale aux blessés et soigné de nombreux manifestants.

"Rim ne va pas bien" répète Rashid par téléphone à InfoMigrants. "Elle souffre de nausées comme toutes les femmes enceintes, mais ici [au CRA] c’est très difficile, elle ne mange presque rien depuis deux semaines, juste un peu de yaourt et du pain". "Rim est aussi très traumatisée par ce qu’elle a vécu. Elle a subi une tentative de viol durant son arrestation au Soudan", confie son époux très inquiet. Sa femme a été emmenée chez le médecin de l’Ofii jeudi, mais Rashid n’a pas été autorisé à l’accompagner.

Au moment où InfoMigrants s'est entretenu avec Rashid, jeudi 11 juillet, Rim rentrait tout juste de chez le médecin. "Ma femme ne fait plus confiance à personne, même aux docteurs", poursuit-il. Pour Rim, traumatisée et paranoïaque, toutes les personnes avec qui elle est en contact dans le CRA - ainsi que le personnel médical à l'extérieur - sont de mèche avec la police soudanaise et française.

Arrêtés à Roissy avec des faux papiers

Rim et Rashid ont décidé de quitter le Soudan peu de temps après avoir été torturés. Ils ont réussi à prendre un vol pour les Pays-Bas avec un visa touristique, avant de rejoindre la France le 19 mai.

Sans logement, le couple a dormi à la rue dans le quartier de La Chapelle à Paris, avec d’autres migrants soudanais. "Nous n’avons pas déposé tout de suite de demande d’asile en France parce que nous voulions aller au Royaume-Uni parce que nous parlons Anglais couramment et avons des amis là-bas", explique le jeune ingénieur soudanais.

À la Chapelle, Rashid raconte qu’ils se sont fait voler leurs passeports. Étant opposants politiques, il leur est impossible de contacter l’ambassade du Soudan pour refaire leurs papiers. Ils choisissent de prendre l’avion pour Manchester avec de faux documents d’identité qu’ils ont payés en vendant les bijoux de Rim. Tous deux sont arrêtés à l’aéroport de Roissy Charle-de-Gaulle, le 11 juin et transférés 24 heures plus tard au CRA du Mesnil-Amelot.

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Une demande d’asile par visio-conférence

Ils déposent alors une demande d’asile depuis le CRA. L’entretien par visio-conférence qui a lieu le 20 juin se passe très mal, explique Rashid. "À cause d’un problème de connexion, nous avons attendu 25 minutes avant de pouvoir commencer. Je n’entendais pas le traducteur parce que le bruit des touches de l’agent qui prenait des notes à côté de lui résonnait. J’ai dû leur demander de répéter plusieurs fois les questions". Rashid dit aussi avoir été mal à l’aise de relater son histoire dans une salle mal isolée du CRA. Il raconte qu’il n’était séparé des policiers du centre que par une petite cloison. Trois jours plus tard, le couple essuie un refus de l’Ofpra .

Aidés par la Cimade, Rashid et Rim ont tenté toutes les parades administratives possibles. Ils ont déposé un recours contre le rejet de leur demande d’asile auprès de la CNDA  le 27 juin. Une audience devrait leur être accordée en septembre mais d’ici là ils pourraient déjà avoir été expulsés.

Les deux Soudanais ont aussi introduit des recours contre l'OQTF et contre la décision de maintien en rétention, qui ont été rejetés par le tribunal administratif. "Dans les trois prochains jours, nous déposerons aussi un recours auprès de la Cour européenne des Droits de l’homme", indique La Cimade.

"Actuellement je n’ai plus d’espoir", confie Rashid. "Si je rentre au Soudan, pour moi, c’est l’arrestation, puis la mort. Tout ce que je demande c’est de vivre en paix, surtout que je vais devenir père de famille". 

"Leur expulsion serait un vrai coup dur et donnerait un mauvais signal de la part de la France", s’indigne Amnesty international France qui a lancé une campagne de soutien."En les renvoyant vers le Soudan, elle les met clairement en danger".

* Leurs prénoms ont été modifiés pour préserver l'anonymat.

 

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