Cédric Herrou en compagnie de Johannes, réfugié originaire d'Erythrée, et de Jaffairu Atairu, demandeur d'asile du Nigeria, jeudi 25 juillet, à Breil-sur-Roya. Crédit : Charlotte Oberti
Cédric Herrou en compagnie de Johannes, réfugié originaire d'Erythrée, et de Jaffairu Atairu, demandeur d'asile du Nigeria, jeudi 25 juillet, à Breil-sur-Roya. Crédit : Charlotte Oberti

Au milieu des oliviers de Cédric Herrou, agriculteur devenu ces dernières années un symbole de l'aide aux migrants dans la vallée de la Roya, cinq demandeurs d’asile et réfugiés retrouvent le chemin de l’autonomie et le sourire grâce au travail de la terre. Reportage.

Djasson a troqué les mangues, bananes et patates douces du Sénégal contre le basilic aromatique du sud de la France. Accroupi dans la terre sèche de la vallée de la Roya par un brûlant matin de juillet, le jeune homme de 32 ans suit attentivement les conseils de Charlotte, une bénévole de l’association Emmaüs Roya, pour confectionner des bouquets. Il n’est pas en terrain connu. Ce qu’il préfère, c’est s’occuper des carottes. “Venez voir mes plants”, nous enjoint-il, dans un français approximatif. La démarche voûtée mais assurée, il montre, gonflé de fierté, des plantes verdoyantes sur un jardin en terrasse surplombant la majestueuse vallée.

Djasson renoue avec son métier d’agriculteur qu’il ne pouvait plus exercer depuis son départ, il y a cinq ans, de la Casamance, région sénégalaise en proie à un conflit pour l'indépendance depuis trois décennies. Il est l’un des “compagnons” d’une communauté Emmaüs paysanne mise sur pied par l’agriculteur Cédric Herrou et son association Défends ta citoyenneté. Depuis le 4 juillet, ce militant chevronné, devenu un symbole de l'aide aux migrants dans cette région frontalière de l’Italie, héberge six personnes, dont quatre demandeurs d’asile et un réfugié. “Un accueil inconditionnel”, précise l'exploitant, ajoutant que le nombre de personnes qu’il peut intégrer dans cette communauté est limité à 8.

Un hamac et un punching ball sont installés à côté des cabanes dans lesquelles logent demandeurs d'asile et réfugié, chez Cédric Herrou, à Breil-sur-Roya. Crédit : Charlotte ObertiCaravanes et cabanes

Sur ce domaine accessible par un sentier pentu, on élève 400 poules pondeuses, on récolte les fruits des oliviers, parfois centenaires, qui peuplent ces terres, et on cultive des fraises et quelques légumes, vendus en Amap, Biocoop et magasins bio. “Pour l’instant on n’est pas en autosuffisance financière”, explique Cédric Herrou, sur un ton serein. “On est pauvres matériellement mais riches humainement.” La petite communauté, dont chaque membre touche un pécule de 350 euros mensuels, cotise et paie des impôts, vit pour l’instant grâce à un fond de dotation de 250 000 euros.

Caravanes et cabanes en bois abritent chambres à coucher, douches et sanitaires. Les compagnons, tous chaussés des mêmes tongs noires, partagent leurs repas dans la cuisine aux murs et plafond tapissés de dessins faits par les anciens gens de passage. Derrière ce décor de colonie de vacances bercée par le chant des cigales, se cache un but clair : aider ces personnes en situation d’exclusion à travers le travail de la terre. "On peut sauver les gens en leur montrant qu’ils sont nécessaires", estime Cédric Herrou, qui affiche par ailleurs une idéologie politique. "J’entends prouver que ces personnes peuvent être actrices d’une vallée, d’un quartier, d’une ville, et qu’elles ont des choses à nous apporter, si l’accueil est bien fait".

Pour le militant, toujours sous le coup d’un procès pour aide aux migrants, le temps de l’accueil d’urgence est terminé. Quasiment plus personne ne passe la frontière italienne. Lui qui a hébergé 2 500 migrants en tout depuis 2016, et jusqu’à 250 personnes en même temps, a donc choisi désormais de se focaliser sur l’accueil longue durée en tirant des leçons de ses expériences passées. "Des gars que j’hébergeais passaient leur journée sur Facebook. Ça foutait pas grand-chose, il n’y avait que des dépressifs à la maison. Il leur fallait une activité : on ne peut pas aller bien en étant inactif." En décembre dernier, il organise une cueillette d'olives, chose qu'il n'avait plus faite depuis des années, faute de temps. "Ça a fait du bien à tout le monde, se souvient la bénévole Charlotte. On rentrait le soir exténués et heureux. On a vu des gens se transformer.”

