Au campement du gymnase de Grande-Synthe, des commerces illicites comme celui-ci se sont progressivement établis. Crédit : Mehdi Chebil / InfoMigrants
Au campement du gymnase de Grande-Synthe, des commerces illicites comme celui-ci se sont progressivement établis. Crédit : Mehdi Chebil / InfoMigrants

À Grande-Synthe, dans le nord de la France, près d’un millier de migrants vivent sur un campement établi autour d’un gymnase municipal. Malgré la présence des autorités, des commerces illicites souvent tenus par des passeurs fleurissent. InfoMigrants s’est rendu sur place et a rencontré les habitants.

Un kebab en train de rôtir, un étalage de fruits et légumes appétissants, des chichas rutilantes, une station de rechargement de smartphones... “J’ai tout ce qu’il vous faut ici. Vous ne trouvez pas que c’est le plus beau magasin du coin ? C’est moi qui fait toute la mise en place, j’ai toujours été un fin 'merchandiser'", lance Mario, un jeune Irakien au large sourire et aux yeux clairs rieurs.

En bon commerçant, il se montre plutôt affable et loquace : “Installez-vous, installez-vous. N’ayez pas peur, il veille sur vous”, poursuit-il en pointant du doigt un tigre en peluche géant suspendu sous le toit en toile de son échoppe. Une demi-douzaine d’autres magasins du genre entourent la cour arrière du gymnase de Grande-Synthe. Quelque 900 migrants, majoritairement de la communauté kurde, dont une cinquantaine de familles et 130 mineurs isolés, vivent sur ce terrain mis à disposition en janvier dernier par la mairie dans le cadre du plan grand froid.

Les températures négatives sont bien loin désormais et c’est un véritable micro village qui s’est développé sur ce terrain situé à quelques encablures de la gare de Grande-Synthe. Un seul et unique agent municipal s’occupe de la sécurité du lieu. Il veille notamment à ce que les migrants entrant et sortant du gymnase soient munis de leur carte d’accès. Les autres doivent dormir dehors. “Ils veulent tous rentrer car il y a l’eau courante, des sanitaires et l’électricité pour recharger leur téléphone gratuitement. Pour mériter une carte d’accès, je leur demande en contrepartie de nettoyer les lieux et de ramasser les déchets qu’ils laissent partout. Il faut parfois être un peu autoritaire”, explique l’agent à InfoMigrants.

Des migrants nettoient les abords du gymnase espérant ainsi obtenir une carte d'accès à l'intérieur du gymnase. Crédit : Mehdi Chebil / InfoMigrantsEntre 200 et 300 personnes, dont la majorité des mineurs isolés et des femmes seules, dorment à l’intérieur du gymnase. Pour les autres, ce sont des tentes entassées autour de la bâtisse dans des conditions sanitaires précaires. La préfecture vient tout juste d’installer, sur ordre du Conseil d’État, des points d’eau, des douches et des sanitaires en face du campement. Mais leur nombre reste insuffisant, selon les associations locales d’aide aux migrants.

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“Tout ce business se passe sous nos yeux, c’est surréaliste”

Ces dernières sont très présentes, notamment auprès des femmes du gymnase ou des mineurs isolés. Elles s’occupent aussi de distribuer des sacs de couchage et quelques repas. “Il y a beaucoup de familles ici, ça leur fait du bien quand on passe leur faire un peu la conversation. L’ambiance est plutôt chaleureuse, les enfants jouent entre eux, on sent qu’il y a de l’entraide. Le soir c’est souvent la fête, ils mettent de la musique, partagent des moments autour d’un feu”, raconte Katie, bénévole sur place avec l’association Solidarity Borders.

“En revanche, nous on ne s’aventure pas trop là-bas”, poursuit-elle en désignant l’arrière-cour où sont implantées les échoppes dont celle de Mario. “On sait bien que ce sont souvent des passeurs qui tiennent ces ‘magasins’ d’une main de fer. Ils embauchent bien souvent des migrants qui travaillent pour payer leur future traversée vers l’Angleterre. Tout cela se passe sous nos yeux, c’est surréaliste”, commente la bénévole. “Beaucoup de migrants ont peur d’eux. Il y a une vraie hiérarchie avec des patrons et des ‘employés.”

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Le maire de Grande-Synthe, Martial Beyaert, semble tout à fait conscient du problème. “On ne peut pas faire semblant de ne pas voir ces commerces illicites. C’est intolérable. D’autant plus qu’on sait bien qu’une partie des migrants qui travaillent dans ces commerces sont sous la botte de réseaux de passeurs”, confirme-t-il dans une interview accordée à InfoMigrants. “Alors oui, on veut accueillir et on refuse de voir des personnes en errance dans notre ville mais on sait aussi que les lieux de fixation permettent aux passeurs de faire du business. On ne peut pas laisser ces lieux devenir une zone de non-droit. C’est une des raisons pour lesquelles le gymnase sera évacué le mois prochain”, indique-t-il. L’opération sera menée par la sous-préfecture qui s’est engagée à reloger tous les migrants dans les Hauts-de-France.

