Des migrants au camp des Huttes à Calais en juillet 2019. Crédit : Mehdi Chebil / InfoMigrants
Des migrants au camp des Huttes à Calais en juillet 2019. Crédit : Mehdi Chebil / InfoMigrants

Depuis l’été 2018, la police a mis en place des démantèlements systématiques de tous les camps de migrants à Calais afin d’éviter que ne se reforme une “jungle” comme celle qui existait jusqu’en 2016. La pression policière est telle que de plus en plus de migrants prennent des risques inconsidérés pour passer en Angleterre. InfoMigrants s’est rendu sur place.

Le petit camp de migrants de Virval près de l’hôpital de Calais dans le nord de la France est généralement très calme. Ce matin-là, deux jeunes Afghans, épuisés d’avoir tenté la traversée vers l’Angleterre toute la nuit, se reposent. Plus loin, un autre lave son linge avant de retenter sa chance, dit-il, à la tombée de la nuit. Un quatrième semble toutefois plus agité que les autres : il parle seul, crie des insultes et ne parvient pas à rester en place.

Les migrants autour ne sourcillent pas. “Ne faites pas attention, il n’a plus toute sa tête”, glisse l’un d’entre eux à InfoMigrants. “Il allait très bien avant, mais depuis quelques semaines, son comportement a changé. La pression de la police et le fait qu’il n’arrive pas à aller en Angleterre, ça le rend fou.”

Khaled un migrants afghan de 26 ans install au camp de Virval  Calais Crdit  Mehdi ChebilDepuis bientôt un an, les démantèlements de camps de migrants sont quotidiens à Calais où vivent environ 500 personnes sans papiers qui rêvent d’Angleterre. Quatre ou cinq camps sont éparpillés autour de la ville, tous sont démantelés à tour de rôle. Et tous se reforment dans la foulée. 

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L’un des derniers démantèlements en date, jeudi 18 juillet, est celui du camp appelé BMX ou Marcel Doret, près du stade de l’Épopée, à la sortie de la ville, où vivent une quarantaine de personnes, des ressortissants érythréens principalement. Pour eux, c’est presque la routine : assis à l’écart de leur campement sur un parking, ils attendent la venue de la police qui se présente généralement entre 8h et 8h30 le matin. Lorsque les fourgons arrivent, les visages se ferment, certains cachent leur visage dans leurs mains, d’autres se placent de dos avec les poings croisés au-dessus de la tête pour manifester leur sentiment de privation de liberté.

Une quinzaine de policiers et quelques agents de la préfecture ont fait le déplacement, dont une femme chargée de photographier les migrants et les journalistes présents à l’aide d’un téléobjectif. Tous se tiennent à distance, il n’y aura aucun échange avec la police. En quelques minutes, il ne reste plus rien du campement. Les migrants s’y réinstalleront, avec l’aide des associations, peu après le départ des fourgons.

Dmantlement du camp dit BMX  Calais le 18 juillet 2019 Crdit  Mehdi Chebil  InfoMigrants“Épuisement extrême et incompréhension”

“Cette politique de démantèlements quotidiens n'a aucun sens car les migrants se réinstallent toujours au même endroit”, confirme Chloé Lorieux, coordinatrice du programme Nord-Littoral de Médecins du Monde (MdM). “Avec le temps, ils sont dans un état d’épuisement extrême et d’incompréhension. On voit chez certains des attitudes de prostration, ils sont aussi plus irritables qu’avant. On rencontre également de plus en plus de cas d’alcoolisation avec pour objectif de s'anesthésier pour ne plus avoir à supporter le quotidien”, déplore-t-elle.

Les démantèlements quotidiens et la pression policière ont un véritable impact psychologique sur les migrants, continue Chloé Lorieux : “Un démantèlement ce n’est pas juste prendre une tente. C’est priver une personne de son seul espace d’intimité. Ils sont dans un stress aigu permanent, dans une logique de survie et toujours en état d’alerte”.

Selon les associations locales, il arrive très fréquemment que des effets personnels soient emportés lors des démantèlements. “La semaine dernière, plusieurs personnes ont perdu leurs médicaments lors de leur expulsion du camp de la rue des Huttes, ce qui entraîne des retards de leurs soins. Un autre n’a pas pu se présenter à son rendez-vous médical car il était resté sur le camp pour protéger ses affaires. Son opération chirurgicale urgente va donc devoir être décalée d’un mois”, poursuit Chloé Lorieux.