La propriété de Cédric Herrou offre une vue plongeante sur la vallée de la Roya. Crédit : Charif BibiSix mois plus tard, Cédric Herrou a eu recours à Emmaüs, "une association avec des gens qui nous ressemblent", pour profiter du statut OACAS (Organismes d'accueil communautaire et d'activités solidaires) et ainsi monter sa communauté. Désormais, l'activité est placée au centre des journées qui débutent pour tout le monde à 7 heures du matin. Preuve visuelle de cette philosophie : un rameur ainsi que des altères sont désormais à la disposition de tous sur le terrain, et un punching ball est suspendu à une branche d’olivier.

"Tranquillité d’esprit"

Jaffaru Atairu affirme avoir retrouvé, après deux mois chez Cédric Herrou, "une tranquillité d’esprit". "Ici je suis bien, je suis heureux. J’ai tout ce qu’il me faut", dit-il en anglais. Ce Nigérian de 37 ans, tatoué entre les deux yeux, ne manque pas de compétences. “Je sais tout faire. Je sais conduire un tracteur, pêcher, et je suis même électricien", assure-t-il. Il s’y connaît aussi en construction. Clous pincés entre les lèvres, c’est d’ailleurs à lui qu’incombe la tâche de montrer au benjamin du groupe, Youssouf Barry, 18 ans, originaire de Guinée, comment monter une charpente.

"Ils sont contents de montrer qu’ils savent faire des choses", indique Cédric Herrou. "Ça tourne même parfois à la compétition entre eux. Voire à l’excès de zèle. Ça trahit un besoin de reconnaissance."

Djasson, demandeur d'asile originaire de Casamance, au Sénégal et membre d'Emmaüs Roya, coupe du basilic en compagnie de Charlotte, une bénévole. Crédit : Charlotte ObertiCes trois dernières années, Jaffaru Atairu n’a guère eu l’occasion d’utiliser son savoir-faire et de se sentir utile. Il se remémore l’interminable route à travers le désert entre le Niger et la Libye, "une semaine à conduire nuit et jour”, l’horreur en Libye, où “pas un jour ne passait sans que quelqu’un meure", la traversée de la Méditerranée qui s’est soldée par le chavirement de son embarcation et son sauvetage, ainsi que les "2 ans et 7 mois" passés en Italie. Des années perdues.

"Ces gens-là, ça faisait des années qu’ils ne faisaient plus rien : même à manger, dans les camps de réfugiés, ils ne le font pas eux-mêmes. Il faut qu’ils réapprennent tout", explique Marion Gachet Dieuzeide, co-responsable de la communauté. "Alors, on fait en sorte qu’ils soient le plus autonomes possible."

Parmi les tâches obligatoires : chacun cuisine à son tour pour tout le monde, selon un planning des repas inscrits sur une ardoise. Aujourd’hui, c’est le tour de Hossein, torse nu et large sourire. Cet Iranien passionné de littérature française, prépare une galette iranienne à partir de lentilles, pommes de terre et oignons. Dans la quiétude de la propriété de Cédric Herrou, il a écrit un livre sur le thème de l'exil, qu’il espère publier un jour.

Aller "de l’autre côté"

Dans sa cabane parfaitement rangée, Hossein ne tarit pas d’éloges sur Cédric Herrou, mais il dira bientôt au revoir à la communauté. Mi-août, il montera à Paris, où il a trouvé un hébergement. Ce sera sa deuxième tentative dans la capitale française. La première avait été "horrible".

L'intérieur de la cabane de Hossein, un demandeur d'asile d'Iran, sur la propriété de Cédric Herrou, à Breil-sur-Roya. Crédit : Charlotte ObertiEmmaüs Roya n’est de toute façon qu’une transition. Au-dessus de la machine à laver, installée à même la terre, un panneau rappelle d’ailleurs à ceux sur le point de partir "à Paris" de ne pas oublier de laver leur couette. "Ce n’est pas un travail, ce n’est pas une fin en soi, c’est un passage", dit Cédric Herrou, qui encourage les compagnons à perfectionner leur français et à se former autant que possible tant qu’ils sont chez lui. "Le but ce n’est pas qu’ils restent, c’est qu’ils continuent sans nous. Et ils veulent participer au fonctionnement d'un pays qui les accueille, ils ne sont pas là à attendre une quelconque allocation. "

Pour la suite, Cédric Herrou voit plus grand : il cherche un nouveau terrain pour agrandir sa production et monter, pourquoi pas, "une sorte de resto", histoire de proposer un cadre dans lequel sa communauté serait davantage tournée vers l’extérieur. "J’ai envie que les gens ici puissent réaliser leur rêve : avoir une famille, être amoureux, avoir un travail, et ne pas être dépendant d’une société."  

Djasson est conscient que cette vie est une parenthèse. Si il obtient son statut de réfugié, il envisage d’aller tenter sa chance "de l’autre côté", comprendre Lyon ou Paris. Il évoque son futur avec sérénité. Au rang de ses envies : travailler dans la restauration et rencontrer une femme, dit-il, avant de filer, plein d'entrain, dans un bar de Breil-sur-Roya.

 

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