L'étalage de l'un des magasins illicites au gymnase de Grande-Synthe. Crédit : Mehdi Chebil / InfoMigrantsDevant la nouvelle de l’évacuation prochaine du gymnase, Mario prend un ton révolté : “J’ai investi 6 000 euros pour ce business, c’est en partie l’argent de la vente de la maison de ma mère en Irak. Et maintenant ils vont vider le gymnase ? Je suis dégoûté, mais je me réinstallerai là où les camps se reformeront. Car c’est sûr qu’ils se reformeront. Les autorités ne peuvent pas lutter contre ça.”

Des tentatives de traversée de plus en plus désespérées

À quelques mètres de là, Hassan, qui possède un passeport britannique depuis 2011, et sa famille sont décontenancés et craignent de perdre le peu de stabilité qu’ils ont acquise ces dernières semaines depuis leur installation sur le campement. “C’est sûr que ce n’est pas l’idéal ici”, commente-t-il en regardant discrètement vers les échoppes illicites. “Mais on n’est pas si mal. On veut passer en Angleterre, pas être placés dans un centre quelque part en France”, martèle le père de famille. Or, n’étant pas marié à sa compagne, celle-ci n’a pas réussi à obtenir de visa britannique.

Pire encore, leur fils aîné possède un passeport britannique, mais pas leur fille cadette qui est née après que la mère eut été déboutée de sa demande d’asile faite en Allemagne. “Notre situation administrative est tellement compliquée. Être bloqués ici à Grande-Synthe n’arrange rien”, confie Hassan qui estime tout de même être bien traité en France. “J’aime ce pays, j’ai bon espoir qu’on s’en sorte mais on risque de devoir se séparer quelques temps, ça m’inquiète beaucoup”.

Hassan brandit son passeport britannique devant sa tente sur le camp du gymnase de Grande-Synthe. Crédit : Mehdi Chebil / InfoMigrantsDans la tente voisine, Jamila écoute la conversation en hochant la tête, le regard dans le vide. Cette Irakienne originaire de Bagdad est à Grande-Synthe depuis 10 mois avec son mari et ses cinq enfants. Contrairement à la famille d’Hassan, Jamila, elle, semble avoir perdu tout espoir de rejoindre l’Angleterre. “Je n’aime pas la France, je ne me sens pas bien ici et c’est un pays qui rejette la plupart des demandes d’asile des Irakiens”, estime-t-elle. Par sept fois, elle dit avoir tenté la traversée de La Manche. “La dernière fois, il y a deux mois, nous étions 20 dans un canot au milieu de la nuit. On a commencé à prendre l’eau. Mon petit dernier âgé de 1 an s’est évanoui. Nous avons eu très peur. Les gens du bateau ont appelé les secours qui sont venus nous chercher vers 4 heures du matin”, raconte-t-elle.

Depuis, c’est en camion qu’elle et sa famille tentent de se rendre en Angleterre. Mais l’expérience n’est pas plus concluante : “Monter à bord d’un camion avec cinq enfants c’est quasiment impossible. À chaque fois, il [le passeur] nous oblige à donner des médicaments aux enfants pour les faire dormir et éviter qu’on se fasse repérer par des pleurs. Je sens que ces médicaments ont des répercussions sur la santé de mon plus jeune. Je ne sais plus quoi faire”.

Jamila joue avec deux de ses cinq enfants devant sa tente sur le camp du gymnase de Grande-Synthe. Crédit : Mehdi Chebil / InfoMigrantsLes récits de tentatives désespérées pour passer outre-Manche sont courants parmi les migrants du gymnase de Grande-Synthe et plus largement dans la région. “La situation est si difficile ici que les gens ne veulent pas abandonner l’idée de traverser”, ajoute Jamila. Le maire, Martial Beyaert, reconnaît que la “situation sanitaire est intenable” et que “la prolifération des commerces illicites est dangereuse” martelant que la seule solution à ses yeux demeure l’évacuation et la “mise à l’abri globale” des migrants du gymnase.

Il n’est pas rare de voir des passeurs prendre le contrôle d’un centre ou d’un campement de migrants dans cette région où le passage vers l’Angleterre se monnaie à hauteur de plusieurs milliers d’euros sans garantie de résultat. À Angres, à une centaine de kilomètres de Calais, par exemple, des dizaines de Vietnamiens vivaient depuis 2010 dans un squat tenu par des passeurs. Les lieux, surnommés Vietnam City, ont finalement été évacués en mai 2018 après le démantèlement, quelques mois plus tôt, d’une filière mafieuse qui opérait sur place.

 

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