Quelques tentes au camp des Huttes  Calais le 17 juillet 2019 Crdit  Mehdi Chebil  InfoMigrantsAu premier trimestre 2019, la clinique mobile de Médecins du Monde, qui opère à Calais et Grande-Synthe, a reçu 1 624 personnes en consultation. “La nouveauté, c’est qu’on oriente au moins une personne par semaine vers des soins psychologiques. Et encore, il ne s’agit que de ceux qui acceptent la prise en charge, ils ne représentent pas le chiffre réel des besoins”, selon Chloé Lorieux qui plaide pour un meilleur système de détection des personnes vulnérables. Elle estime aussi que le personnel soignant dans la région doit être formé et des interprètes recrutés en plus des deux permanences psychologiques dispensées chaque semaine à l’hôpital de Calais.

“Je continuerai d’essayer d’aller en Angleterre, même si je dois en mourir”

Pire encore, “les tentatives de suicide ne sont plus du tout des cas isolés”, affirme Charlotte, coordinatrice d’Utopia 56. “Et les prises en charge psychologiques sont quasi-impossibles puisque l’on est en présence d’un public qui ne veut pas rester à Calais et qui est persuadé qu’il pourra rejoindre l’Angleterre, peu importe le moyen”, poursuit-elle. 

C’est le cas de Jamshid, un Iranien de 34 ans, qui a récemment essayé de mettre fin à ses jours.“J’ai payé 4 000 pounds [4 450 euros] pour ma traversée de La Manche en bateau. Nous avons atteint les côtes anglaises, mais on a immédiatement été arrêtés par la police. J’ai passé 50 jours en détention [avant l'expulsion], je n’ai rien vu de l’Angleterre”, raconte-t-il à InfoMigrants depuis le camp des Huttes à Calais où vivent au moins 200 personnes.

Jamshid un migrant iranien a tent de mettre fin  ses jours Crdit  Mehdi Chebil  InfoMigrantsQuand Jamshid reçoit le courrier des autorités britanniques lui notifiant son expulsion imminente, il perd pied. “Je n’ai pas réfléchi, j’ai avalé 50 pilules puis j’ai pris une lame de rasoir et je me suis taillé les veines au niveau du poignet et du coude. Je ne pouvais pas envisager de retourner en France après avoir touché du doigt mon objectif.” Son geste désespéré n’y changera rien : 48 heures plus tard, encore groggy sous l’effet des médicaments, Jamshid se retrouve à bord du premier vol pour la France aux côtés d’une quinzaine d’autres Iraniens.

Arrivé à Toulouse, il reprend immédiatement la route direction Calais. “C’est impossible de vivre ici. Je continuerai d’essayer d’aller en Angleterre, même si je dois en mourir”, souffle-t-il.

“Au lieu de se décourager, ils deviennent accro à la tentative”

Les associations locales dénoncent une politique inefficace “visant à épuiser les migrants pour les pousser à abandonner”. “Mais c’est l’effet inverse qui se produit : ils s’acharnent à tenter des passages toutes les nuits, ils deviennent accro à la tentative”, selon Charlotte d’Utopia 56. Une situation qui mène à “l’augmentation des conduites à risque”, renchérit Chloé Lorieux.

Tandis qu’elles étaient quasi-inexistantes il y a encore un an, les tentatives de passages par bateau sont désormais monnaie courante, malgré la dangerosité de la traversée. Il y a quelques jours, un homme a même tenté la traversée à la nage. Une information qui a déjà largement circulé sur les camps où certains migrants confient y penser sérieusement à leur tour.

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Il y a également ceux qui coursent les camions et s’y accrochent directement depuis les autoroutes, les parkings et les aires de repos. D’autres encore vont jusqu’à couper les grilles de l’Eurotunnel pour accéder aux rails et sauter sur les trains de marchandises lorsque ceux-ci ralentissent à leur entrée dans le tunnel.

C’est cette dernière option que tente régulièrement Khaled, un migrant afghan de 26 ans installé au camp de Virval à Calais. “C’est devenu une obsession, j’y vais tous les soirs depuis que je suis arrivé ici il y a un mois et demi. Je suis épuisé”, lâche-t-il à InfoMigrants, les yeux encore rougis par les gaz lacrymogènes qu’il a reçu lors de sa dernière tentative quelques heures auparavant. “Cinq de mes amis du camp ont réussi à passer hier soir en coupant les grillages de l’Eurotunnel. Je veux croire que ça va marcher aussi, je n’ai que cet espoir auquel me raccrocher.”

 

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