Shadi, une iranienne demandeur d'asile en Belgique. Crédits : DR
Shadi, une iranienne demandeur d'asile en Belgique. Crédits : DR

Shadi* a quitté l’Iran profitant d’un visa pour la Serbie. Elle a parcouru plus de 500 kilomètres à pieds entre la Bosnie et l’Italie, avant de prendre un train pour Paris où, à peine arrivée, elle s'est fait dérober son sac à main. Elle se trouve aujourd’hui à Bruxelles, où elle a déposé une demande d’asile.

"Je n’avais plus rien à perdre en Iran. J’avais 36 ans quand je suis partie, le 9 juin 2018. Je travaillais de temps en temps comme DJ à Ahvaz [Sud de l’Iran] dans les mariages [parties réservées aux femmes], je ne gagnais pas beaucoup d’argent. Depuis que mon mari est décédé il y a 12 ans d’une crise cardiaque, je suis très seule et je vivote, on peut même dire que je survis. Ma situation économique n’a fait qu'empirer. Même les tomates sont devenues chères au pays**, à la fin je ne mangeais plus vraiment à ma faim, mais j’arrivais à le cacher aux autres pour garder la face. L’honneur, c’est une valeur importante en Iran. C’est aussi pour cela que je n’ai jamais pensé à rentrer, même dans les pires moments. Pour ne pas qu’on vienne dire à mes parents : ‘Votre fille elle a raté son exil, elle rentre parce qu’elle n’a pas réussi’.

Quand j’ai appris que mon amie d’enfance, Afrooz*, était partie pour la Belgique, je me suis dit qu’il fallait que je parte moi aussi. Au téléphone Afrooz, qui avait eu un visa touristique belge, m’a expliqué que nous, les Iraniens, nous n’avions pas besoin de visa pour la Serbie, mais que ça allait changer bientôt***. Il fallait se décider vite. En une semaine, j’ai vendu toute mes affaires, tout ce qui me restait de mon mari et j’ai récolté de quoi me payer un billet d’avion pour la Turquie, puis d’Istanbul à la Serbie. Il me restait 550 euros en poche pour le reste de la route.

Dans un hôtel connu des Iraniens à Istanbul, j’ai rencontré d’autres personnes qui comme moi venaient d’Ahvaz et voulaient rejoindre l'Europe. Je n'étais pas la seule à partir. On prenait le même avion le lendemain. On s’est dit qu'on ferait la route ensemble. On était une dizaine, j’étais la seule femme, mais j’avais confiance en eux. Ils me disaient : 'Tu es notre honneur !'. Je les considère comme mes frères et ils ont pris soin de moi tout le long, je les en remercie. Après avoir atterri en Serbie, on a pris un bus pour se rendre jusqu'à la frontière bosno-croate, à Bihac.

"De longs couteaux au cas où un ours nous attaquait"

Je croyais qu’on mettrait 3 jours pour arriver dans l’Union européenne. Malheureusement, ça a été plus difficile que ce que j’avais imaginé. Le problème, c’est qu’à chaque fois qu’on tentait de traverser la frontière de la Bosnie à la Croatie par la forêt, la police croate nous attrapait et nous renvoyait à Bihac. Impossible de passer, on a essayé 19 fois le ‘game’ [surnom donné par les migrants au jeu du chat et de la souris pour passer la frontière bosno-croate] 

Entre chaque tentative, on devait récupérer. On laissait passer plusieurs semaines. J'avais mal aux pieds et je me suis blessée le dos lors d'une course-poursuite avec la police croate après une chute sur des rochers. Mes amis, eux, devaient se remettre des coups portés par la police. À chaque arrestation, ils se faisaient tabasser. Moi, je faisais croire que j'étais enceinte pour y échapper. C'était très éprouvant. Je repoussais les départs, car j'avais peur de revivre ces scènes. J'ai failli abandonner. Et à la mi-juin 2019 on a réussi à passer. On n’a croisé aucun policier cette fois. Je me suis dit que Dieu avait eu pitié de mes pieds. Mais la suite a été une nouvelle épreuve.

On a marché 20 jours durant. Mes pieds en portent encore la trace. On avançait de nuit dans la forêt. On a croisé des ours, des renards. Les hommes avaient pris de longs couteaux avec eux, au cas où un ours nous attaquerait. Avant de partir, on avait fait des réserves de boîtes de thon, de concombres et de fromages dans une glacière, mais on avait très faim quand même. On n’avait pas assez d’eau non plus alors on s’est mis à récolter l’eau de pluie avec nos sacs plastiques pour la boire. J’ai eu très peur dans cette forêt, où l’on dormait à même le sol, sur nos sacs à charbon. On n’avait pas de tentes pour ne pas se faire repérer par la police.

