Pour ce premier départ de juillet, les scouts des Éclaireuses et éclaireurs unionistes de France se sont rendus dans le parc naturel du Perche, dans l'Orne. Crédit : Paul Wat
Pour ce premier départ de juillet, les scouts des Éclaireuses et éclaireurs unionistes de France se sont rendus dans le parc naturel du Perche, dans l'Orne. Crédit : Paul Wat

Chaque été, depuis 2017, les Éclaireuses et éclaireurs unionistes de France, un mouvement protestant de scoutisme, accueillent dans leurs camps des enfants exilés, qu'ils soient migrants ou réfugiés. Un moyen pour ces enfants d'oublier les souffrances de l'exil, le temps de quelques semaines et, à long terme, de favoriser leur intégration en France.

"Un jour, sur un camp, un enfant avait demandé à un autre quels métiers ses parents faisaient. Celui-ci lui avait répondu qu'il ne pouvait pas répondre à cette question parce que ses parents étaient décédés. Il lui avait ensuite raconté son histoire. Bouleversé, le jeune qui l'écoutait s'était mis à pleurer." Paul Wat est témoin régulièrement de ce genre de conversations. Ce membre des Éclaireuses et éclaireurs unionistes de France (EEUdF) un mouvement de scouts protestants, est le coordinateur du projet Karibu, un mot qui signifie "Bienvenue" en swahili, une langue répandue en Afrique de l'Est. Lancée en 2017, cette initiative permet à des enfants migrants ou réfugiés d'intégrer des groupes de scouts pendant l'été et certains week-ends au cours de l'année. 

Pour mettre en oeuvre ce projet, les EEUdF travaillent avec plusieurs associations, comme La Cimade ou France terre d'asile. Mais, depuis les débuts de Karibu, leur partenaire principal reste le centre Primo Lévi, spécialisé dans le suivi thérapeutique des personnes victimes de torture ou de violence politique dans leur pays d'origine. 

Activités sportives, randonnées, débats et discussions ou encore jeux de plateau, ces enfants, venus notamment d'Afghanistan, d'Albanie, d'Iran ou de Serbie s'échappent de leur quotidien pesant en partant en camp à travers toute la France. 

Depuis le 5 juillet, deux adolescents, dont un mineur isolé, font partie des 24 enfants âgés de 12 à 16 ans qui ont planté leurs tentes à Appenai-sous-Bellême au cœur du parc naturel régional du Perche, dans l'Orne. Sur ce domaine privé, loué spécialement pour l'occasion aux EEUdF, les jeunes, venus d'Île-de-France, vont rester trois semaines pendant lesquelles ils devront apprendre à vivre ensemble.

Depuis son lancement, le projet Karibu a pris de l'ampleur : en 2019, 49 jeunes migrants ont été accueillis dans les camps des EEUdF, dans un mouvement qui compte environ 6 000 adhérents. Deux ans plus tôt, moins d'une dizaine d'enfants migrants participaient au projet Karibu.

Une "bulle d'air"

Si, dans ces camps, les enfants français y apprennent essentiellement l'autonomie, pour les enfants Karibu, les enjeux sont différents, comme l'explique Olivier Jégou, assistant social au Centre Primo Levi : "Ces enfants et adolescents vivent souvent dans des chambres d'hôtels. Ils n'ont pas la possibilité de jouer et surtout d'inviter des amis. Karibu a donc pour but de les aider à retrouver une place d'enfant." 

Présent sur le terrain, Paul Wat estime que ces camps constituent une "bulle d'air" pour ces jeunes. "Les enfants exilés se retrouvent souvent à porter des responsabilités dans leurs familles. Comme les enfants apprennent plus vite une langue que les adultes, il leur arrive par exemple de jouer un rôle de traducteur auprès de leurs parents", explique-t-il. "En revanche, ici, ils vivent d'abord comme des enfants de leur âge : ils n'assument pas de de grosses responsabilités et passent un séjour loin de leur lieu de vie. C'est un gros dépaysement."

Les enfants partis vivre dans le parc naturel du Perche du 5 au 26 juillet sont âgés de douze à seize ans. Crédit : Paul WatPour les enfants migrants, partir en camp loin de leur famille est parfois très douloureux. L'exil soude tellement les familles que la séparation peut parfois mettre au jour des traumatismes. "Il est difficile à la fois pour les enfants et les parents de se séparer. Ils peuvent être pris d'angoisse et faire des cauchemars. Chez les parents, cette séparation peut aussi réveiller le souvenir d'enfants décédés", analyse Olivier Jégou. 

Pour limiter ces risques, les responsables préparent les jeunes et leurs parents à vivre cette expérience, en proposant aux enfants de partir en week-end pendant l'année avant de débuter les camps d'été. "Certains reviennent à la fin du week-end en nous disant que cela ne leur convient pas. Une petite fille est revenue, une année, en nous expliquant que dormir dans une tente lui rappelait la rue. Elle ne comprenait pas pourquoi on lui faisait subir cela, surtout sans ses parents", raconte Olivier Jégou. 


Une petite fille est revenue, une année, en nous expliquant que dormir dans une tente lui rappelait la rue. Elle ne comprenait pas pourquoi on lui faisait subir cela, surtout sans ses parents.
_ Olivier Jégou


Du côté des familles françaises, Paul Wat assure qu'il n'a jamais eu vent de réactions négatives vis-à-vis du projet Karibu. En effet, les EEUdF chargés du projet prennent soin de préparer les parents des enfants français à l'intégration d'enfants migrants dans les camps. Ils leur demandent à l'avance leur accord, mettent en place un atelier pour "démystifier les questions liées à l'immigration" et organisent "une rencontre avec les familles et les enfants supervisée par une assistante sociale et des responsables des EEUdF", d'après Paul Wat. 

Si le coordinateur du projet se réjouit de l'accueil de ces enfants migrants par les familles, il constate aussi des effets bénéfiques sur les jeunes non migrants. "Le mouvement scout est un entre-soi : les jeunes sont issus de milieux assez favorisés. Être confronté à des personnes qui viennent de pays différents, qui ont une culture et une histoire différentes enrichit les enfants et leur ouvre l'esprit", souligne Paul Wat.  

Sur le long terme, les enfants tissent des liens d'amitié solides, malgré les difficultés rencontrées au début du séjour. "Certains enfants qui avaient du mal à s'intégrer au sein des camps ont gardé des amis rencontrés pendant les camps scouts. Ils se revoient même en dehors du mouvement", constate Paul Wat. A tel point que certains, majeurs aujourd'hui, ont décidé de s'engager auprès des EEUdF, en passant le BAFA et en devenant animateurs. Cette année, trois majeurs, suivis par le centre Primo Levi, font partie des encadrants répartis à travers toute la France.

*Pour plus d'informations, il est possible de contacter le Centre Primo Levi par téléphone au 01 43 14 88 50 ou par mail à primolevi@primolevi.org 

 

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