Shadi a photographi ses pieds quelques jours aprs son arrive en Belgique le 25 juillet 2019 Le 10 juillet, on a fini par arriver en Italie. À Vintimille je suis monté dans un train pour la ville de Nice en France avec deux autres amis. Je me doutais que la police nous contrôlerait alors j’ai mis du rouge à lèvres que j’avais dans mon sac, je me suis maquillée, j’ai épousseté mes vêtements, nettoyé les tâches pour ne pas que je ressemble à quelqu’un qui a marché 20 jours dans la forêt. On n’était pas assis à côté avec les amis mais dans le même wagon. Je les ai prévenus : 'Tenez-vous droit, ne vous affalez pas, ne dormez pas'. Mais on était à bout de force. Ils se sont endormis.

"À mon réveil, mon sac à main avait disparu"

Quand la police est montée, les agents ne m’ont même pas regardée. Mais mes deux amis ont été contrôlés et les policiers les ont emmenés. Plus tard, j’ai appris qu’ils avaient été renvoyés en Italie, où ils ont payé 150 euros pour monter dans un camion. Ils sont en Allemagne maintenant.

Moi je suis arrivée à Nice et j'ai pris un train pour Paris en me faufilant derrière des passagers au tourniquet. Arrivée à la Gare de Lyon à Paris, j’étais seule et complètement perdue. Je me suis juste assise sur un banc en pierre à la sortie du hall pour souffler et réaliser ce qui se passait, mais je me suis endormie profondément. Je ne sais pas combien de temps. Et à mon réveil, mon sac à main avait disparu avec mon téléphone et mes 400 euros dedans. Je ne savais pas quoi faire. Surtout sans téléphone. Et puis je ne parle pas français, ni anglais. Alors je suis restée 24 heures sur le même banc. J’étais épuisée. Je ne pouvais même plus remettre mes chaussures, j’avais mal aux pieds. Le soir, il y avait des clochards autour, ils me parlaient je ne comprenais pas s’ils voulaient m’aider ou s’ils me voulaient du mal. J’avais peur.

Le lendemain, les clochards ont interpellé une fille qui passait devant le banc pour qu’elle s’occupe de moi. Et la jeune Française est venue me parler. Je pleurais. Je ne savais pas comment lui expliquer. J’ai dit 'Ali baba mobile !' pour expliquer que mon téléphone mobile avait été volé. J’ai eu de la chance elle a compris et elle m’a aidé en utilisant Google traduction sur son téléphone. Elle posait des questions et je répondais par oui ou non.

Le soir, elle m’a proposée de partager sa chambre d’hôtel et elle m’a offert un dîner. Elle était à Paris pour son travail. Dans la chambre, elle m’a laissé dormir sur son lit et j’ai pu laver mes vêtements dans l’évier. Ça m’a fait beaucoup de bien. Elle a été très gentille avec moi, comme une sœur, elle m’a donné de l’argent, presque 100 euros parce que je n’avais plus rien.

"J’ai demandé un rendez-vous avec la psychologue"

Au réveil, je suis allée à la Porte de la Chapelle où on m’a dit qu’il y avait d’autres Iraniens. De fil en aiguille, j’ai compris qu’il y avait des voitures qui faisaient le taxi vers Bruxelles. Je suis montée dans un de ces taxis pour 35 euros, il y avait d’autres passagers, dont des hommes africains qui parlaient français.

À Bruxelles, j’ai croisé un Afghan qui m’a dit qu’il fallait aller au Petit-Château [centre d'accueil pour demandeurs de protection internationale en Belgique] si je voulais être protégée et faire ma demande d’asile. Là-bas, ils m’ont ouvert un dossier et pris mes empreintes. Je me trouve maintenant dans un ‘camp’ [centre pour demandeurs d’asile] à deux heures de Bruxelles où je partage une chambre avec quatre femmes africaines. 

J’aimerais pouvoir contacter mes parents, j’ai besoin de leur parler mais je n’ai plus de téléphone. Moi qui pensais en partant de Téhéran, que je mettrais quelques jours pour arriver en Belgique, jamais je n'aurais imaginé passer plus d'un an sur la route et vivre tout ce que j'ai vécu. Si mes parents savaient. Mais ça je ne peux pas leur raconter, ils sont fragiles et je ne veux pas les faire pleurer.

J’ai demandé un rendez-vous avec la psychologue du ‘camp’ parce qu’une partie de mon visage se paralyse quand j’angoisse. Quand mon mari est mort j’ai eu tellement de peine que j’ai voulu le rejoindre et je me suis frappée si fort que j’ai perdu l’enfant que je portais. J’étais enceinte de 3 mois. Depuis, parfois mon visage se crispe. J’ai besoin d’en parler. Je vois la psychologue dans 15 jours.

Afrooz est dans un autre ‘camp’ à Louvain. Je voudrais la retrouver. Je voudrais avoir un 'chez moi', un travail. Je suis prête à faire le ménage. Je le ferai pour gagner de l’argent que j’enverrai à ma famille. 

* Les prénoms ont été modifiés à la demande des intéressées.

** 5 euros le kilo de tomates en Iran pour un salaire moyen de 300 euros par mois, l’équivalent de 33 euros le kilo de tomates pour un salaire français.

***La Serbie, qui se trouve hors Union européenne mais aux porte de l’Europe a supprimé les visas pour les Iraniens le 22 août 2017, avant de les rétablir le 10 octobre 2018 à cause de l’afflux de migrants iraniens.

 

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